dimanche 27 décembre 2020

Citoyen du monde (SJ) présente -La Mère - de Maxime Gorki

 

 

MAXIME GORKI LA MÈRE TRADUCTION  DE SERGE PERSKY


 


À deux kilomètres de la ville de Gorki[1], dans une petite pièce d’une bourgade ouvrière, une mère tricote des chaussettes pour en faire cadeau à son fils. Elle a un sourire caressant ; derrière les lunettes, son regard est étonnamment vif et intelligent. Des mèches argentées lui tombent sur le front. Cette femme est encore vaillante, forte, joyeuse de vivre.

C’est Anna Kirillovna Zalomova, que des millions de lecteurs connaissent sous le nom de Pélaguée Nilovna Vlassova, héroïne du roman de Maxime Gorki, la Mère. Elle est âgée de 85 ans. Elle a dix-huit petits-fils et douze arrière-petits-fils. Son beau cœur est toujours le même ; elle se réjouit des victoires de l’édification socialiste, de la réalisation de l’idéal pour lequel avait lutté son fils préféré, Piotr Zalomov, le Pavel Vlassov du roman.

Nous faisons connaissance des la façon la plus simple. Le visage éclairé du sourire extrêmement doux d’un être d’une cordialité et d’une modestie extraordinaires, elle dit :

— Cela fait longtemps, que j’ai lu la Mère. J’avais appris qu’un écrivain nous avait choisis, mon fils et moi, pour sujet de son livre. Lorsque Piotr était en prison, Alexëi Maximovitch[2] lui portait le dîner, lui envoyait de l’argent tous les mois, prenait soin de lui…

Je prie Anna Kirillovna de me parler un peu d’elle-même.

Mais une fois de plus, elle parle de son fils, de son caractère, de sa maîtrise, du passé.

— Il est tellement obstiné, mon fils… Le 1er mai, à Sormovo, il y eut cinq cents manifestants, mais on n’en a arrêté que sept. Dertev et Moïsséev, des étudiants, Piotr, le serrurier Samyline, et un autre, je ne sais plus qui… Le lendemain, j’allai chez ma fille, pour savoir ce qu’il était advenu de mon fils… À cette époque-là, il vivait chez elle. Chemin faisant, je rencontrai une femme :

« Où vas-tu ? Sais-tu, le meneur, celui qui portait le drapeau, on l’a blessé à coups de baïonnette… C’est pas assez : il aurait fallu le tuer.

« Moi, je répondis : c’est faux. Il est mon fils, il vit, il n’a fait aucun mal aux hommes.

« Elle faillit tomber, et moi :

« — Pourquoi avez-vous peur, je ne vous ai rien fait. »

Une grande flamme merveilleuse éclaire les yeux de la mère qui raconte :

— Piotr a adhéré au Parti lorsqu’il avait quinze ans… On lui avait dit plus d’une fois : « Tu verras, tu finiras sur la potence ou devant un peloton d’exécution. » Cela ne l’avait pas effrayé. On les a jugés et déportés tous dans le gouvernement de l’Enisséï, au village de Maklakovka. Cela se passait en 1903 ; puis, il s’évada… En 1905, il combattit sur les barricades, à Moscou. Puis, il fallut partir pour Kostroma, où nous sommes restés cinq mois, puis pour Soudja… Sa femme est institutrice. Il se faisait appeler Anton Fédorovitch… Il vivait sous un faux nom, mon fils.

— Et vous-même, avez-vous participé à l’action révolutionnaire.

— Mais oui. En 1899 ou en 1900, j’allai à Ivanovo- Voznessensk… Pour porter des proclamations. Piotr en avait envoyé quelques milliers. Au début, on voulait les confier à mon frère, mais j’eus peur… « Mieux vaut que j’y aille, moi »… On venait de réduire les salaires des tisserands… Il fallait leur porter des tracts…

« Je m’en souviens très bien. Je m’engageai dans une ruelle. Une dame apparut sur un perron… J’entrai dans la cour ; des menuisiers y étaient en train de travailler. Soudain, sortant d’une cave une femme d’un certain âge se précipita vers moi :

« — Vous êtes Anna Kirillovna ? » Et de m’embrasser « Venez, venez vite ». Elle m’offrit du thé… Elle voulait me persuader de rester… Puis arriva un jeune tisserand qui emporta les proclamations…

— Ce ne fut pas pour rien, ajoute Anna Kirillovna en souriant, les ouvriers ont eu gain de cause…

« Une autre fois, je transportai des tracts de Pétchory à Sormovo, dans un seau. Je mis des choux par-dessus, comme si j’avais des choux. J’allais monter lorsqu’on me dit : « Où vas-tu avec tes seaux ? Comme s’il n’y avait pas de choux à Sormovo ? » Et moi, je réponds : « Pas de choux comme ça, c’est une sorte spéciale »…

« En 1902, à Kovalikha, vivait un infirmier, Ivan Pavlovitch. On devait transporter des drapeaux, de chez lui jusqu’à Sormovo… Je viens chez lui… Je passe dans la chambre et je les enroule autour de ma taille, sous la blouse… Puis, je ressors. « Et les drapeaux, dit-il, vous les avez oubliés ? Mais non, Ivan Pavlovitch, je n’ai rien oublié. » Tout se passa très bien…

— Vous aimez votre fils, Anna Kirillovna ?

— Tu es drôle ! Est-ce qu’une mère peut ne pas aimer son fils ? Attends, je vais te raconter comment il est, le mien… On l’avait jugé au Tribunal régional et mis en prison… Aucun détenu n’avait le droit de recevoir des visites. Ils décidèrent de faire la grève de la faim. Certains se bornèrent à ne pas manger, et lui, il refusa de boire, tellement il est entêté…

« Un jour, j’arrive à la prison, et le gardien me dit : « Pas la peine de venir : ton fils n’est pas là… On l’a emporté à l’infirmerie… Je ne pense pas que tu le trouves vivant ».

« Je me dirige à l’infirmerie. Je supplie le substitut, je supplie le procureur lui-même.

« — Ayez pitié, un homme à l’agonie ne peut-il donc pas voir sa mère ? Vous si votre toutou est malade, vous faites venir le médecin…

« — Il l’a voulu, répond le procureur.

« Je sors dans la rue, je me sens défaillir(1), je tombe… Un attroupement se forme. « Pour l’amour de Dieu, dis-je, donnez-moi un verre d’eau »… Un homme compatissant m’apporte à boire.

« Mais le policier fait circuler : « Va-t’en, va-t’en, ne te vautre pas ici ».

« Pendant un moment, je me promène devant la prison. Ensuite, je décide d’agir par la ruse. Je demande l’adresse de l’infirmier…

« — Par là, me dit-on, dans cette maisonnette.

« J’entre… Je vois une jeune femme. Des traits doux. Je l’interroge : « J’ai un fils, Piotr ; vit-il ? »

« — Vous avez de la chance, dit-elle, on a eu de la peine à le sauver »… Ce que j’ai pu être heureuse…

La mère nous raconte des épisodes remarquables de son existence passionnante. Elle parle, en termes chaleureux et caressants, de l’écrivain Gorki qu’elle a connu tout gosse. « Il était bien vif, Lionia… il était toujours fourré dans les livres et apprenait l’allemand. Je suis allé plus d’une fois à la teinturerie des Kachirine[3]. »

Je m’informe de la santé d’Anna Kirillovna. « Mes forces diminuent… Par ailleurs, ça va. Ce que j’aime, c’est lire. Les vieilles de mon âge me reprochent mon goût pour la lecture… »

Lorsqu’elle apprend que je vais voir son fils, Piotr Zalomov, elle me tend les grosses chaussettes tricotées et dit en souriant :

— Donne-les à Pétia, mon petit. Dis-lui que je l’aime et que je pense à lui…

S. Orlov.  1935

Première partie I 


Tous les jours, dans l’atmosphère enfumée et grave du faubourg ouvrier, la sirène de la fabrique jetait son cri strident. Alors, des gens maussades, aux muscles encore las, sortaient rapidement des petites maisons grises et couraient comme des blattes effrayées. Dans le froid demi-jour, ils s’en allaient par la rue étroite vers les hautes murailles de la fabrique qui les attendait avec certitude et dont les innombrables yeux carrés, jaunes et visqueux, éclairaient la chaussée boueuse. La fange claquait sous les pieds. Des voix endormies résonnaient en rauques exclamations, des injures déchiraient l’air ; et une onde de bruits sourds accueillait les ouvriers : le lourd tapage des machines, le grognement de la vapeur. Sombres et rébarbatives comme des sentinelles, les hautes cheminées noires se profilaient au-dessus du faubourg, pareilles à de grosses cannes.

Le soir, quand le soleil se couchait, et que ses rayons rouges brillaient aux vitres des maisons, l’usine vomissait de ses entrailles de pierre toutes les scories humaines, et les ouvriers, noircis par la fumée, se répandaient de nouveau dans la rue, laissant derrière eux des exhalaisons moites de graisse de machines ; leurs dents affamées étincelaient. Maintenant, il y avait dans leur voix de l’animation et même de la joie : les travaux forcés étaient finis pour quelques heures ; à la maison les attendaient le souper et le repos.

La fabrique engloutissait la journée, les machines suçaient dans les muscles des hommes toutes les forces dont elles avaient besoin. La journée était rayée de la vie sans laisser de traces ; sans s’en apercevoir, l’homme avait fait un pas de plus vers sa tombe ; mais il pouvait se livrer à la jouissance du repos, aux plaisirs du cabaret sordide, et il était satisfait.

Les jours de fête, on dormait jusque vers dix heures du matin ; puis les gens sérieux et mariés revêtaient leurs meilleurs habits et s’en allaient à la messe, reprochant aux jeunes gens leur indifférence en matière religieuse. Au retour de l’église, on mangeait des pâtés, ensuite on se couchait de nouveau jusqu’au soir.

La fatigue amassée pendant de longues années enlevait l’appétit ; afin de pouvoir manger, il fallait boire beaucoup, exciter l’estomac indolent par les brûlures aiguës de l’alcool.

Le soir venu, on se promenait paresseusement dans les rues ; ceux qui possédaient des caoutchoucs les mettaient lors même qu’il faisait sec ; ceux qui avaient un parapluie le prenaient, même par un beau soleil. Il n’est pas donné à tout le monde d’avoir des caoutchoucs et un parapluie, mais chacun désire surpasser son voisin, d’une manière ou de l’autre.

Quand on se rencontrait, on s’entretenait de la fabrique, des machines, on invectivait les contremaîtres. Les paroles et les pensées ne se rapportaient qu’à des choses liées au travail. L’intelligence malhabile et impuissante ne jetait que de solitaires étincelles, qu’une faible lueur dans la monotonie des jours. En rentrant, les maris cherchaient querelle aux femmes et les battaient souvent, sans épargner leurs forces. Les jeunes gens restaient au cabaret ou organisaient de petites soirées chez l’un ou chez l’autre, jouaient de l’accordéon, chantaient des chansons stupides et ignobles, dansaient, se racontaient des histoires obscènes et buvaient avec excès. Exténués par le travail, ces hommes s’enivraient facilement et dans chaque poitrine se développait une surexcitation maladive, incompréhensible, qui voulait une issue. Alors, pour n’importe quel prétexte, ils s’attaquaient mutuellement avec une irritation de fauves. Il se produisait des rixes sanglantes.

Dans les relations des ouvriers entre eux, ce même sentiment d’animosité aux aguets dominait ; il était aussi invétéré que la fatigue des muscles. Ces êtres naissaient avec cette maladie de l’âme, héritage de leurs pères ; et comme une ombre noire, elle les accompagnait jusqu’au tombeau, les poussant à accomplir des actes hideux par leur cruauté inutile.

Les jours de fête, les jeunes gens rentraient tard, les vêtements en lambeaux, couverts de boue et de poussière ; les visages meurtris, ils se vantaient des coups qu’ils avaient portés à leurs camarades ; les injures subies les courrouçaient ou les faisaient pleurer, ils étaient pitoyables et ivres, malheureux et répugnants. Parfois, c’étaient les parents qui ramenaient à la maison leurs fils qu’ils avaient trouvés ivres-morts dans la rue ou au cabaret ; les injures et les coups pleuvaient sur les enfants abrutis ou excités par l’eau-de-vie ; puis on les mettait au lit avec plus ou moins de précaution et, le matin, on les réveillait dès que le rugissement de la sirène fendait l’air.

Bien qu’on injuriât les enfants et qu’on les frappât, leur ivrognerie et leurs rixes semblaient choses naturelles aux parents ; quand les pères étaient jeunes, ils avaient bu et s’étaient battus aussi ; et leurs pères et mères les avaient corrigés également. La vie avait toujours été pareille ; elle s’écoulait on ne sait où, régulière et lente comme un fleuve fangeux.

Parfois, apparaissaient dans le faubourg des étrangers qui, d’abord, attiraient l’attention, tout simplement parce qu’ils étaient inconnus ; mais bientôt on s’habituait à eux et ils passaient inaperçus. Il ressortait de leurs récits que partout la vie de l’ouvrier est la même. Et du moment qu’il en était ainsi, à quoi bon en parler ?

Il s’en trouvait cependant qui disaient des choses encore nouvelles pour le faubourg. On ne discutait pas avec eux ; on ne prêtait qu’une attention incrédule à leurs paroles bizarres, qui excitaient chez les uns une irritation aveugle, chez les autres une sorte d’inquiétude, tandis que d’autres encore se sentaient troublés par un vague espoir et se mettaient à boire encore plus que de coutume pour chasser cette émotion.

Si l’étranger manifestait quelque trait extraordinaire, les habitants du faubourg lui en tenaient longtemps rigueur et le traitaient avec une répulsion instinctive, comme s’ils craignaient de le voir apporter dans leur existence quelque chose qui en troublerait le cours pénible, mais calme. Accoutumés à être opprimés par la vie, ces gens considéraient toutes les transformations possibles comme propres seulement à rendre leur joug encore plus lourd.

Résignés, ils faisaient le vide autour de ceux qui prononçaient des paroles étranges. Alors ceux-ci disparaissaient on ne sait où ; s’ils restaient à la fabrique, ils vivaient à l’écart, n’arrivant pas à se fondre dans la foule uniforme des ouvriers.

Après avoir vécu ainsi une cinquantaine d’années, l’homme mourait.

II (2)


C’est ainsi que vivait le serrurier Mikhaïl Vlassov, homme sombre, aux petits yeux méfiants et mauvais, abrités sous d’épais sourcils. C’était le meilleur serrurier de la fabrique et l’hercule du faubourg. Mais il était grossier envers ses chefs ; c’était pourquoi il gagnait peu ; chaque dimanche, il rossait quelqu’un ; tout le monde le craignait, personne ne l’aimait. À plusieurs reprises, on avait tenté de le rouer de coups, mais sans y parvenir. Quand Vlassov prévoyait une agression, il saisissait une pierre, une planche, un morceau de fer, et, solidement planté sur ses jambes écartées, attendait l’ennemi en silence. Son visage couvert depuis les yeux jusqu’au cou d’une barbe noire, ses mains velues excitaient la terreur générale. On avait surtout peur de ses yeux, perçants et aigus, qui vrillaient les gens comme une pointe d’acier ; quand on rencontrait leur regard, on se sentait en présence d’une force sauvage, inaccessible à la crainte, prête à frapper sans pitié.

— Eh donc ! allez-vous-en, canailles ! disait-il sourdement.

Dans l’épaisse toison de son visage, ses grosses dents jaunes brillaient, féroces. Ses adversaires reculaient tout en l’invectivant.

— Canailles ! leur criait-il encore, et ses yeux étincelaient de sarcasmes acérés comme une alène. Puis, redressant, la tête d’un air provocant, il suivait ses ennemis en criant de temps à autre :

— Eh bien, qui veut mourir ?

Personne ne voulait.

Il parlait peu. Son expression favorite était « canaille ». Il qualifiait ainsi les chefs de la fabrique et la police ; il employait cette épithète en s’adressant à sa femme.

— Canaille, tu ne vois pas que mes pantalons sont déchirés ?

Quand son fils Pavel eut quatorze ans, l’envie vint un jour à Vlassov de le prendre aux cheveux une fois de plus. Mais Pavel, s’emparant d’un lourd marteau, fit brièvement :

— Ne me touche pas…

— Quoi ? demanda le père, se dirigeant vers l’enfant aux formes sveltes et élancées (on aurait dit une ombre tombant sur un bouleau).

— Assez ! dit Pavel, je ne te laisserai plus faire…

Et il secoua le marteau, tandis que ses grands yeux noirs s’élargissaient.

Le père le regarda, cacha ses mains velues derrière son dos, et dit en ricanant :

— C’est bien…

Puis il ajouta avec un profond soupir :

— Ah ! canaille !

Bientôt il déclara à sa femme :

— Ne me demande plus d’argent… pour vous nourrir, Pavel et toi.

— Tu boiras tout ? osa-t-elle demander.

Il frappa la table du poing et s’écria :

— Ce n’est pas ton affaire, canaille ! Je prendrai une maîtresse.

Il ne prit pas de maîtresse ; mais depuis ce moment-là jusqu’à sa mort, pendant deux ans environ, il ne regarda plus son fils et ne lui adressa pas une fois la parole.

Il avait un chien aussi gros et velu que lui-même. Chaque matin l’animal l’accompagnait jusqu’à la porte de la fabrique, où il l’attendait le soir. Les jours de fête Vlassov s’en allait au cabaret. Il marchait sans mot dire, et comme s’il eût cherché quelque chose, égratignant du regard les gens au passage. Toute la journée, le chien le suivait, tenant basse sa grosse queue épaisse. Quand Vlassov, ivre, rentrait à la maison, il soupait et donnait à manger au chien dans sa propre assiette. Il ne battait jamais l’animal, pas plus qu’il ne l’invectivait ou ne le caressait. Après le repas, si sa femme n’avait pas réussi à enlever le couvert au moment opportun, il jetait la vaisselle à terre, plaçait devant lui une bouteille d’eau-de-vie, et, le dos appuyé au mur, la bouche grande ouverte et les yeux fermés, il entonnait d’une voix sourde une chanson mélancolique. Les sons discordants s’embarrassaient dans ses moustaches, d’où tombaient des miettes de pain ; le serrurier lissait de ses gros doigts les poils de sa barbe et chantait. Les paroles de la chanson étaient incompréhensibles, traînantes, la mélodie rappelait le hurlement des loups en hiver. Il chantait tant qu’il y avait de l’eau-de-vie dans la bouteille ; puis il s’allongeait sur le banc ou posait sa tête sur la table et dormait ainsi jusqu’à l’appel de la sirène. Le chien se couchait à côté de lui.

Il mourut d’une hernie, après une longue agonie. Pendant cinq jours, noirci par la souffrance, il s’agita sans cesse dans son lit, les paupières closes, les dents grimaçantes. Parfois, il disait à sa femme :

— Donne-moi de l’arsenic… empoisonne-moi.

Elle fit venir le médecin, qui ordonna des cataplasmes, ajoutant qu’une opération était indispensable et qu’il fallait conduire le malade à l’hôpital le jour même.

— Va-t’en au diable… canaille… je mourrai bien tout seul ! répondit Vlassov.

Lorsque le docteur fut parti, sa femme en pleurs voulut l’exhorter à se soumettre à l’opération ; Mikhaïl lui déclara en la menaçant du poing :

— N’essaye pas… Si je guéris, tu le paieras cher !

Il mourut un matin, tandis que la sirène appelait les ouvriers au travail. On le coucha dans son cercueil ; il avait les sourcils froncés et la bouche ouverte. Il fut conduit à sa demeure dernière par sa femme, son fils, son chien, ainsi que par Danilo Vessoftchikov, vieux voleur ivrogne chassé de la fabrique, et par quelques miséreux du faubourg. La femme pleura un peu. Pavel avait les yeux secs. Ceux qui rencontraient le cortège funèbre s’arrêtaient et se signaient en disant :

— Sans doute, Pélaguée est bien contente de la mort de son mari.

Quelqu’un corrigea :

— Il n’est pas mort, il a crevé.

Après la descente du cercueil, les gens s’en retournèrent ; le chien resta, couché sur la terre fraîche, et flaira longtemps. Quelques jours plus tard il fut tué, on ne sait par qui.

III (3)

Un dimanche, une quinzaine après la mort de son père, Pavel rentra ivre à la maison. Il arriva en chancelant dans la première pièce et cria à sa mère, en assénant un coup de poing sur la table, comme le faisait Mikhaïl :

— Le souper ?…

Pélaguée s’approcha, s’assit à ses côtés, et l’enlaçant, elle attira sur sa poitrine la tête de son fils. Il la repoussa, en posant le bras sur son épaule et dit :

— Vite, maman !

— Petit bêta, répondit-elle d’une voix triste et caressante.

— Moi aussi, je veux fumer… donne-moi la pipe du père… grogna-t-il en remuant péniblement sa langue rebelle.

C’était la première fois qu’il était ivre. L’alcool avait affaibli son corps, mais n’avait pas éteint sa conscience ; il se demandait :

— Je suis ivre ?… Suis-je ivre ?

Les caresses de sa mère le rendaient confus ; il était touché par la tristesse de son regard. Il avait envie de pleurer ; et, pour vaincre ce désir, il feignait d’être plus ivre qu’il l’était en réalité.

Et la mère caressait ses cheveux en désordre et couverts de sueur en disant doucement :

— Tu n’aurais pas dû faire cela…

Pavel commençait à avoir des nausées. Après une série de vomissements, il fut mis au lit par la mère, qui plaça un essuie-mains mouillé sur le front pâle. Il se remit un peu ; mais tout tournait autour de lui et sous lui ; ses paupières étaient pesantes ; il avait dans la bouche un goût répugnant et amer ; il regardait le visage de sa mère et avait des pensées sans suite.

— C’est encore trop tôt pour moi… les autres boivent sans être malades ; moi, j’ai des nausées.

La douce voix de sa mère arrivait à ses oreilles, comme lointaine :

— Comment pourras-tu me nourrir, si tu te mets à boire ?

Il dit en fermant les yeux :

— Tous boivent…

Pélaguée soupira profondément. Il avait raison. Elle savait que les gens n’ont pas d’autre endroit que le cabaret pour y chercher du plaisir, qu’ils n’ont pas d’autre jouissance que l’alcool. Pourtant, elle répondit :

— Tu n’as pas besoin de boire ! Le père a assez bu pour toi… Et il m’a assez tourmentée… tu pourrais bien avoir pitié de ta mère.

En écoutant ces paroles mélancoliques et résignées, Pavel pensa à l’existence silencieuse et effacée de cette femme, toujours dans l’attente des coups de son mari. Les derniers temps, Pavel était resté peu à la maison, pour ne pas voir son père ; il avait un peu oublié sa mère ; tout en revenant à son état normal, il l’examinait.

Elle était grande et légèrement voûtée ; son corps pesant, brisé par un labeur incessant et par les mauvais traitements, se mouvait sans bruit, obliquement, comme si elle craignait de se heurter à quelque chose. Le large visage ovale, découpé par les rides et légèrement boursouflé, était illuminé par des yeux noirs à l’expression triste et inquiète, comme chez presque toutes les femmes du faubourg. Au front, une profonde balafre faisait un peu remonter le sourcil droit, il semblait que l’oreille droite aussi était plus haute que l’autre, ce qui donnait au visage un air craintif… Il y avait dans l’épaisse chevelure noire des mèches grises pareilles à des marques de coups terribles… Toute sa personne respirait la douceur, une résignation douloureuse.

Et le long de ses joues, des larmes coulaient lentement…

— Attends ! Ne pleure pas ! supplia Pavel à voix basse. Donne-moi à boire !

— Je vais t’apporter de l’eau avec de la glace…

Lorsqu’elle revint, il dormait. Elle resta immobile un instant, retenant sa respiration ; la cruche tremblait dans sa main, les morceaux de glace se heurtaient contre le métal. Puis, après avoir posé l’ustensile sur la table, Pélaguée se mit à genoux devant les saintes images et pria silencieusement. Les vitres des fenêtres tremblaient sous les ondes sonores de la vie obscure et ivre du dehors. Dans les ténèbres et l’humidité d’une nuit d’automne, un accordéon grinçait ; quelqu’un chantait à pleine voix ; on entendait des paroles viles et obscènes ; des voix de femmes résonnaient, alarmées ou irritées.

Dans le petit logis des Vlassov, la vie s’écoulait uniforme, mais plus calme et paisible qu’auparavant, différant ainsi de l’existence générale au faubourg. La maison était située à l’extrémité de la grand-rue, au sommet d’une courte descente très rapide, au bas de laquelle se trouvait un marais.

La cuisine occupait le tiers de la demeure ; une mince cloison qui n’arrivait pas jusqu’au plafond la séparait d’une petite chambre où couchait la mère. Le reste formait une pièce carrée, à deux fenêtres ; dans un angle, le lit de Pavel, dans l’autre, deux bancs et une table. Quelques chaises, une commode où l’on serrait le linge, une petite glace, une malle à habits, une horloge et deux images saintes, c’était tout.

Pavel essayait de vivre comme les autres. Il faisait tout ce qui convient à un jeune homme ; il s’acheta un accordéon, une chemise à plastron empesé, une cravate voyante, des caoutchoucs et une canne. En apparence, il ressemblait à tous les adolescents de son âge. Il allait à des soirées, apprenait à danser le quadrille et la polka ; le dimanche, il rentrait ivre. Le lendemain matin, il avait mal à la tête, la fièvre le consumait, son visage était blême et abattu.

Un jour, sa mère lui demanda :

— Eh bien, tu t’es amusé hier soir ?

Il répondit avec une sombre irritation :

— Je me suis ennuyé atrocement ! Mes camarades sont tous comme des machines… J’aime mieux aller à la pêche ou m’acheter un fusil.

Il travaillait avec zèle ; jamais il n’était mis à l’amende ou ne chômait. Il était taciturne. Ses yeux bleus, grands comme ceux de sa mère, avaient une expression de mécontentement. Il ne s’acheta pas de fusil et n’alla pas à la pêche ; mais il abandonna la voie battue que suivaient ses camarades, fréquenta de moins en moins les soirées, et, bien qu’il continuât de sortir le dimanche, il rentrait sobre. Pélaguée l’examinait sans mot dire et voyait le visage basané de Pavel devenir de plus en plus décharné, le regard toujours plus grave et les lèvres se serrer avec une sévérité bizarre. Il semblait souffrir de quelque maladie ou de quelque colère mystérieuse. Auparavant, ses camarades lui faisaient des visites, mais, comme il n’était jamais à la maison, ils cessèrent de venir. La mère voyait avec plaisir que son fils n’imitait pas les jeunes gens de la fabrique ; mais lorsqu’elle remarqua cette obstination à s’éloigner du torrent obscur de la vie monotone, un sentiment de vague inquiétude envahit son âme.

Pavel apportait des livres ; au début, il essaya de les lire en cachette. Parfois, il copiait quelque chose sur un morceau de papier.

— Tu n’es pas bien, mon fils ? lui demanda un jour Pélaguée.

— Si, je suis bien ! répondit-il.

— Tu es tellement maigre ! soupira-t-elle.

Il garda le silence.

Ils parlaient peu et ne se voyaient guère. Le matin, le jeune homme prenait son thé en silence et s’en allait au travail ; à midi, il venait dîner ; à table, on n’échangeait que des paroles insignifiantes ; et ensuite il disparaissait de nouveau jusqu’au soir. Puis, la journée finie, il se lavait avec soin, soupait et lisait ses livres. Le dimanche, il s’en allait dès le matin pour ne rentrer que tard dans la nuit. La mère savait qu’il se rendait en ville, fréquentait le théâtre ; mais personne ne venait de la ville pour le voir. Il lui semblait que, plus les jours passaient, moins son fils lui adressait la parole ; et, en même temps, elle remarquait que, de plus en plus, il employait des mots nouveaux, incompréhensibles pour elle, tandis que les grossières expressions coutumières disparaissaient de ses discours.

Il attacha plus de soin à la propreté de son corps et de ses vêtements ; il se mouvait avec plus d’adresse et d’aisance ; il devint plus simple d’apparence, plus doux ; il inquiétait sa mère. Il la traitait d’une manière nouvelle, faisait son lit lui-même le dimanche, en général, sans phrases, sans ostentation, il s’efforçait de lui alléger la besogne. Personne n’agissait ainsi dans le faubourg…

Un jour, il rapporta un tableau qu’il accrocha au mur, et qui représentait trois personnages aux traits empreints de décision, de courage.

— C’est le Christ ressuscité se rendant à Emmaüs ! expliqua le jeune homme.

Le tableau plut à Pélaguée, mais elle pensa :

— Tu honores le Christ et tu ne vas pas à l’église…

Puis, d’autres tableaux encore vinrent orner les murs, le nombre des livres augmenta sur le beau rayon qu’un menuisier, un camarade de Pavel, avait placé. La chambre prenait un aspect agréable.

Le jeune homme disait souvent « vous » à sa mère et l’appelait « maman ». Parfois, il lui adressait quelques brèves paroles :

— Mère, ne soyez pas inquiète, je vous en prie, je reviendrai tard ce soir…

Et sous ces mots, elle sentait qu’il y avait quelque chose de fort et de sérieux, qui lui plaisait.

Mais son anxiété grandissait sans cesse, et comme elle ne s’en expliquait pas avec Pavel, c’était devenu comme un pressentiment de quelque chose d’extraordinaire qui lui étreignait de plus en plus le cœur. Parfois elle pensait :

— Les autres vivent comme des créatures humaines, mais lui, il est comme un moine… Il est trop sérieux… Ce n’est pas de son âge…

Elle se demandait :

— Peut-être a-t-il une amie ?

Mais, pour être aimé des demoiselles, il faut de l’argent, et il lui donnait presque tout son salaire.

C’est ainsi que passèrent les semaines, les mois, presque deux ans, d’une vie bizarre et silencieuse, pleine de pensées, de craintes confuses sans cesse croissantes.

IV                                                        (4)


Un soir, après le souper, Pavel ayant tiré les rideaux devant les fenêtres, s’assit dans un coin et se mit à lire, après avoir suspendu au mur, au-dessus de sa tête, une lampe d’étain. La mère avait fini de serrer la vaisselle à la cuisine ; elle s’approcha de lui. Il leva la tête et la regarda d’un air interrogateur.

— Ce n’est rien, Pavel, c’est… comme ça ! fit-elle vivement.

Et elle s’éloigna en remuant les sourcils d’un air confus. Mais, après être restée immobile un instant, au milieu de la cuisine, elle se lava les mains et revint, pensive et préoccupée.

— Je voulais te demander ce que tu lis sans cesse, fit-elle doucement.

Il posa son livre.

— Assieds-toi, maman…

Pélaguée s’assit lourdement à côté de lui, se redressa et prêta l’oreille, dans l’attente de quelque chose de grave.

Sans la regarder, à mi-voix, très rudement, Pavel parla.

— Je lis des livres défendus. On en interdit la lecture, parce qu’ils disent la vérité sur notre vie, sur celle du peuple… On les imprime en cachette, et si on les trouvait chez moi, on me mettrait en prison… en prison pour avoir voulu savoir la vérité. As-tu compris ?

Elle eut soudain de la peine à respirer et fixa des yeux hagards sur son fils, qui lui parut changé, étranger. Il avait une autre voix, plus épaisse, plus basse, plus sonore. De ses doigts effilés, il tordait ses fines moustaches soyeuses et jetait un regard bizarre en dessous. Elle eut peur pour lui.

— Pourquoi cela, Pavel ? dit-elle.

Il leva la tête, l’examina et répondit tranquillement :

— Je veux savoir la vérité.

 

Sa voix était basse, mais ferme, un désir obstiné brillait dans ses yeux. Pélaguée comprit que son fils s’était voué à jamais à quelque chose de mystérieux et de terrible. Tout dans la vie lui avait toujours paru inévitable ; elle s’était accoutumée à se soumettre sans réfléchir ; elle commença donc à pleurer doucement, sans trouver de mots dans son cœur serré par l’angoisse et la douleur.

— Ne pleure pas ! dit Pavel d’une voix caressante — et il sembla à la mère qu’il lui disait adieu — réfléchis, quelle vie est la nôtre ! Tu as quarante ans et pourtant as-tu vraiment vécu ? Le père te battait… Je comprends maintenant que c’est son chagrin qu’il exprimait ainsi sur ton dos… le chagrin de la vie qui l’oppressait, et il ne savait pas lui-même d’où cela lui venait. Il a travaillé trente ans, il a commencé quand la fabrique n’occupait que deux corps de bâtiment, et aujourd’hui elle en a sept ! Les fabriques se développent et les gens meurent en travaillant pour elles.

Pélaguée l’écoutait, tout à la fois avec crainte et avidité. Les beaux yeux clairs du jeune homme étincelaient ; la poitrine appuyée contre la table, il s’était rapproché de sa mère et, touchant presque sa figure baignée de larmes, il lui disait son premier discours sur la vérité, telle qu’il la comprenait. Avec la naïveté de la jeunesse et l’ardeur d’un écolier fier de ses connaissances et sincèrement convaincu de leur importance, il parlait de tout ce qui lui paraissait si évident, il parlait autant pour se contrôler lui-même que pour convaincre sa mère. Il s’arrêtait parfois quand les mots lui manquaient, et alors il voyait le visage inquiet dans lequel brillaient de bons yeux voilés de larmes, pleins de terreur, de perplexité. Il eut pitié de sa mère et, de nouveau, il lui parla d’elle-même.

— Quelles joies as-tu connues ? demanda-t-il. Qu’as-tu de bon dans ton passé ?

Elle hocha tristement la tête, elle éprouvait un sentiment nouveau, inconnu encore, douloureux et joyeux à la fois, qui caressait délicieusement son cœur endolori. Pour la première fois, on lui parlait d’elle et de sa propre vie, et des pensées vagues, endormies depuis longtemps, se réveillaient en elle, ranimaient les sentiments éteints de vague mécontentement, les pensées et les souvenirs de sa jeunesse lointaine. Elle parla de sa vie, de ses amies, elle parla longuement de tout ; mais, comme les autres, elle ne savait que se plaindre ; personne n’expliquait pourquoi la vie est si pénible et si dure… Et voici que son fils était assis devant elle, et tout ce que les yeux de Pavel, son visage, ses paroles, lui disaient d’elle, la saisissait au cœur, la remplissait de fierté ; c’était son fils à elle qui avait compris la vie de sa mère, qui lui disait la vérité sur ses souffrances, qui la plaignait.

On ne plaint pas les mères, en général.

Elle le savait. Elle ne comprenait pas que Pavel ne parlait pas seulement d’elle, mais tout ce qu’il avait dit de la vie féminine était la vérité, la cruelle vérité. C’est pourquoi il lui semblait que dans sa poitrine s’agitait une foule de sensations qui la réchauffaient comme une caresse, inconnue.

— Que veux-tu faire ? lui demanda-t-elle en l’interrompant.

— Apprendre et ensuite enseigner aux autres. Nous devons apprendre, nous autres, nous devons savoir, nous devons comprendre pourquoi la vie est si pénible pour nous.

Il était doux à la mère de voir les yeux bleus de son fils, toujours sérieux et sévère, briller de tendresse, éclairant en lui quelque chose de rare pour elle. Un sourire satisfait vint aux lèvres de Pélaguée, bien qu’elle eût encore des larmes dans les rides des joues. Un double sentiment la partageait : elle était fière du fils qui voulait le bonheur de tous les hommes, qui les plaignait tous et voyait la douleur de la vie ; et, en même temps, elle ne pouvait oublier qu’il était jeune, qu’il ne parlait pas comme ses camarades, qu’il avait résolu d’entrer seul en lutte contre la vie coutumière qu’elle et les autres menaient. Elle eut envie de lui dire :

— Chéri ! que peux-tu faire ? On t’écrasera… tu périras.

Mais elle craignit de cesser d’admirer le jeune homme qui soudain s’était révélé à elle, si intelligent, si changé… et un peu étranger.

Pavel voyait le sourire sur les lèvres de sa mère, l’attention qu’elle lui prêtait, l’amour éclatant dans ses yeux, il crut lui avoir fait comprendre la vérité qu’il avait découverte, et la jeune fierté de la force de sa parole exalta sa foi en lui-même. Plein d’excitation, il parlait toujours, tantôt riant, tantôt fronçant les sourcils ; par moments, la haine résonnait dans sa voix, et quand Pélaguée entendait ces rudes accents, elle hochait craintivement la tête et demandait à mi-voix :

— Est-ce bien ainsi ?

— Oui ! reprenait-il d’une voix forte et ferme.

Et il lui parlait de ceux qui voulaient le bien du peuple, qui semaient la vérité et qui pour cela étaient traqués comme des fauves, envoyés en prison, exilés au bagne, par les ennemis de la vie…

— J’ai vu des gens de ce genre ! s’écria-t-il avec ardeur. Ce sont les meilleures âmes de la terre !

Ces êtres excitaient la terreur de la mère et elle avait envie de demander encore à son fils :

— Est-ce bien ainsi ?

Mais elle ne se décidait pas, elle écoutait célébrer ces gens qu’elle ne comprenait pas, et qui avaient appris à son fils une manière de penser et de parler si dangereuse pour lui.

— Il va bientôt faire jour… si tu te couchais… si tu dormais. Il faut aller au travail demain.

— Je vais me coucher, acquiesça-t-il.

Et, se penchant vers elle, il demanda :

— M’as-tu compris ?

— Oui ! soupira-t-elle.

De nouveau, les larmes jaillirent, de ses yeux, et elle ajouta en sanglotant :

— Tu périras !

Il se leva, se mit à aller et venir dans la chambre.

— Eh bien, tu sais maintenant ce que je fais, où je vais ! Je t’ai tout dit ! Je t’en supplie, mère, si tu m’aimes, ne me retiens pas !

— Mon chéri, s’écria-t-elle. Il aurait peut-être mieux valu ne rien me dire !

Il lui prit la main qu’il serra avec force entre les siennes.

Elle fut frappée par ce mot de « mère », prononcé avec une ardeur juvénile, et ce serrement de mains, nouveau et bizarre.

— Je ne ferai rien pour te contrarier, dit-elle d’une voix saccadée. Seulement, prends garde à toi, prends garde !…

Et sans savoir à quoi il devait prendre garde, elle ajouta tristement :

— Tu maigris de plus en plus.

Et, enveloppant le corps robuste et harmonieux du jeune homme d’un regard caressant, elle dit à voix basse :

— Que Dieu soit avec toi ! Vis comme tu veux, je ne t’en empêcherai pas ! Je ne te demande qu’une chose : ne parle pas à la légère. Il faut se méfier des gens, ils se haïssent tous mutuellement ! Ils vivent par l’avidité, ils vivent par l’envie ! Tous sont heureux de faire le mal… Quand tu voudras les accuser, les juger, ils te haïront, ils te feront périr !

Debout sur le seuil, Pavel écoutait ces paroles douloureuses ; il répondit en souriant :

— Les gens sont méchants, oui… Mais quand j’ai appris qu’il y avait une vérité sur la terre, ils m’ont semblé meilleurs !

Il sourit de nouveau et continua :

— Je ne comprends pas moi-même comment c’est arrivé ! Dans mon enfance, j’avais peur de tout le monde… Quand j’ai grandi, je me suis mis à haïr… les uns pour leur lâcheté… les autres, je ne sais pourquoi… Mais maintenant, il n’en est plus de même, j’ai pitié d’eux, je crois… Je ne comprends pas comment, mais mon cœur est devenu plus tendre quand j’ai su qu’il y avait une vérité pour les hommes, et qu’ils ne sont pas tous coupables de l’ignominie de leur vie…

Il se tut un instant, comme pour écouter quelque chose en lui-même, puis il reprit, pensif :

— Voilà comment respire la vérité !

Elle lui jeta un coup d’œil et dit faiblement :

— Tu t’es transformé d’une manière dangereuse, ô mon Dieu !

Quand il se fut endormi, Pélaguée se leva sans bruit et s’approcha du lit de Pavel. Le visage basané aux traits sévères et obstinés se dessinait distinctement sur l’oreiller blanc. Les mains jointes sur la poitrine, pieds nus et en chemise, la mère resta là, ses lèvres remuaient en silence, et de ses yeux s’échappaient lentement de grosses larmes troubles…

V (5)


La vie recommença pour eux ; de nouveau, ils étaient proches et lointains.

Une fois, un jour de fête, au milieu de la semaine, Pavel dit à sa mère, au moment de s’en aller :

— Il viendra des gens chez moi, samedi !

— Quelles gens ? demanda-t-elle.

— Les uns d’ici… d’autres, de la ville.

— De la ville…, répéta la mère en hochant la tête.

Soudain, elle se mit à sangloter.

— Pourquoi pleurer maman ? s’écria Pavel mécontent. Pourquoi ?

Elle répondit d’une voix faible en essuyant ses larmes :

— Je ne sais pas… comme cela…

Il fit quelques pas dans la chambre, s’arrêta devant elle et demanda :

— Tu as peur ?

— Oui ! avoua-t-elle. Ces gens de la ville… sait-on qui c’est ?

Il se pencha vers elle et fit d’une voix irritée, comme son père :

— C’est à cause de cette peur que nous périssons tous ! Et ceux qui nous commandent profitent de cette peur et nous effrayent encore plus. Comprenez-le donc : tant que les gens auront peur, ils pourriront, comme les bouleaux, là, dans le marais.

Il s’éloigna en ajoutant :

— N’importe… on se réunira chez moi.

La mère pleura :

— Ne m’en veuille pas ! Comment ne pas avoir peur ? J’ai vécu ma vie entière dans la crainte… mon âme en est toute pleine.

 

Il répondit à mi-voix, plus doucement :

— Excusez-moi ! Je ne puis pas faire autrement !

Et il sortit.

Pendant trois jours, Pélaguée trembla ; son cœur cessait de battre quand elle se rappelait que des étrangers allaient venir dans la maison. Elle ne pouvait se les représenter, mais il lui semblait qu’ils devaient être terribles. C’étaient eux qui avaient montré à son fils la voie qu’il suivait maintenant…

Le samedi soir, Pavel revint de la fabrique, se débarbouilla, changea de vêtements et sortit, en disant sans regarder sa mère :

— Si l’on vient, dis que je serai de retour à l’instant… Qu’on m’attende… Et n’aie pas peur, s’il te plaît… Ce sont des gens comme les autres…

Elle se laissa tomber sur le banc. Son fils la regarda en fronçant le sourcil et lui proposa :

— Tu veux peut-être sortir ?

Elle s’offensa. Hochant négativement la tête, elle dit :

— Non !… c’est égal… Pourquoi sortirais-je ?

On était à la fin de novembre. Pendant la journée, une neige fine et sèche était tombée sur le sol gelé, qu’on entendait grincer sous les pieds de Pavel qui s’en allait. Des ténèbres épaisses se collaient aux vitres des fenêtres. La mère, affaissée sur le banc, attendait, les yeux tournés vers la porte.

Il lui semblait que, dans l’obscurité, des êtres silencieux, aux vêtements étranges, se dirigeaient de toutes parts vers la maison, qu’ils avançaient en se dissimulant, courbés et regardant de tous côtés. Il y avait déjà quelqu’un près de la maison et qui se tenait aux murs.

On entendit un coup de sifflet qui serpenta dans le silence comme un mince filet mélodieux et triste ; il errait dans le désert de la nuit, approchait… Soudain, il disparut sous la fenêtre, comme s’il eût pénétré dans le bois de la cloison.

Des bruits de pas résonnèrent ; la mère frémit et se leva, les yeux dilatés.

On ouvrit la porte. D’abord apparût une grosse tête coiffée d’une casquette de fourrure, puis un long corps penché se glissa lentement, se redressa, leva le bras droit sans hâte et soupira bruyamment, d’une voix de poitrine :

— Bonsoir !

La mère s’inclina sans mot dire.

— Pavel n’est pas encore rentré ?

L’homme ôta avec lenteur une veste de fourrure, leva un pied, fit tomber avec sa casquette la neige qui recouvrait sa chaussure, répéta le geste pour l’autre botte, jeta sa coiffure dans un coin et entra dans la chambre en se dandinant sur ses longues jambes. Il s’approcha d’une chaise, l’examina comme pour s’assurer de sa solidité, s’assit enfin et se mit à bâiller en recouvrant sa bouche de sa main. Il avait la tête ronde et tondue de près, les joues rasées et de longues moustaches dont la pointe retombait. Après avoir considéré la chambre de ses gros yeux bombés et grisâtres, il croisa les jambes et demanda en se balançant sur sa chaise :

— La chaumière vous appartient-elle ou la louez-vous ?

La mère, assise en face de lui, répondit :

— Nous la louons.

— Elle n’est pas fameuse ! observa l’homme.

— Pavel reviendra bientôt, attendez-le ! dit faiblement Pélaguée.

— C’est ce que je fais ! répliqua-t-il tranquillement.

Son calme, sa voix douce, la simplicité de son visage rendirent du courage à la mère. Il la regardait franchement, d’un air bienveillant ; une gaie étincelle brillait au fond de ses yeux transparents, et il y avait quelque chose d’amusant et de sympathique dans cette créature anguleuse et voûtée perchée sur de longues jambes. L’homme était vêtu d’un pantalon noir dont le bas était rentré dans les bottes et d’une blouse bleue. La mère avait envie de lui demander qui il était, d’où il venait, s’il connaissait son fils depuis longtemps, lorsque soudain il s’agita et dit :

— Qui est-ce qui vous a troué le front, petite mère ?

Il parlait d’une voix caressante, et souriait des yeux. Mais la question irrita la femme. Elle serra les lèvres et, après un instant de silence, elle s’informa avec une froide politesse :

— Et qu’est-ce que cela peut vous faire, petit père ?

Il se tourna vers elle de tout son corps :

— Mais ne vous fâchez donc pas ! Je vous ai demandé cela parce que ma mère adoptive avait aussi la tête trouée tout à fait comme vous. C’était son conjoint qui l’avait battue, avec un embauchoir ! Il était cordonnier. Elle était blanchisseuse. Elle m’avait déjà adopté quand, pour son malheur, elle a trouvé cet ivrogne on ne sait où ! Il la battait, je ne vous dis que ça ! J’en avais tellement peur que la peau me craquait.

Pélaguée se sentit désarmée par cette franchise, et elle se dit que peut-être Pavel ne serait pas content si elle se montrait impolie envers cet original. Elle reprit avec un sourire confus :

— Je ne me fâche pas… mais vous m’avez surprise. C’est un cadeau de mon mari, que Dieu ait son âme ! Vous n’êtes pas Tatar, vous ?

L’homme secoua les jambes et eut un sourire si large que ses oreilles mêmes semblèrent reculer vers la nuque. Puis il dit avec gravité :

— Pas encore… je ne suis pas Tatar !

— Vous ne parlez pas tout à fait comme un Russe ! expliqua la mère en souriant : elle avait compris sa plaisanterie.

— Mon langage vaut mieux que le russe ! s’écria gaiement le visiteur en hochant la tête. Je suis Petit-Russien, de la ville de Kaniev.

— Y a-t-il longtemps que vous êtes ici ?

— J’ai demeuré en ville près d’un an… et il y a un mois que je suis venu ici, à la fabrique… J’y ai trouvé de braves gens… votre fils… d’autres…, mais pas beaucoup. Je veux me fixer ici, ajouta-t-il en tortillant sa moustache.

Il plaisait à Pélaguée, et pour le remercier de l’éloge qu’il venait de faire de Pavel, elle proposa :

— Voulez-vous du thé ?

— Comment, en prendre tout seul ? répondit-il en haussant les épaules. Quand nous serons tous réunis, vous nous en offrirez…

De nouveau, on entendit des pas, la porte s’ouvrit brusquement, la mère se leva. Mais à son grand étonnement, ce fut une jeune fille légèrement et pauvrement vêtue, de petite taille, à physionomie de paysanne, qui entra dans la cuisine. La visiteuse, dont les cheveux blonds formaient une épaisse natte, demanda :

— Je ne suis pas en retard ?

— Mais non ! répondit le Petit-Russien, resté dans la chambre. Vous êtes venue à pied ?

— Bien entendu ! Vous êtes la mère de Pavel Mikhaïlovitch ? Bonsoir ! Je m’appelle Natacha.

— Et du nom de votre père ? demanda la mère.

— Vassilievna. Et vous ?

— Pélaguée Nilovna.

— Eh bien, nous avons fait connaissance, maintenant !

— Oui, dit la mère, en soupirant un peu.

Et elle examina la jeune fille avec un sourire.

Le Petit-Russien demanda :

— Il fait froid ?

— Oui, très froid, dans les champs ! Le vent souffle.

Elle avait une voix moelleuse, claire ; sa bouche était petite et ronde, toute sa personne potelée et fraîche. Après avoir enlevé son manteau, elle frotta énergiquement ses joues colorées avec ses petites mains rougies par le froid, en marchant dans la chambre à pas rapides ; les talons de ses bottines faisaient résonner le plancher.

— Elle n’a pas de caoutchouc ! pensa la mère.

— Oui ! dit la jeune fille en traînant les mots, je suis transie, gelée.

— Je vais tout de suite préparer le samovar, tout de suite, fit vivement la mère.

Et elle sortit.

Il lui semblait qu’elle connaissait la jeune fille depuis longtemps et qu’elle l’aimait d’un véritable amour de mère. Elle était contente de la voir ; tout en songeant aux yeux bleus un peu clignotants de son hôte, elle souriait de satisfaction ; elle prêta l’oreille à la conversation.

— Pourquoi êtes-vous triste André ? demanda la jeune fille.

— Comme ça ! répondit le Petit-Russien à mi-voix. La veuve a de bons yeux et je pensais que, peut-être, ceux de ma mère sont pareils… Je pense souvent à ma mère, vous savez… il me semble toujours qu’elle est vivante…

— Vous disiez qu’elle était morte…

— Non, c’est ma mère adoptive… Je parle de ma vraie mère… Je me figure qu’elle demande l’aumône quelque part à Kiev et qu’elle boit de l’eau-de-vie…

— Pourquoi ?

— Comme ça… Et quand elle est ivre, les agents de police la frappent au visage…

— Ah ! le pauvre homme ! pensa la mère en soupirant.

Natacha se mit à parler rapidement, mais à mi-voix. Puis la voix sonore du Petit-Russien résonna de nouveau :

— Vous êtes encore jeune ! vous n’avez pas beaucoup d’expérience ! Chacun a une mère, et pourtant les gens sont mauvais. Il est difficile d’accoucher, mais il est encore plus difficile d’enseigner le bien à l’homme.

— Voyez-vous ! s’exclama intérieurement la mère.

Elle aurait voulu pouvoir répondre au Petit-Russien, lui dire que, elle, par exemple, aurait été heureuse d’enseigner le bien à son fils, mais qu’elle ne savait rien elle-même.

Mais la porte s’ouvrit lentement et livra passage à Vessoftchikov, fils du vieux voleur Danilo, et misanthrope célèbre dans tout le faubourg. Il se tenait toujours à l’écart et chacun se moquait de lui à ce propos. La mère demanda, étonnée :

— Que veux-tu ?

Il la regarda de ses petits yeux gris, essuya de la large paume de sa main son visage grêlé aux larges pommettes et, sans répondre à la salutation de Pélaguée, il demanda d’une voix sourde :

— Pavel est à la maison ?

— Non.

Il jeta un coup d’œil dans la chambre et y pénétra en disant :

— Bonsoir, camarades…

— Lui aussi !… Est-ce possible ? pensa la mère avec hostilité.

Et elle fut très étonnée de voir Natacha tendre la main au nouveau venu avec un air joyeux et affectueux.

Puis survinrent deux autres jeunes gens, des enfants presque. La mère connaissait l’un d’eux : c’était le neveu de Fédor Sizov, vieil ouvrier de la fabrique ; il avait les traits aigus, un front très haut et des cheveux bouclés. L’autre, aux cheveux plats, lui était inconnu, mais ne la terrifiait pas, il paraissait modeste. Enfin, Pavel revint, accompagné de deux camarades ; elle les reconnut ; c’étaient deux ouvriers de la fabrique. Son fils lui dit aimablement :

— Tu as préparé le thé ? Merci !

— Faut-il acheter de l’eau-de-vie ? proposa-t-elle, ne sachant comment lui exprimer sa reconnaissance de quelque chose qu’elle ne comprenait pas encore.

— Non, c’est inutile, répondit Pavel en enlevant son manteau, et il lui sourit avec bonté.

Soudain, l’idée lui vint que son fils avait exagéré à dessein le danger de la réunion pour se moquer d’elle.

— Et c’est ceux-là qui sont des gens dangereux ?

— Parfaitement ! dit Pavel en passant dans la chambre.

— Ah ! fit la mère, le suivant d’un regard caressant.

Et en elle-même elle pensa :

— C’est encore un enfant !

VI    


Lorsque l’eau du samovar fut en ébullition, elle le porta dans la chambre. Les hôtes étaient assis autour de la table ; Natacha, un livre à la main, s’était placée dans le coin sous la lampe.

— Afin de comprendre pourquoi les gens vivent si mal…, disait Natacha.

— Et pourquoi ils sont si mauvais…, intervint le Petit-Russien.

— Il faut voir comment ils ont commencé à vivre…

— Regardez, mes enfants, regardez, chuchota la mère, en préparant le thé.

Tous se turent.

— Que dites-vous, maman ? demanda Pavel en fronçant le sourcil.

— Moi ?

Voyant tous les yeux fixés sur elle, elle expliqua avec embarras :

— Je me parlais à moi-même… je disais : regardez !

Natacha se mit à rire, ainsi que Pavel ; le Petit-Russien s’écria :

— Merci, petite mère, pour le thé !

— Vous ne l’avez pas encore bu et vous remerciez déjà ! répliqua-t-elle.

Puis elle ajouta en regardant son fils :

— Je ne vous gêne pas ?

Ce fut Natacha qui répondit :

— Comment pouvez-vous gêner vos hôtes, vous qui êtes la maîtresse de maison ?

Et elle s’écria, d’une voix enfantine et plaintive :

— Chère âme ! donnez-moi vite du thé ! Je tremble de froid… j’ai les pieds gelés…

— Tout de suite ! tout de suite ! dit vivement Pélaguée.

Après avoir bu son thé, Natacha soupira bruyamment, rejeta sa natte par-dessus l’épaule et ouvrit un gros livre illustré à couverture jaune. La mère remplissait les verres, s’efforçant de ne pas les entre-choquer et écoutait, avec toute l’attention dont son cerveau peu habitué à travailler était capable, la lecture harmonieuse de la jeune fille. La voix sonore de Natacha se mêlait à la petite chanson pensive du samovar ; et dans la chambre se déroulait et frissonnait comme un ruban magnifique, l’histoire simple et claire des sauvages qui vivaient dans les cavernes et assommaient les bêtes avec des pierres. C’était comme une légende ; à plusieurs reprises, la mère jeta un coup d’œil sur son fils, désireuse de savoir ce qu’il y avait de défendu dans cette histoire de sauvages. Mais bientôt, elle cessa d’écouter et, sans qu’on s’en aperçut, se mit à examiner ses hôtes.

Pavel était assis à côté de Natacha ; c’était le plus beau de tous. La jeune fille, penchée sur son livre, remontait souvent les cheveux fins et bouclés qui lui tombaient sur le front. Parfois, elle secouait la tête, et, avec un regard caressant à ses auditeurs, elle ajoutait quelques remarques en baissant la voix. Le Petit-Russien avait appuyé sa large poitrine contre le coin de la table ; il effilait sa moustache, dont il essayait d’apercevoir les pointes en louchant. Vessoftchikov était assis sur une chaise, raide comme un mannequin, les mains posées sur les genoux ; son visage grêlé, dépourvu de sourcils, orné d’une maigre moustache, était immobile comme un masque. Sans mouvoir ses yeux étroits, il contemplait obstinément ses traits que réfléchissait le cuivre brillant du samovar ; il paraissait ne pas respirer. Le petit Fédia écoutait la lecture en remuant les lèvres ; il se répétait les paroles du livre ; son camarade aux cheveux bouclés se penchait, les coudes sur les genoux, et souriait pensivement, le visage appuyé dans ses mains. Un des jeunes gens venus avec Pavel était roux, frisé et mince ; ses yeux verts avaient une expression joyeuse ; il avait envie de dire quelque chose et faisait des gestes d’impatience ; l’autre, aux cheveux blonds et courts, se caressait la tête en regardant le plancher ; son visage n’était pas visible.

Il faisait chaud dans la chambre, ce qui était tout particulièrement agréable ce soir-là. Dans le gazouillement de la voix de Natacha, mêlé à la chanson tremblante du samovar, la mère se rappelait les soirées bruyantes de sa jeunesse, les mots grossiers des garçons, qui puaient l’alcool, leurs plaisanteries cyniques. À ces souvenirs, son cœur humilié se serrait de pitié pour elle-même.

Elle revécut en pensée le moment où son mari défunt l’avait demandée en mariage. C’était pendant une soirée ; il l’avait arrêtée dans un corridor obscur, l’avait serrée contre le mur de toute sa force, et lui avait proposé d’une voix sourde et irritée :

— Veux-tu te marier avec moi ?

Elle s’était sentie outragée ; il lui faisait mal en lui pétrissant la poitrine de ses gros doigts, il reniflait et lui envoyait au visage son haleine chaude et humide. Elle essaya de s’arracher à son étreinte, de lui échapper…


— Où vas-tu ? hurla-t-il. Réponds-moi d’abord !

Elle avait gardé le silence, haletante de honte et de colère.

— Ne fais pas d’embarras, nigaude ! Je vous connais, vous autres ! Au fond, tu es bien contente…

Quelqu’un ayant ouvert une porte, il avait quitté la jeune fille sans se hâter en disant :

— Je t’enverrai demander en mariage dimanche.

Il avait tenu parole.

Pélaguée ferma les yeux et soupira profondément.

— Je n’ai pas besoin de savoir comment les hommes ont vécu, mais comment il faut vivre, dit soudain Vessoftchikov d’une voix sourde et mécontente.

— Il a raison ! ajouta le jeune homme roux en se levant.

— Je ne suis pas d’accord ! s’écria Fédia. Si nous voulons aller de l’avant, nous devons tout savoir.

— C’est vrai ! dit le frisé à mi-voix.

Une discussion animée s’ensuivit. La mère ne comprenait pas pourquoi on criait. Tous les visages étaient rouges d’excitation ; mais personne n’était irrité ; on n’entendait pas les mots tranchants et grossiers auxquels elle était habituée.

— Ils se gênent devant la demoiselle, conclut-elle.

Elle était charmée par le visage sérieux de Natacha, qui surveillait attentivement tout le monde, comme si les jeunes gens présents eussent été des enfants peur elle.

— Attendez, camarades ! dit soudain la jeune fille.

Et tous se turent, les yeux tournés vers elle.

— Ceux qui disent que nous devons tout savoir sont dans le vrai. Nous devons nous allumer nous-mêmes à la flamme de la raison pour que les gens obscurs nous voient ; nous devons répondre à tout avec honnêteté, avec vérité. Il faut connaître toute la vérité, tout le mensonge.

Le Petit-Russien hochait la tête au rythme des paroles de Natacha. Vessoftchikov, le jeune homme roux et l’ouvrier venu avec Pavel formaient un groupe distinct ; ils déplaisaient à la mère, sans qu’elle sût pourquoi.

 

Lorsque Natacha eut terminé, Pavel se leva et demanda tranquillement :

— Est-ce des repus seulement que nous voulons être ? — Non ! se répondit-il en regardant avec fermeté le trio, nous voulons être des hommes. Nous devons montrer à ceux qui nous exploitent et qui nous ferment les yeux, que nous voyons tout, que nous ne sommes ni des idiots, ni des brutes, que ce n’est pas seulement manger que nous voulons, mais aussi vivre comme il convient aux hommes de vivre. Nous devons montrer aux ennemis que la vie de bagne qu’ils nous ont faite ne nous empêche pas de nous mesurer avec eux par l’intelligence et de les dépasser par l’esprit…

La mère écoutait ces paroles ; elle frémissait de fierté en entendant son fils parler si bien.

— Il y a beaucoup de gens repus, mais aucun d’eux n’est honnête ! dit le Petit-Russien. Construisons un pont qui franchisse le marais de notre infecte vie et qui nous conduise au royaume à venir de la bonté sincère voilà notre tâche, camarades !

— Quand le moment de se battre est venu, on n’a pas le temps de se panser la main ! répliqua sourdement Vessoftchikov.

— En outre, on nous cassera les os, et avant la bataille encore ! s’écria gaiement le Petit-Russien.

Il était déjà passé minuit quand le cercle se dispersa. Le jeune homme roux et Vessoftchikov partirent les premiers, ce qui ne plut pas à sa mère…

— Voyez-vous comme ils sont pressés ! pensa-t-elle en les saluant.

— Vous m’accompagnez, André ? demanda Natacha.

— Comment donc ! répliqua le Petit-Russien.

Pendant que Natacha s’habillait dans la cuisine, la mère lui dit :

— Vous avez des bas bien minces pour un temps pareil ! Si vous le permettez, je vous en tricoterai une paire en laine.

— Merci, Pélaguée Nilovna ; les bas de laine, ça chatouille ! répondit la jeune fille en riant.

 

— Je vous en ferai qui ne vous chatouilleront pas ! dit la mère.

Natacha la considéra en clignant un peu ; et ce regard fixe embarrassa la mère.

— Excusez ma bêtise… c’est de bon cœur !… ajouta-t-elle à voix basse.

— Comme vous êtes bonne ! répliqua Natacha, à mi-voix aussi, en lui serrant la main.

— Bonsoir, petite mère ! dit le Petit-Russien en la regardant en face ; et il sortit en se baissant, à la suite de Natacha.

La mère jeta un coup d’œil vers son fils ; debout sur le seuil de la chambre, il souriait :

— Pourquoi ris-tu ? demanda-t-elle avec confusion.

— Comme ça… je suis content !

— Je suis vieille et bête… je le sais… mais je comprends quand même ce qui est bien ! fit-elle, vexée.

— Et vous avez raison ! répliqua-t-il en secouant la tête. Allez vous coucher… c’est le moment… 

— Et pour toi aussi… Je vais tout de suite au lit…

Elle tournait autour de la table tout en enlevant la vaisselle ; elle était heureuse : tout s’était bien passé et terminé en paix.

— Tu as eu une bonne idée, mon fils, dit-elle, ce sont de braves gens… Le Petit-Russien est bien gentil ! Et la demoiselle… Ah ! qu’elle est intelligente ! qui est-ce ?

— Une maîtresse d’école, répondit brièvement Pavel, marchant de long en large dans la pièce.

— C’est pour cela qu’elle est si pauvre !… Ah ! qu’elle est mal habillée ! Elle va prendre froid ! Où sont ses parents ?

— À Moscou !

Et Pavel, s’arrêtant près de sa mère, lui dit, d’une voix basse et sérieuse :

— Son père est très riche ; c’est un marchand de fer qui possède plusieurs maisons. Il l’a chassée, parce qu’elle a pris cette voie… Elle a été élevée dans le luxe, tous les siens la gâtaient, lui donnaient ce qu’elle voulait… et en ce moment-ci, elle fait sept kilomètres à pied, seule…

Ces détails frappèrent Pélaguée. Debout au milieu de la chambre, elle regardait, son fils sans mot dire, les sourcils levés d’étonnement.

Puis elle demanda à mi-voix :

— Elle va en ville ?

— Oui.

— Ah ! elle n’a pas peur ?

— Non, elle n’a pas peur ! dit Pavel en souriant.

— Mais pourquoi ? Elle aurait pu passer la nuit ici…elle aurait couché avec moi.

— Ce n’était pas possible. On l’aurait vue ici demain matin ; et nous n’avons pas besoin de cela. Ni elle non plus.

La mère se souvint, regarda vers la fenêtre d’un air pensif et reprit doucement :

— Je ne comprends pas ce qu’il y a là de dangereux, de défendu ? Il n’y a pas de mal à ces choses-là, n’est-ce pas mon fils ?

 

Elle n’en était pas sûre et elle aurait voulu obtenir de Pavel une réponse négative. Il la regarda avec calme et déclara d’un ton ferme :

— Nous ne faisons ni ne ferons rien de mal. Et pourtant, c’est la prison qui nous attend, sache-le.

Les mains de Pélaguée se mirent à trembler. D’une voix brisée elle questionna :

— Peut-être… Dieu permettra qu’il en soit autrement.

— Non ! dit Pavel, d’un ton caressant mais assuré. Je ne veux pas te tromper. Il ne peut pas en être autrement.

Il sourit et ajouta :

— Couche-toi ! Tu es fatiguée ! Bonne nuit !

Restée seule, la mère s’approcha de la fenêtre et regarda dans la rue. Le vent soufflait et chassait la neige du toit des petites maisons endormies, il battait les murs en chuchotant on ne sait quoi, tombait à terre, et faisait courir le long de la rue de blancs nuages de flocons secs.


— Jésus-Christ, ayez pitié de nous ! pria-t-elle à voix basse.

Les larmes s’amassaient dans son cœur, l’attente du malheur dont son fils parlait avec tant de calme et de certitude, frémissait en elle, pareille à un papillon de nuit. Devant ses yeux se déroula une plaine couverte de neige. Le vent ébouriffé y tourbillonnait en sifflant. Au milieu de la plaine, une petite silhouette de jeune fille cheminait, solitaire et chancelante. Le vent s’enroulait autour de ses jambes, gonflait ses jupes, lui lançait à la figure des flocons cinglants. La marche était difficile pour les petits pieds qui enfonçaient dans la neige. Il faisait froid et les ténèbres étaient effrayantes. La jeune fille s’inclinait comme un brin d’herbe secoué par le souffle rapide du vent d’automne. À sa droite, dans le marais, une forêt dressait sa sombre muraille, où les bouleaux et les grêles sapins tremblaient et bruissaient tristement. Bien loin, devant elle, scintillaient les lumières de la ville.

— Seigneur ! ayez pitié de nous ! dit encore la mère, frissonnante de froid et de peur.


Les jours glissaient, les uns après les autres ; comme les boules d’un boulier, ils s’additionnaient en semaines et en mois. Tous les samedis, les camarades se réunissaient chez Pavel ; et chaque séance était comme une marche d’un long escalier en pente douce qui conduisait bien loin, on ne sait où, élevant lentement ceux qui montaient, et dont on ne voyait pas le sommet.

Des figures nouvelles apparaissaient sans cesse. La petite chambre des Vlassov devenait trop étroite. Natacha continuait à venir, transie de froid, fatiguée, mais toujours gaie et animée. La mère lui avait tricoté des bas qu’elle avait voulu mettre elle-même aux petits pieds. Natacha avait ri d’abord, puis s’était tue ; et ayant réfléchi un instant :

— J’avais une bonne, dit-elle à voix basse… elle était aussi étonnamment dévouée ! Comme c’est étrange, Pélaguée Nilovna ; le peuple a une vie si dure, si pleine d’humiliations ; et pourtant, il a plus de cœur, plus de bonté que… les autres.

Elle avait agité le bras, en désignant quelque endroit, très éloigné d’elle.

— Et vous donc ! — lui avait dit la mère de Pavel — vous avez sacrifié vos parents et tout le reste…

Elle ne parvint pas à achever sa pensée, soupira et se tut en regardant Natacha. Elle lui était reconnaissante sans savoir de quoi et restait assise sur le sol, devant la jeune fille, qui souriait, pensive, la tête baissée.

— J’ai sacrifié mes parents… avait répété Natacha. Ce n’est pas le plus pénible. Mon père est si stupide et grossier… mon frère aussi… et il boit. Ma sœur aînée est malheureuse, elle fait pitié. Elle s’est mariée avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle, très riche, avare et ennuyeux… Mais c’est maman que je regrette ! Elle est simple comme vous, toute petite comme une souris… Elle court toujours et a peur de tout le monde… Quelquefois j’ai un tel désir de la revoir, ma maman…

— Pauvre petite ! dit la mère de Pavel, en secouant tristement la tête.

La jeune fille se redressa soudain et s’écria :

— Oh ! non ! Il y a des moments où j’éprouve une telle joie, un tel bonheur !…

Son visage avait pâli et ses yeux bleus lançaient des étincelles. Et, posant la main sur l’épaule de Pélaguée, elle dit d’une voix profonde, avec un accent venu du cœur :

— Si vous saviez… si vous pouviez comprendre quelle œuvre joyeuse et grande nous accomplissons… Vous le sentirez ! s’écria-t-elle.

Une impression voisine de l’envie s’empara du cœur de la mère. Elle fit tristement en se levant :

— Je suis trop vieille pour cela… trop ignorante, trop vieille. 

…Pavel parlait beaucoup, il discutait avec une ardeur toujours croissante et… maigrissait. Pélaguée croyait remarquer que lorsqu’il causait avec Natacha ou la considérait, son regard sévère s’adoucissait, que sa voix se faisait plus caressante, qu’il devenait plus simple.

— Que Dieu le veuille ! pensait-elle. Et elle souriait à l’idée que Natacha pourrait devenir sa bru.

Lorsque, dans les réunions, les discussions prenaient un caractère trop ardent, le Petit-Russien se levait et, se dandinant comme le battant d’une cloche, il disait de sa voix sonore des paroles claires et simples qui faisaient renaître le calme. Le taciturne Vessoftchikov poussait constamment ses camarades à des actes mal définis ; c’était toujours lui et Samoïlov, le jeune homme roux, qui animaient les discussions. Ils avaient pour partisan Ivan Boukine, le jeune homme à la tête ronde, aux sourcils blancs, et qui semblait délavé par le soleil. Jacob Somov, toujours modeste, propre et bien coiffé, parlait peu et brièvement, d’une voix basse et sérieuse. Avec Fédia Mazine, l’adolescent au grand front, il était toujours du même avis que Pavel et le Petit-Russien.

Parfois, au lieu de Natacha, c’était Nicolas Ivanovitch qui venait de la ville. Il portait des lunettes et avait une petite barbe blonde. Originaire d’une province éloignée, il discourait avec un accent particulier et chantant, sur des thèmes très simples, sur la vie de famille, les enfants, le commerce, la police, le prix de la viande et du pain, sur ce qui est la vie de tous les jours. Et en tout il découvrait des erreurs, de la confusion, des choses stupides, amusantes parfois, mais toujours désavantageuses pour les hommes. Il semblait à la mère que Nicolas Ivanovitch était venu de loin, d’un autre royaume où l’existence était facile et honnête, et que, ici, tout lui était déplaisant. Il avait le teint jaunâtre ; de petites rides rayonnaient autour de ses yeux, sa voix était basse et ses mains toujours chaudes. Quand il saluait la mère Vlassov, il lui entourait la main de ses longs doigts vigoureux, et ce geste soulageait l’âme de Pélaguée.

Il venait encore d’autres personnes de la ville, ainsi une demoiselle à la taille élancée, aux grands yeux, au visage maigre et pâle. On l’appelait Sachenka. Il y avait quelque chose de masculin dans ses gestes et dans sa démarche ; elle fronçait ses noirs sourcils d’un air irrité ; quand elle parlait, les minces narines de son nez bien dessiné frémissaient.

Ce fut elle qui dit un jour, la première :

— Nous autres, socialistes…

Quand la mère entendit ce mot, elle regarda la jeune fille avec une terreur silencieuse.

Elle savait que les socialistes avaient tué un tsar. C’était pendant sa jeunesse ; on avait dit alors que les propriétaires fonciers, irrités contre l’empereur qui avait affranchi les serfs, avaient juré de ne pas se couper les cheveux avant qu’il fût assassiné. Aussi, elle ne pouvait pas comprendre pourquoi son fils et ses camarades s’étaient faits socialistes.

Quand tout le monde fut parti, elle demanda à Pavel :

— Pavloucha, est-ce vrai que tu es socialiste ?

— Oui, répondit-il, ferme et franc comme toujours.

La mère soupira profondément et reprit en baissant les yeux : 

— Est-ce bien, mon fils ?… Car ils sont contre le tsar… ils en ont déjà tué un !

Pavel se mit à aller et venir dans la chambre en se caressant la joue, puis il dit avec un sourire :

— Nous n’avons pas besoin de cela !

Il lui parla longtemps d’un ton sérieux. Elle le considérait et réfléchissait. Puis le mot terrible se répéta de plus en plus souvent, il devint aussi familier aux oreilles de la mère qu’une foule d’autres termes incompréhensibles pour elle. Mais Sachenka ne lui plaisait pas ; quand elle était là, la mère se sentait mal à l’aise, anxieuse…

Un soir, elle dit au Petit-Russien, avec une moue de mécontentement :

— Elle est bien sévère, Sachenka ! Elle commande sans cesse : faites ceci, faites cela !

Le Petit-Russien rit bruyamment.

— C’est bien vrai ! Vous avez touché juste ! N’est-ce pas, Pavel ?

— Et, clignant de l’œil, il dit d’un ton railleur :

— La noblesse !

Pavel répliqua avec sécheresse :

— C’est une vaillante fille !

Et il prit un air maussade.

— C’est vrai aussi ! confirma le Petit-Russien. Seulement, elle ne comprend pas que c’est elle qui doit et que c’est nous qui voulons et pouvons.

La mère remarqua aussi que Sachenka était tout particulièrement sévère envers Pavel, qu’elle le réprimandait parfois. Pavel souriait, gardait le silence, et contemplait la jeune fille avec le regard adouci qu’il avait auparavant pour Natacha. Et Pélaguée n’en était pas satisfaite.

On se réunissait deux fois par semaine ; et quand la mère voyait avec quelle attention passionnée les jeunes gens écoutaient les discours de son fils et du Petit-Russien, les intéressants récits de Natacha, de Sachenka, de Nicolas Ivanovitch et des autres visiteurs de la ville, elle oubliait ses inquiétudes et, au souvenir des ennuyeux jours de sa jeunesse, hochait tristement la tête.

Souvent, la mère était surprise des accès d’une joie tumultueuse qui saisissait soudain les jeunes gens. Le fait se produisait généralement quand ils avaient lu dans les journaux des nouvelles de la classe ouvrière de l’étranger. C’était un bonheur bizarre, comme enfantin ; chacun riait d’un rire clair et gai, et frappait amicalement sur l’épaule de son voisin.

— Ils ont bien travaillé, nos camarades allemands proclamait n’importe qui, comme ivre d’extase.

— Vivent nos compagnons d’Italie ! s’écriait-on une autre fois.

Et quand ils envoyaient ces acclamations au loin aux amis inconnus, ils paraissaient certains que ceux-ci les entendaient et partageaient leur enthousiasme.

Le Petit-Russien, plein d’un amour qui embrassait tous les êtres, déclarait :

— Il faudrait leur écrire, n’est-ce pas, camarades, pour qu’ils sachent qu’ils ont, dans la Russie lointaine, des amis, des ouvriers qui professent la même religion qu’eux, des camarades qui ont le même but qu’eux et se réjouissent de leurs victoires…

Et le sourire aux lèvres, on parlait longuement des Français, des Anglais, des Suédois, comme d’êtres chers dont on partageait les bonheurs et les souffrances.

Et dans l’étroite pièce, naissait le sentiment de la parenté spirituelle, unissant les ouvriers de cette terre, dont ils étaient à la fois les maîtres et les esclaves. Cette confraternité qui leur faisait une seule âme impressionnait la mère et, quoiqu’elle lui fût inaccessible, elle se redressait sous cette force joyeuse, triomphante, enivrante et jeune, caressante et pleine d’espoirs.

— Comme vous êtes, tout de même ! dit-elle un jour au Petit-Russien. Pour vous, tous sont des camarades… les Juifs, les Arméniens et les Autrichiens… vous parlez d’eux comme si c’étaient des amis, vous vous attristez et vous vous réjouissez avec tout le monde.

— Avec tous, petite mère, avec tous ! s’exclama-t-il. Le monde est à nous ! Le monde est aux ouvriers ! Pour nous, il n’y a ni nations, ni races, il n’y a que des camarades… et des ennemis. Tous les ouvriers sont nos amis, tous les riches, tous ceux qui détiennent l’autorité sont nos ennemis. Quand on regarde la terre avec de bons yeux, quand on voit combien nous, les ouvriers, nous sommes nombreux, quelle puissance spirituelle nous représentons, on a le cœur envahi de joie et de bonheur, comme si on célébrait une fête solennelle. Et le Français, et l’Allemand éprouvent le même sentiment, et les italiens aussi se réjouissent. Nous sommes tous des enfants de la même mère, de la grande, de l’invincible fée de la fraternité des ouvriers, de tous les pays de la terre. Elle se développe, elle nous réchauffe de sa chaleur, c’est le second soleil au ciel de la justice ; et ce ciel est dans le cœur de l’ouvrier. Quel qu’il soit, quelque nom qu’il se donne, le socialiste est notre frère en esprit, toujours, maintenant et à jamais, aux siècles des siècles. 

Cette exubérance enfantine, cette foi lumineuse et inébranlable se manifestaient de plus en plus souvent dans le petit groupe, avec une force croissante…

Et quand Pélaguée voyait cette joie, elle sentait instinctivement que, en vérité, quelque chose de grand et de rayonnant était né au monde, comme un soleil pareil à celui qu’elle voyait au ciel.

On chantait souvent ; on chantait gaiement et à pleine voix des chansons familières ; parfois, on en apprenait de nouvelles, mélodieuses aussi, mais sur des airs mélancoliques et étranges. Alors, on baissait la voix, les physionomies se faisaient graves, pensives, comme pour un hymne religieux. Les visages devenaient pâles, les chanteurs s’animaient et on sentait qu’une grande force se cachait dans les paroles sonores. L’une surtout de ces chansons nouvelles troublait et inquiétait la mère. Elle ne disait pas les gémissements, les perplexités de l’âme outragée qui erre solitaire dans les sentiers obscurs des incertitudes douloureuses, ni les cris de l’âme incolore et informe assaillie par la misère, abrutie par la peur. Elle ne répétait pas les soupirs languissants de l’être avide d’espace, ni les cris de défi de l’audace fougueuse prête à détruire le mal et le bien, indifféremment. L’aveugle sentiment de la vengeance et de la haine, capable de tout anéantir, impuissante à rien créer, y faisait défaut ; il n’y avait dans cette chanson aucune trace de l’ancien monde, du monde des esclaves. 

Les paroles dures, la mélodie austère ne plaisaient pas à Pélaguée, mais il y avait dans cette chanson comme une force immense qui étouffait le son et les mots, éveillant dans le cœur le pressentiment de quelque chose de trop grand pour la pensée. La mère voyait ce quelque chose sur les visages, dans les yeux des jeunes gens, et, cédant à cette puissance mystérieuse, elle écoutait toujours la chanson avec une attention redoublée, avec une profonde inquiétude.

— Il serait temps de l’entonner dans la rue ! disait le sombre Vessoftchikov, aux premiers jours du printemps naissant.

Lorsque son père, une fois de plus, fut mis en prison pour vol, il déclara tranquillement :

— Maintenant, nous pourrons nous réunir chez moi…

Presque tous les soirs après le travail, l’un ou l’autre des camarades venait chez Pavel ; ils lisaient ensemble, copiaient des passages dans des brochures. Ils étaient soucieux et n’avaient plus le temps de se débarbouiller. Ils soupaient et prenaient le thé sans poser les livres ; et leurs propos devenaient de plus en plus incompréhensibles à la mère…

— Il nous faut un journal, répétait Pavel très souvent.

La vie devenait fiévreuse et agitée ; les gens couraient toujours plus rapidement de l’un à l’autre, d’un livre à l’autre, comme des abeilles qui volent de fleur en fleur.

— On commence à parler de nous, dit un soir Vessoftchikov. Probablement que nous serons bientôt pris…

— Les cailles sont faites pour être prises au filet ! fit le Petit-Russien.

Il plaisait toujours davantage à Pélaguée. Quand il l’appelait « petite mère », il lui semblait qu’une douce main d’enfant lui caressait la joue. Le dimanche, si Pavel était occupé, c’était lui qui fendait du bois ; un jour, il arriva portant une planche ; il prit la hache et remplaça adroitement une marche pourrie du perron ; une autre fois, il répara la palissade qui menaçait ruine. Tout en travaillant, il sifflait de beaux airs mélancoliques…

La mère dit un jour à Pavel : 

— Si nous prenions le Petit-Russien en pension ? Ce sera plus commode pour vous, au lieu de courir sans cesse l’un chez l’autre.

— Pourquoi vous donner ce tracas ? demanda Pavel en haussant les épaules.

— Quelle idée ? Pendant toute ma vie, je me suis tourmentée sans savoir pourquoi, je puis bien faire ça pour un brave homme.

— Faites comme vous voulez ! répliqua Pavel. S’il accepte, je serai content.

Et le Petit-Russien vint habiter chez eux…

VIII (8)


La petite maison de l’extrémité du faubourg excitait l’attention ; déjà, bien des regards méfiants en avaient franchi les murs. Les ailes de la rumeur publique s’agitaient au-dessus d’elle ; on essayait de découvrir le mystère qui s’y cachait. La nuit, on venait regarder à la fenêtre ; parfois quelqu’un frappait à la vitre, puis s’enfuyait, bien vite.

Un jour, dans la rue, le cabaretier Bégountzev arrêta la mère de Pavel. C’était un joli petit vieillard, qui portait toujours un foulard de soie noire autour de son cou rouge et ridé. Des lunettes d’écaille surmontaient son nez brillant et pointu, ce qui lui avait valu le surnom de « Yeux d’os ».

Sans reprendre haleine, ni attendre les réponses, il avait surpris Pélaguée par une avalanche de paroles sèches et pétillantes :

— Comment allez-vous, Pélaguée Nilovna ? Et votre fils ? Vous ne le mariez pas encore ? Ce jeune homme a vraiment l’âge qu’il faut pour prendre femme. Quand ils marient leurs fils de bonne heure, les parents sont plus tranquilles. L’homme qui vit en famille se porte mieux, tant de corps que d’esprit, il se conserve comme un champignon au vinaigre. Moi, à votre place, je le marierais. Les temps actuels exigent qu’on ouvre l’œil sur l’être humain ; les gens se mettent à vivre à leur idée et se laissent aller à toute sorte d’actes blâmables. On ne voit plus les jeunes gens au temple de Dieu ; ils s’éloignent des lieux publics, mais ils se réunissent en cachette, dans les coins, et chuchotent. Pourquoi chuchotent-ils, permettez-moi de vous le demander ? Pourquoi se cachent-ils ? Qu’est-ce que l’homme n’ose pas dire en public, au cabaret, par exemple ? Ce sont des mystères. Mais la place des mystères, c’est notre sainte Église apostolique ! Tous les autres mystères, accomplis en cachette, proviennent de l’égarement de l’esprit. Je vous souhaite le bonjour.

Et il souleva sa casquette avec un geste prétentieux, l’agita en l’air et s’en alla, laissant la mère toute perplexe.

Une autre fois, Maria Korsounova, la voisine des Vlassov, veuve d’un forgeron, qui vendait des comestibles à la fabrique, dit à Pélaguée qu’elle rencontra au marché :

— Surveille ton fils, Pélaguée !

— Pourquoi ?

— Il court des bruits sur lui, chuchota Marie d’un air mystérieux. De vilaines choses ! On dit qu’il organise une espèce de corporation, dans le genre des flagellants. Ça s’appelle des sectes. Ils se fustigeront mutuellement, comme les flagellants 

— Assez de bêtises, Maria !

— C’est celui qui fait des bêtises qu’il faut gronder, mais non celle qui te les narre, répliqua la marchande.

La mère rapporta ces propos à son fils ; il haussa les épaules sans répondre. Quant au Petit-Russien, il se mit à rire de son gros rire bienveillant.

— Les jeunes filles aussi sont irritées contre vous ! dit-elle. Vous êtes de bons partis, vous travaillez bien et vous ne buvez pas… Cependant, vous ne regardez même pas les demoiselles ! On dit que des personnes de mauvaise réputation viennent de la ville pour vous rendre visite.

— Bien entendu ! s’écria Pavel avec une grimace de dégoût.

— Dans un marais, tout sent la pourriture ! dit le Petit-Russien en soupirant. Vous feriez mieux d’expliquer à ces jeunes sottes ce que c’est que le mariage, petite mère, elles ne seraient plus si pressées de se faire rompre les côtes !

 

— Ah ! s’exclama Pélaguée, elles le savent bien, mais comment s’en passeraient-elles ?

— Elles ne comprennent pas, sinon elles trouveraient autre chose ! fit Pavel.

La mère jeta un regard sur le visage irrité de son fils.

— C’est à vous de le leur enseigner ! Invitez les plus intelligentes…

— Ce n’est pas possible ! répondit Pavel avec sécheresse.

— Si tu essayais ! demanda le Petit-Russien.

Après un instant de silence, Pavel répondit :

— On se mettra à se promener par couples, puis quelques-uns se marieront, et ce sera tout.

La mère se plongea dans des réflexions. L’austérité monacale de son fils la déconcertait. Elle voyait qu’il était obéi par ses camarades, même plus âgés que lui, comme le Petit-Russien par exemple, mais il lui semblait que tout le monde le craignait et qu’on n’aimait pas ses manières froides.

 

Une fois qu’elle était couchée, alors que Pavel et le Petit-Russien lisaient encore, elle prêta l’oreille à leurs propos, à travers la mince cloison.

— Natacha me plaît, sais-tu ? fit soudain le Petit-Russien à mi-voix.

— Oui, je le sais…

Pavel n’avait pas répondu tant de suite.

La mère entendit le Petit-Russien se lever lentement et se mettre à arpenter la pièce. Ses pieds nus traînaient sur le sol. Il sifflota un air triste, puis sa voix retentit de nouveau :

— L’a-t-elle remarqué ?

Pavel garda le silence.

— Qu’en penses-tu ? demanda son camarade en baissant la voix.

— Elle l’a remarqué ! répondit Pavel. Et c’est pourquoi elle ne vient plus…

Le Petit-Russien continua à marcher lourdement, en se remettant à siffler. Il reprit :

— Et si je lui disais…

— Quoi ?

— Que je… reprit le Petit-Russien, à voix basse.

— Pourquoi le dire ? interrompit Pavel.

La mère entendit rire le Petit-Russien :

— Moi, vois-tu, je crois que quand on aime une jeune fille, il faut le lui dire, sinon il n’en résulte rien…

Pavel ferma son livre à grand fracas, et demanda :

— Quel résultat espères-tu ?

Tous deux se turent pendant quelques minutes.

— Hé bien ? demanda le Petit-Russien.

— Il faut se représenter clairement ce qu’on veut, André, reprit Pavel avec lenteur. Supposons qu’elle aussi t’aime… je ne le crois pas… mais supposons-le. Vous vous mariez. C’est une union intéressante que celle d’une jeune fille instruite et d’un ouvrier… Des enfants naîtront… tu seras obligé de travailler seul… et beaucoup. Votre vie sera celle de tout le monde, vous lutterez pour avoir de quoi vous nourrir, vous loger, vous et vos enfants… Et vous serez perdus pour l’œuvre, tous les deux.

Un silence se fit, puis Pavel continua d’une voix adoucie :

— Laisse tout cela, André ! Tais-toi, ne la trouble pas…

— Et pourtant, Nicolas Ivanovitch prêchait la nécessité de vivre la vie intégrale, avec toutes les forces de l’âme et du corps… tu t’en souviens ?

— Oui, mais pas pour nous ! répondit Pavel. Comment atteindrais-tu à l’intégralité ? Elle n’existe pas pour toi. Quand on aime l’avenir, il faut renoncer à tout dans le présent… à tout, frère !

— C’est pénible ! répliqua le Petit-Russien d’une voix étouffée.

— Comment pourrait-il en être autrement, réfléchis !

De nouveau le silence se fit. On n’entendait que la pendule de l’horloge qui battait en mesure, découpant les secondes du temps.

Le Petit-Russien dit :

— La moitié du cœur aime, l’autre hait… Et c’est un cœur, cela, hein ?

— Je te le demande : comment pourrait-il en être autrement ?

Un bruit de livre qu’on feuillette : sans doute Pavel s’était remis à lire. La mère restait étendue, les yeux fermés, sans oser faire un mouvement. Elle avait profondément pitié du Petit-Russien, mais encore plus de son fils. Elle disait : Mon chéri… mon martyr !… mon sacrifié…

Soudain le Petit-Russien reprit :

— Ainsi, je dois me taire ?

— C’est plus honnête, André…, dit Pavel à voix basse.

— Eh bien, c’est cette voie-là que nous prendrons ! décida le Petit-Russien.

Un instant après, il ajouta tristement :

— Tu souffriras Pavel, quand ton tour viendra…

— Il est venu, je souffre déjà… cruellement…

— Toi aussi ?

 

Le vent soufflait autour de la maison.

— Ce n’est pas drôle ! prononça le Petit-Russien avec lenteur.

Pélaguée enfouit son visage dans les oreillers et pleura.

Le lendemain matin, André lui parut comme rapetissé physiquement, et elle le sentit plus près de son cœur. Comme toujours, son fils se redressait maigre, silencieux et raide. Jusqu’alors, elle avait appelé le Petit-Russien André Onissimovitch ; ce jour-là, sans le vouloir, sans s’en apercevoir, elle lui dit :

— Vous devriez raccommoder vos bottes, mon André… sinon vous aurez froid aux pieds ?

— J’en achèterai d’autres, quand je toucherai mon salaire ! répondit-il ; puis il se mit à rire et lui demanda brusquement, en posant sa longue main sur son épaule :

— Peut-être est-ce vous qui êtes ma vraie mère ? seulement vous ne voulez pas l’avouer, parce que vous me trouvez trop laid ? n’est-ce pas ?

Sans mot dire, elle lui frappa sur la main. Elle aurait voulu lui dire des mots caressants, mais son cœur se serrait de pitié et sa langue refusait de lui obéir…

IX-(09)-


Dans le faubourg, on commençait à s’occuper des socialistes qui répandaient partout des feuilles écrites à l’encre bleue. Ces pages parlaient avec méchanceté des règlements imposés aux ouvriers, des grèves de Pétersbourg et de la Russie méridionale ; elles exhortaient les travailleurs à se liguer et à lutter pour défendre leurs intérêts.

Les gens d’un certain âge, qui occupaient de bonnes places à la fabrique, s’irritaient de ces proclamations et disaient :

— Ces agitateurs, il faudrait les rosser d’importance !

Et ils apportaient les feuillets à leurs chefs.

Les jeunes gens, enthousiasmés par ces écrits, s’écriaient avec feu :

— Ils disent la vérité !

La plupart des ouvriers, éreintés par le travail, indifférents à tout, songeaient paresseusement :

— Il n’en résultera rien…

Cependant, les feuilles volantes intéressaient tout le monde, et, quand elles faisaient défaut, on se disait mutuellement :

— Il n’y en a point aujourd’hui, on a cessé de les publier.

Mais lorsque, le lundi, elles réapparaissaient, les ouvriers s’agitaient de nouveau sourdement.

À la fabrique et dans les cabarets, on apercevait des gens que personne ne connaissait. Ils questionnaient, examinaient, flairaient et frappaient chacun par leur prudence suspecte.

La mère savait que toute cette agitation était l’œuvre de son fils. Elle voyait les gens se presser autour de lui ; il n’était plus seul, et c’était moins dangereux. Et la fierté d’avoir un tel fils se joignait en elle à l’anxiété que lui inspirait l’avenir : c’étaient les travaux mystérieux du jeune homme qui se mêlaient comme un clair ruisseau au torrent boueux de la vie.

Un soir, Maria Korsounova frappa à la vitre, et lorsque la mère eut entr’ouvert le vasistas, la voisine chuchota :

— Eh bien, Pélaguée, prépare-toi ! ils ont fini de rire, tes petits pigeons ! Cette nuit, on viendra perquisitionner chez toi, chez Mazine, et chez Vessoftchikov…

La mère n’entendit que les premières paroles, les dernières se fondirent en une rumeur sourde et menaçante.

Les lèvres épaisses de Maria claquaient avec rapidité, son nez charnu reniflait, ses yeux clignaient et louchaient de côté et d’autre, comme si elle cherchait quelqu’un dans la rue.

— Et moi je ne sais rien, et je ne t’ai rien dit, ma bonne, je ne t’ai même pas vue aujourd’hui, tu comprends ?

Elle disparut.

Pélaguée ferma la fenêtre et se laissa tomber sur une chaise, la tête vide, sans forces. Mais la conscience du danger qui menaçait son fils, la fit se lever soudain ; elle s’habilla à la hâte, s’enveloppa la tête d’un châle et courut chez Fédia Mazine, qui était malade et gardait la chambre. Quand elle entra, il était assis près de la fenêtre et lisait en berçant de sa main gauche la main droite dont le pouce se tenait écarté des autres doigts. À l’ouïe de la mauvaise nouvelle, il se leva vivement, son visage devint blême.

— Quelle histoire !… et moi qui ai un abcès au doigt ! grogna-t-il.

— Que faut-il faire ? demanda la mère en essuyant d’une main tremblante la sueur de son visage.

— Attendez… n’ayez pas peur ! répliqua Fédia, en caressant ses cheveux bouclés de sa main valide.

— Mais vous avez peur vous-même ! s’écria-t-elle.

— Moi ?

Les joues du jeune homme rougirent brusquement, et il dit en souriant avec embarras :

— Oui, c’est vrai, de par le diable !… Il faut prévenir Pavel… Je vais lui envoyer quelqu’un… Rentrez chez vous… ce ne sera rien… On ne nous battra pas, voyons !

Sitôt chez elle, Pélaguée fit un tas de tous les livres, les prit sur ses bras et les transporta dans toute la maison, cherchant un coin pour les cacher ; elle regarda sous le poêle, dans le fourneau, dans le tuyau du samovar et même dans le tonneau plein d’eau. Elle pensait que Pavel abandonnerait son travail et rentrerait immédiatement ; pourtant, il ne venait pas. À la fin, vaincue par la fatigue, elle s’assit sur un banc à la cuisine, arrangea les livres sous ses jupes et resta là, sans bouger, jusqu’au retour de son fils et du Petit-Russien.

— Vous savez ? s’écria-t-elle sans se lever.

— Nous savons ! répondit Pavel avec un tranquille sourire. Tu as peur ?

— Il ne faut pas avoir peur ! dit André. Cela ne sert à rien.

— Tu n’as même pas préparé le samovar ! s’écria Pavel.

La mère se leva et, montrant les livres, elle expliqua avec embarras :

— C’est à cause d’eux…

Le Petit-Russien et Pavel éclatèrent de rire, ce qui soulagea Pélaguée. Puis son fils prit quelques-uns des volumes et sortit pour les cacher dans la cour ; André se mit en devoir d’allumer le samovar et dit :

— Il n’y a rien de terrible à cela ; seulement, on est honteux de penser que les gens s’occupent de bêtises pareilles. Il viendra des hommes gris, avec un sabre au côté, des éperons aux talons, et ils fouilleront partout. Ils regardent sous les lits et sous le poêle ; s’il y a une cave, ils y descendent ; s’il y a un grenier, ils y montent. Les toiles d’araignée leur tombent sur le museau et ils ruent. Ils s’ennuient, ils ont honte, c’est pourquoi ils font semblant d’être très méchants et se montrent très irrités contre les gens. Leur besogne est malpropre et ils le savent. Une fois, ils sont venus perquisitionner chez moi, n’ont rien trouvé et sont repartis… une autre fois, ils m’ont pris avec eux. Puis, on m’a mis en prison et j’y suis resté quatre mois. De temps à autre, on venait me prendre et l’on me faisait traverser les rues avec une escorte de soldats ; on me demandait toute sorte de choses. Ce ne sont pas des êtres intelligents, ils ne savent pas parler d’une manière raisonnable ; ensuite ils ordonnaient aux soldats de me reconduire en prison. Et c’est ainsi qu’ils vous font aller et venir : il faut bien qu’ils gagnent leurs appointements. Enfin, on m’a remis en liberté, et voilà tout !

— Quelle manière de parler, mon André ! s’écria la mère avec mécontentement.

Agenouillé devant le samovar, le Petit-Russien soufflait de toute sa force dans le tuyau ; il leva sa figure, rougie par l’effort, et demanda en effilant sa moustache de ses deux mains :

— Et comment est-ce que je parle ?

— Mais comme si jamais personne ne vous avait offensé !

Il se leva, s’approcha de la mère et, ayant secoué la tête, il repartit en souriant :

— Y a-t-il au monde une âme qui ne soit pas offensée ? Mais on m’a déjà tellement outragé que je suis las de me mettre en colère. Que faire, puisque les gens ne peuvent agir autrement ? Les outrages me gênent beaucoup, ils m’empêchent de faire mon ouvrage… mais on ne peut pas les éviter et, quand on s’y arrête, on perd son temps. Telle est la vie ! Autrefois, je me fâchais contre les gens… puis quand la réflexion est venue, j’ai vu qu’ils avaient tous le cœur brisé. Chacun a peur d’être frappé par son voisin, aussi tâche-t-il de le frapper le premier. La vie est ainsi, petite mère !

Ses phrases se déroulaient tranquillement et faisaient s’évanouir l’anxiété de la mère. Les yeux bombés de l’homme souriaient, lumineux et tristes ; toute sa personne était souple et élastique, quoique dégingandée.

La mère soupira et dit avec ardeur :

— Que Dieu vous donne le bonheur, mon André !

Le Petit-Russien retourna au samovar, s’accroupit de nouveau et marmotta :

— Si on me donne le bonheur, je ne le refuserai pas, mais je ne le demanderai pas et je ne le prendrai jamais !

Et il se mit à siffler.

Pavel revint de la cour.

— On ne trouvera rien ! dit-il d’un ton assuré.

Il commença sa toilette. Puis, il ajouta en s’essuyant soigneusement les mains :

— Si vous leur montrez que vous avez peur, maman, ils se diront qu’il y a quelque chose. Et nous n’avons encore rien fait… rien ! Vous le savez vous-même, nous ne voulons rien de mal ; la vérité et la justice sont de notre côté, nous travaillerons pour elles toute notre vie : voilà notre crime ! Pourquoi donc trembler ?

— Je prendrai courage, Pavel, promit-elle.

Puis, tout aussitôt, elle s’écria avec angoisse :

— S’ « ils » venaient seulement tout de suite !

Mais « ils » ne vinrent pas cette nuit-là. Le lendemain matin, prévoyant qu’on allait la plaisanter de ses terreurs, la mère fut la première à rire d’elle-même.

X-(10)- 


« Ils » arrivèrent au moment où on ne les attendait pas, presque un mois plus tard. Vessoftchikov, André et Pavel étaient réunis et parlaient de leur journal. Il était tard, près de minuit. La mère était déjà couchée, elle s’endormait et entendait vaguement les voix soucieuses et basses des jeunes gens. André se leva soudain, traversa la cuisine sur la pointe des pieds et ferma doucement la porte derrière lui. Dans le corridor résonna le bruit d’un seau renversé. La porte s’ouvrit toute grande, le Petit-Russien dit à haute voix :

 

— Écoutez ce bruit d’éperons dans la rue !

 

La mère se leva brusquement, prit sa robe d’une main tremblante ; mais Pavel apparut sur le seuil et lui dit avec tranquillité :

 

— Restez couchée… vous n’êtes pas bien…

 

On entendit des frôlements furtifs sous l’auvent. Pavel s’approcha de la porte et, la heurtant de la main, il demanda :

 

— Qui est là ?

 

Rapide comme l’éclair, une haute silhouette s’encadra sur le seuil ; il y en avait encore une autre ; les deux gendarmes repoussèrent le jeune homme qu’ils placèrent entre eux ; une voix aiguë et irritée résonna :

 

— Pas ceux que vous attendiez, n’est-ce pas ?

 

Celui qui parlait était un jeune officier, grand et mince, à la moustache noire. Fédiakine, l’agent de police du faubourg, se dirigea vers le lit de la mère portant une main à la visière de sa casquette, il désigna de l’autre la femme couchée en disant avec un regard terrible :

 

— Voici sa mère, Votre Honneur !

 

Puis, agitant le bras dans la direction de Pavel, il ajouta :

 

— Et le voilà lui-même !

 

— Pavel Vlassov ? demanda l’officier en clignant des yeux.

 

Le jeune homme, ayant hoché affirmativement la tête, il continua en effilant sa moustache :

 

— Je dois perquisitionner chez toi… Lève-toi, la vieille ! Qui est là-bas.

 

Et jetant un coup d’œil vers la chambre, il s’y rendit à grands pas.

 

— Votre nom ? l’entendit-on questionner.

 

Deux autres personnages apparurent encore : c’étaient le vieux fondeur Tvériakov et son locataire, le chauffeur Rybine, un homme à chevelure noire et de bonne conduite ; ils étaient requis comme témoins par la police.

 

Rybine s’écria d’une voix épaisse et forte :

 

— Bonsoir, Pélaguée !

 

La mère s’habillait et, pour se donner du courage, se disait :

 

— Voilà encore !… venir la nuit !… les gens sont couchés… et ils arrivent !

 

La chambre semblait petite et une forte odeur de cirage s’était répandue. Les deux gendarmes et le commissaire de police du quartier, Riskine, enlevaient à grand fracas les livres des rayons et les empilaient sur la table, devant l’officier. Les deux autres donnaient des coups de poing contre les murs, regardaient sous les chaises ; l’un se hissa péniblement sur le poêle. Le Petit-Russien et Vessoftchikov, serrés l’un contre l’autre, se tenaient dans un coin ; le visage grêlé du second était couvert de plaques rouges, et ses petits yeux gris ne pouvaient se détacher de l’officier. Le Petit-Russien tortillait sa moustache, et quand la mère entra dans la chambre, il lui fit un signe de tête amical.

 

Pour cacher sa terreur, elle se mouvait, non pas de côté comme d’habitude, mais la poitrine en avant, ce qui lui donnait un air d’importance affectée et risible. Elle marchait avec bruit et ses sourcils tremblaient.

 

L’officier prenait prestement les livres du bout de ses doigts blancs et effilés ; il les feuilletait, les secouait, et, d’un geste adroit, les jetait de côté. Parfois, un volume tombait à terre avec un petit bruissement. Tout le monde se taisait, on n’entendait que les reniflements des gendarmes échauffés, le cliquetis des éperons ; de temps à autre, une voix demandait :

 

— Tu as regardé ici ?

 

La mère se plaça à côté de Pavel, contre le mur ; comme lui, elle croisa les bras sur sa poitrine et voulut examiner l’officier. Ses genoux chancelaient, un brouillard voilait ses yeux.

 

Soudain la voix de Vessoftchikov résonna, tranchante :

 

— À quoi bon lancer les livres par terre ?

 

La mère frémit, Tvériakov hocha la tête, comme si on l’avait frappé à la nuque ; Rybine grogna et considéra attentivement le coupable.

 

L’officier cligna des yeux et plongea son regard dans le visage grêlé et immobile du jeune homme… Puis ses doigts feuilletèrent encore plus rapidement les pages des livres. Par moment, il ouvrait si grand ses yeux gris, qu’on pouvait croire qu’il souffrait atrocement, qu’il allait crier, furieux et impuissant contre la douleur.

 

— Soldat ! dit de nouveau Vessoftchikov, ramasse les livres…

 

Les gendarmes se tournèrent tous vers lui, puis regardèrent l’officier. Celui-ci leva encore la tête et, lançant un coup d’œil scrutateur sur le grêlé, il ordonna en nasillant :

 

— Hé bien, ramassez les livres !

 

L’un des gendarmes se baissa et, tout en examinant Vessoftchikov du coin de l’œil, se mit à relever les livres en lambeaux.

 

— Il ferait mieux de se taire, chuchota la mère en s’adressant à son fils.

 

Il haussa les épaules. Le Petit-Russien tendit le cou.

 

— Qu’est-ce que ces chuchotements ? Je vous prie de vous taire ! Qui est-ce qui lit la Bible, ici ?

 

— Moi, répondit Pavel.

 

— Ah !… Et à qui sont tous ces livres ?

 

— À moi ! dit-il encore.

 

— Bien ! fit l’officier en s’appuyant au dossier de la chaise.

 

Il fit craquer les doigts de sa main blanche, allongea les jambes sous la table, lissa sa moustache et interpella Vessoftchikov :

 

— C’est toi qui es André Nakhodka ?

 

— C’est moi ! répondit le grêlé en s’avançant.

 

Le Petit-Russien tendit le bras, l’arrêta par l’épaule et le fit reculer.

 

— Il s’est trompé ! c’est moi qui suis André…

 

L’officier leva la main et, menaçant Vessoftchikov du petit doigt, lui dit :

 

— Prends garde !

 

Il se mit à fouiller dans ses papiers.

 

De ses yeux indifférents, la nuit lumineuse et claire regardait à travers la fenêtre. Quelqu’un allait et venait devant la maison, et la neige criait sous les pas.

 

— Tu as déjà été poursuivi pour délits politiques, Nakhodka ? demanda l’officier.

 

— Oui, à Rostov et à Saratov… Seulement là, les gendarmes me disaient « vous ».

 

L’officier cligna de l’œil droit, le frotta, puis reprit, en découvrant ses petites dents :

 

— Eh bien, Nakhodka, connaissez-vous peut-être, oui, connaissez-vous les scélérats qui répandent dans la fabrique des brochures et des proclamations interdites ?

 

Le Petit-Russien s’agita, il allait dire quelque chose avec un large sourire, lorsque la voix énervante de Vessoftchikov résonna de nouveau :

 

— C’est la première fois que nous voyons des scélérats !

 

Le silence se fit pendant un instant.

 

La balafre de la mère pâlit, tandis que son sourcil droit remontait. La barbe noire de Rybine se mit à trembler d’une manière bizarre ; il baissa la tête et étira lentement sa moustache :

 

— Faites sortir cet animal ! ordonna l’officier.

 

Deux gendarmes saisirent le jeune homme sous le bras et l’entraînèrent dans la cuisine. Là, il parvint à s’arrêter, et, se retenant au plancher de toute la force de ses pieds, il s’écria :

 

— Attendez, je veux mettre mon manteau !

 

Le commissaire de police, qui avait été fouiller dans la cour, revint en disant :

 

— Il n’y a rien, nous avons regardé partout.

 

— Bien entendu ! s’exclama l’officier avec ironie. Je le savais bien ! Nous avons affaire à un homme expérimenté !

 

La mère écoutait cette voix faible, frémissante et cassante ; et quand elle considérait le visage jaunâtre de l’homme, elle sentait que c’était un ennemi, un ennemi impitoyable, au cœur plein de mépris pour le peuple. Jadis, elle n’avait vu que peu de personnes de ce genre et, les dernières années, elle avait même oublié qu’il en existait.

 

— C’est ceux-là que nous inquiétons ! pensa-t-elle.

 

— Monsieur André Onissimov Nakhodka, fils de père inconnu, je vous arrête !

 

— Pourquoi ? demanda celui-ci avec calme.

 

— Je vous le dirai plus tard ! répondit l’officier avec une politesse malveillante.

 

Et se tournant vers Pélaguée, il lui cria :

 

— Sais-tu lire et écrire ?

 

— Non ! intervint Pavel.

 

— Ce n’est pas toi que j’interroge ! fit sévèrement l’officier ; il reprit :

 

— Réponds, la vieille, sais-tu lire et écrire ?

 

Envahie par un sentiment de haine instinctive envers cet homme, la mère se redressa soudain, toute tremblante, comme si elle eût plongé dans un fleuve glacé ; sa balafre devint écarlate et son sourcil s’abaissa.

 

— Ne criez pas ! dit-elle en tendant le bras vers l’officier. Vous êtes encore jeune, vous ne savez pas ce que c’est que la souffrance…

 

— Calmez-vous, maman ! interrompit son fils.

 

— Il vaut mieux retenir son cœur et se taire ! conseilla le Petit-Russien.

 

— Attends, Pavel ! s’écria la mère avec un élan vers la table… Pourquoi arrêtez-vous les gens !

 

— Ça ne vous regarde pas… taisez-vous ! cria l’officier en se levant. Ramenez Vessoftchikov !

 

Et il se mit à lire un papier, en l’élevant à la hauteur de son visage.

 

On introduisit le jeune homme.

 

— Enlève ta casquette ! cria l’officier, interrompant sa lecture.

 

Rybine s’approcha de Pélaguée et, la poussant de l’épaule, lui dit à voix basse :

 

— Ne vous échauffez pas, la mère !

 

— Comment pourrais-je enlever ma casquette quand on me tient les mains ? demanda Vessoftchikov.

 

L’officier lança le procès-verbal sur la table.

 

— Signez ! fit il brièvement.

 

La mère regarda les assistants signer le document, son excitation était tombée, le courage lui manquait ; d’amères larmes d’impuissance et d’humiliation montaient à ses yeux. Pendant les vingt années de sa vie conjugale elle avait pleuré des larmes de ce genre ; mais elle avait presque oublié leur brûlure cuisante depuis son veuvage. L’officier la regarda et fit avec une grimace dédaigneuse :

 

— Vous hurlez trop tôt, ma bonne ! Vous verrez, il ne vous restera plus assez de larmes pour l’avenir.

 

Elle lui répondit, de nouveau irritée :

 

— Les mères ont assez de larmes pour tout… pour tout ! Si vous en avez une, elle doit certainement le savoir !

 

L’officier plaça vivement ses papiers dans un portefeuille tout neuf, à la serrure étincelante. Il dit en s’adressant au commissaire de police :

 

— Ils sont tous d’une indépendance révoltante, les uns comme les autres !…

 

— Quelle insolence ! marmotta le commissaire.

 

— Marche ! commanda l’officier.

 

— Au revoir, André, au revoir, Nicolas ! dit Pavel avec chaleur en serrant la main de ses camarades.

 

— Oui, parfaitement, au revoir ! déclara l’officier avec ironie.

 

Sans parler, Vessoftchikov serrait la main de la mère de ses doigts courts. Il respirait à grand’peine ; son gros cou était congestionné, ses yeux brillaient de rage. Le Petit-Russien souriait et secouait la tête ; il dit quelques mots à Pélaguée ; elle fit le signe de la croix sur lui, en lui répondant :

 

— Dieu reconnaît les justes !

 

Enfin la troupe des hommes aux capotes grises disparut au coin de la maison, avec un cliquetis d’éperons. Rybine fut le dernier à sortir ; ses yeux noirs scrutèrent Pavel ; il dit d’un air pensif :

 

— Eh bien, adieu !

 

Et il s’en alla sans se presser, en toussant dans sa barbe.

 

Les mains croisées derrière le dos, Pavel se mit à aller et venir à pas lents, entre les paquets de linge et de livres qui gisaient sur le sol ; il s’écria d’une voix sombre :

 

— Tu as vu comment cela se passe ?

 

Tout en considérant la chambre en désordre d’un air déconcerté, la mère chuchota, angoissée :

 

— On te prendra aussi… on te prendra aussi ! Pourquoi Vessoftchikov a-t-il été grossier ?…

 

— Il a eu peur probablement !… dit Pavel à voix basse. Il ne faut pas leur parler… on ne peut rien faire avec eux ! Ils sont incapables de comprendre…

 

— Ils sont venus, ils l’ont pris, ils l’ont emmené ! chuchota la mère, en agitant les bras.

 

Son fils lui restait. Le cœur de Pélaguée se mit à battre plus tranquillement ; sa pensée s’immobilisait devant un fait qu’elle ne pouvait concevoir.

 

— Il se moque de nous, cet homme jaune, il nous menace…

 

— Assez, mère ! dit soudain Pavel avec décision. Viens, rangeons tout cela…

 

Il lui avait dit « mère » et « tu », comme il le faisait quand il devenait plus démonstratif. Elle s’approcha de lui, le regarda en face et demanda à voix basse :

 

— Ils t’ont humilié ?

 

— Oui ! répliqua-t-il. C’est pénible… j’aurais préféré aller avec eux…

 

Il sembla à la mère qu’il avait les larmes aux yeux ; et pour le consoler de son chagrin, qu’elle devinait vaguement, elle dit en soupirant :

 

— Patience… tu seras pris aussi !

 

— Je le sais, répondit-il.

 

Après un instant de silence, la mère ajouta avec un accent de tristesse :

 

— Comme tu es cruel, mon fils ! Si seulement tu me calmais… Mais non, je dis des choses terribles, et tu m’en réponds de plus terribles encore !

 

Il lui jeta un coup d’œil, s’approcha d’elle, et lui dit à voix basse :

 

— Je ne sais pas vous répondre, maman ! Je ne peux pas mentir ! Il faut vous y habituer…

 

Elle soupira et se tut ; puis, elle reprit, frissonnante :

 

— Et qui sait ? on dit qu’ils torturent les gens, qu’ils leur déchirent le corps en lambeaux et leur brisent les os. Quand j’y pense j’ai peur, Pavel, mon, chéri…

 

— Ils broient l’âme et non le corps… C’est encore plus douloureux que la torture, quand on touche à votre âme avec des mains sales.

 

 

 

 

 

XI

 

 

Le lendemain matin, on apprit que Boukine, Samoïlov, Somov et cinq autres personnes encore avaient été arrêtées. Le soir, Fédia Mazine accourut : on avait perquisitionné chez lui aussi ; il était satisfait de la chose et se considérait comme un héros.

 

— Tu as eu peur, Fédia ? demanda la mère.

 

Il pâlit, son visage se creusa, ses narines frémirent.

 

— J’ai eu peur d’être frappé par l’officier ! Il avait une barbe foncée, il était gros ; ses doigts étaient velus, il portait des lunettes noires, ou aurait dit qu’il lui manquait des yeux. Il a crié, frappé du pied : Je te ferai pourrir en prison ! m’a-t-il dit… Et moi, on ne m’a jamais battu, ni mon père, ni ma mère, parce que j’étais fils unique et qu’ils m’aimaient. On bat tout le monde, mais moi, jamais on ne m’a touché…

 

Il ferma pendant un instant ses yeux rougis et serra les lèvres ; d’un geste rapide, il rejeta ses cheveux en arrière et dit en regardant Pavel :

 

— Si quelqu’un me frappe, je me plongerai en lui comme un couteau, je le déchiquetterai avec mes dents… Il vaudrait mieux m’assommer du coup !…

 

— Tu es bien maigrelet et chétif ! s’écria la mère. Comment pourrais-tu te battre ?

 

— Et pourtant je me battrai ! répondit Fédia à voix basse.

 

Lorsqu’il fut parti, la mère dit à son fils :

 

— Il sera brisé avant tous les autres…

 

Pavel garda le silence.

 

Quelques minutes plus tard, la porte de la cuisine s’ouvrit lentement et Rybine entra.

 

— Bonsoir ! fit-il en souriant, c’est encore moi. Hier soir, on m’a obligé de venir ; ce soir, je viens de moi-même, oui !

 

Il secoua la main de Pavel avec force, prit la mère par l’épaule en demandant :

 

— M’offres-tu du thé ?

 

Pavel examina en silence le large visage basané de son hôte, son épaisse barbe noire et ses yeux intelligents. Il y avait quelque chose de grave dans leur regard calme ; toute la personne du nouveau venu, à la carrure d’athlète, inspirait la sympathie par sa fermeté assurée.

 

La mère s’en alla dans la cuisine préparer le samovar. Rybine s’assit, caressa sa moustache, et, s’accoudant sur la table, enveloppa Pavel du regard.

 

— Ainsi donc… commença-t-il, comme s’il reprenait une conversation interrompue. Il faut que je te parle ouvertement. Je t’ai longuement examiné avant de venir chez toi. Nous sommes presque voisins, j’ai vu que tu recevais beaucoup de monde et que personne ne s’enivrait, ni ne faisait de scandale. Ça, c’est la première chose. Quand les gens se conduisent bien, on les remarque du coup, on voit tout de suite ce qu’ils sont. Moi aussi, j’attire l’attention parce que je vis à l’écart, sans commettre de vilenies…

 

Il parlait lentement, avec aisance ; il avait des accents qui donnaient confiance en lui.

 

— Ainsi donc, tout le monde parle de toi. Mon propriétaire t’appelle « hérétique », parce que tu ne vas pas à l’église. Je n’y vais pas non plus. Ensuite ces feuilles, ces papiers sont survenus… C’est toi qui as eu cette idée ?

 

— Oui ! répondit Pavel sans détacher son regard du visage de Rybine.

 

Celui-ci le fixait aussi.

 

— Allons donc ! s’écria la mère inquiète en sortant de la cuisine, tu n’étais pas seul…

 

Pavel sourit, Rybine également.

 

— Ah ! fit celui-ci.

 

La mère renifla avec bruit et sortit, un peu irritée qu’ils n’eussent pas fait attention à ses paroles.

 

— C’était une bonne idée, ces feuilles… Elles troublent le peuple… Il y en a eu dix-neuf ?

 

— Oui ! répondit Pavel.

 

— Je les ai donc toutes lues ! Bon… Il s’y trouve des choses incompréhensibles, superflues ; quand l’homme parle beaucoup, il lui arrive de parler pour rien…

 

Rybine sourit, il avait les dents blanches et saines.

 

— Ensuite, cette perquisition, c’est elle surtout qui m’a prévenu en ta faveur. Et toi, comme le Petit-Russien et Vessoftchikov, vous vous êtes tous montrés…

 

Comme il ne trouvait pas l’expression voulue, il se tut, jeta un coup d’œil vers la fenêtre et frappa du doigt sur la table.

 

— Vous avez montré, votre décision. C’est comme si vous aviez dit : Faites votre ouvrage, Votre Honneur, nous, nous ferons le nôtre !… Le Petit-Russien aussi est un brave garçon. Quelquefois, à la fabrique, je l’écoutais parler et je pensais : « Celui-là on ne pourra pas l’écraser ; la mort seule le vaincra. Il en a des muscles, ce type ! » Tu me crois, Pavel ?

 

— Oui ! répondit le jeune homme en hochant la tête.

 

— Bon… J’ai quarante ans, j’ai le double de ton âge, j’ai lu vingt fois plus de choses que toi. J’ai été soldat pendant plus de trois ans ; j’ai été marié deux fois, ma première femme est morte ; l’autre, je l’ai quittée. J’ai été au Caucase, j’ai vu les doukhobors… Ils n’ont pas su vaincre la vie, frère, oh ! non !

 

La mère écoutait avec avidité ces paroles ; il lui était agréable de voir un homme d’âge respectable venir à son fils comme pour se confesser. Mais elle trouvait que Pavel traitait son hôte avec trop de sécheresse et pour effacer cette impression, elle demanda à Rybine :

 

— Tu mangerais peut-être quelque chose, Mikhaïl Ivanovitch ?

 

— Non, merci, mère ! J’ai déjà soupé. Ainsi donc, Pavel, tu penses que la vie ne va pas comme il faudrait ?

 

Le jeune homme se leva et arpenta la pièce, les bras croisés derrière le dos.

 

— Non, elle va bien ! répondit-il. Ainsi, elle vous a conduit à moi, maintenant que vous avez l’âme ouverte. Elle nous unit peu à peu, nous tous qui travaillons sans cesse ; le temps viendra où elle nous unira tous ! Les choses sont arrangées d’une manière injuste et pénible pour nous ; mais la vie elle-même nous ouvre les yeux, nous découvre son sens amer ; c’est elle-même qui montre à l’homme comment il doit en diriger le cours.

 

— C’est vrai ! Mais attends ! interrompit Rybine. Il faut renouveler l’homme, voilà ce que je crois ! Quand on attrape la gale, on se baigne, on se lave, on met des vêtements propres et on guérit, n’est-ce pas ? Et quand c’est le cœur qui est attaqué, il faut en arracher la peau, quand même on saignerait, il faut le laver, le vêtir à neuf, n’est-ce pas ? Mais comment purifier l’homme en dedans ? Hein ?

 

Pavel parla avec ardeur de Dieu, de l’empereur, des autorités, de la fabrique, de la résistance que les travailleurs de l’étranger opposaient à ceux qui voulaient limiter leurs droits. Rybine souriait parfois ; puis il frappait du doigt sur la table, comme pour ponctuer le discours de Pavel. Mais il ne s’écria pas une seule fois :

 

— C’est comme ça !

 

Pourtant il dit à mi-voix après un petit rire :

 

— Hé ! tu es encore jeune !… Tu ne connais pas les gens !

 

Pavel, debout devant lui, répliqua gravement :

 

— Ne parlons pas de la jeunesse, ni de la vieillesse. Voyons plutôt quelle opinion est la meilleure ?

 

— Ainsi donc, d’après toi, on se serait servi de Dieu lui-même pour nous tromper ? C’est comme cela. Je crois aussi que notre religion est nuisible et erronée.

 

La mère s’interposa. Quand son fils parlait de Dieu, des choses sacrées et chères qui se reliaient à la foi qu’elle avait en son créateur, elle essayait toujours de rencontrer le regard de Pavel pour lui demander tacitement de ne pas déchirer son cœur avec des paroles d’incrédulité, tranchantes et aiguës. Mais, elle sentait que, malgré son scepticisme, son fils était croyant et cela la tranquillisait.

 

— Comment pourrais-je comprendre ses pensées ? se disait-elle.

 

Elle se figurait qu’il devait être désagréable et outrageant pour Rybine, un homme d’âge mûr, d’entendre les paroles de Pavel. Mais quand l’hôte eut tranquillement posé cette question à Pavel, elle perdit patience :

 

— Soyez donc plus prudents en parlant de Dieu ! dit-elle brièvement, mais avec obstination. Faites comme vous voudrez…

 

Puis, après avoir repris haleine, elle continua avec plus de force encore :

 

— Sur qui m’appuierai-je dans mon chagrin, moi qui suis vieille, si vous m’enlevez mon Dieu ?

 

Ses yeux se remplirent de larmes. Elle lavait la vaisselle avec des doigts tremblants.

 

— Vous ne m’avez pas compris, maman ! dit doucement Pavel.

 

— Excuse-nous, mère ! ajouta Rybine d’une voix lente et épaisse, et il jeta un coup d’œil à Pavel en souriant. J’ai oublié que tu étais trop vieille pour qu’on te coupe tes verrues !

 

— Je ne parlais pas du Dieu bon et miséricordieux auquel vous croyez, continua Pavel, mais de celui dont les prêtres nous menacent comme d’un bâton… au nom duquel on veut forcer la totalité des hommes à se soumettre à la volonté mauvaise de quelques-uns…

 

— C’est comme ça, oui ! s’exclama Rybine, en frappant du doigt sur la table. On nous a changé Dieu lui-même ; tout ce qu’ils ont entre les mains, nos ennemis le dirigent contre nous. Rappelle-toi, mère, Dieu a créé l’homme à son image, donc il ressemble à l’homme, si l’homme lui ressemble ! Mais nous, ce n’est plus à Dieu que nous ressemblons, mais à des bêtes sauvages… À l’église, c’est un épouvantail qu’on nous montre à sa place… Il faut transformer Dieu, mère, il faut le purifier ! On l’a revêtu de mensonge et de calomnie, on a mutilé son visage pour tuer notre âme…

 

Il parlait à voix basse, mais avec une netteté étonnante ; chacune de ses paroles portait à la mère un coup douloureux. Elle était effrayée par ce grand visage taciturne encadré d’une barbe noire, et le sombre reflet de ses yeux lui devenait insupportable.

 

— Non, j’aime mieux m’en aller ! dit-elle en secouant la tête. Je n’ai pas la force d’écouter des choses pareilles… je ne peux pas…

 

Et elle s’enfuit dans la cuisine, tandis que Rybine s’écriait :

 

— Tu vois, Pavel ! Ce n’est pas par la tête, c’est par le cœur qu’il faut commencer… Le cœur, c’est un endroit de l’âme humaine sur lequel il ne pousse rien que…

 

— Que la raison ! acheva Pavel avec fermeté. C’est la raison seule qui affranchira l’homme.

 

— La raison ne donne pas la puissance, répliqua Rybine d’une voix vibrante et obstinée. C’est le cœur qui donne la force, et non pas le cerveau !

 

La mère s’était déshabillée et couchée sans avoir fait ses prières. Elle avait froid et se sentait mal à l’aise. Rybine, qui lui avait semblé si sensé, si posé au début, excitait en elle une sourde hostilité.

 

— Hérétique ! agitateur ! pensa-t-elle en prêtant l’oreille à la voix sonore qui sortait avec aisance d’une poitrine large et bombée. Il avait bien besoin de venir !

 

Et Rybine disait, tranquille et sûr :

 

— Un lieu saint ne peut rester vide. La place où Dieu vit en nous est attaquée, s’il tombe de l’âme, une plaie se formera, voilà ! il faut inventer une foi nouvelle, Pavel… Il faut créer un Dieu juste pour tous, un Dieu qui ne soit ni un juge, ni un guerrier, mais l’ami des hommes !

 

— Mais c’est ce que fut Jésus ! s’écria Pavel.

 

— Attends ! Jésus n’était pas ferme d’esprit… « Éloigne de moi cette coupe », a-t-il dit. Et il reconnaissait César… Dieu ne peut reconnaître une autorité humaine régnant sur les hommes, car c’est Lui qui est la Toute-Puissance ! Il n’a pas divisé son âme en partie divine et en partie humaine, et puisqu’il a confirmé sa divinité, il n’a besoin de rien d’humain. Jésus a aussi reconnu comme légitimes le commerce… et le mariage… Et c’est injustement qu’il a condamné le figuier ; celui-ci était-il coupable de sa stérilité ? Ce n’est pas non plus par sa propre faute que l’âme ne porte pas de bons fruits… Est-ce moi qui ai semé le mal en elle ? Ainsi…

 

Les deux voix résonnaient sans interruption dans la pièce, comme si elles s’enlaçaient et se combattaient en un jeu animé et passionnant. Pavel allait et venait à grands pas, et le plancher grinçait sous ses pieds. Quand il parlait, tous les sons se fondaient dans le bruit de sa voix ; quand Rybine répliquait avec calme et tranquillité, on entendait le tic-tac du balancier et le sec craquement du gel qui frôlait de ses griffes aiguës les murs de la maison.

 

— Je vais te parler comme un vrai chauffeur que je suis : Dieu ressemble au feu. Oui, c’est comme ça. Il n’affermit rien, il ne le peut pas… Il brûle et fond en éclairant… Il allume les églises, mais ne les construit pas. Il vit dans le cœur. Il est dit : « Dieu est le Verbe » et le Verbe c’est l’esprit.

 

— La raison ! corrigea Pavel avec obstination.

 

— C’est comme ça ! Donc, Dieu est dans le cœur, et dans la raison, et non pas dans l’église. Et voilà la misère, la douleur et tout le malheur de l’homme : c’est que nous sommes tous arrachés de nous-mêmes ! Le cœur est repoussé par la raison, et la raison est partie… L’homme n’est plus un… Dieu unit l’homme en un tout… en un globe… Dieu crée toujours des choses rondes : ainsi, la terre, les étoiles ; tout ce qui est visible… ce qui est aigu, c’est l’homme qui l’a fait… Quant à l’église, c’est le tombeau de Dieu et de l’homme…

 

La mère s’endormit, elle n’entendit pas sortir Rybine…

 

Celui-ci revint souvent. Quand l’un ou l’autre des camarades de Pavel se trouvait là, le chauffeur s’asseyait dans un coin et gardait le silence ; de temps à autre, il disait :

 

— Voilà… C’est comme ça !

 

Une fois, il promena son regard noir sur les assistants, et s’écria d’un ton mécontent :

 

— Il faut parler de ce qui est ; ce qui sera, nous ne le savons pas ! Quand le peuple sera libre, il verra lui-même ce qu’il aura de mieux à faire… On lui a fourré dans la tête déjà assez de choses qu’il ne voulait pas ! Cela suffit ! Qu’il examine lui-même ! Peut-être repoussera-t-il tout, toute la vie et toutes les sciences ; peut-être verra-t-il que tout est dirigé contre lui… comme par exemple le Dieu de l’église. Donnez-lui seulement tous les livres en main, et il répondra lui-même, voilà ! Mais il faudrait qu’il comprît que plus le collier est étroit, plus le travail est pénible.

 

Quand Pavel était seul, Rybine et lui se mettaient aussitôt à discuter, tranquillement, longuement. La mère inquiète les écoutait, les suivait du regard en silence, essayant de comprendre. Parfois, il lui semblait que tous deux étaient devenus aveugles. Dans les ténèbres, entre les parois de la petite chambre, ils erraient de côté et d’autre, à la recherche de la lumière ou d’une issue ; ils se raccrochaient à tout de leurs mains vigoureuses mais inhabiles, ils agitaient tout, remuaient tout, laissant tomber à terre des choses qu’ils piétinaient ensuite. Ils se heurtaient partout, tâtaient et repoussaient tout, sans hâte, sans perdre l’espoir, ni la foi…

 

Ils l’avaient accoutumée à entendre une foule de paroles terribles par leur simplicité et leur audace ; ces mots-là ne l’oppressaient plus avec la même violence qu’au début. Rybine ne plaisait pas à la mère ; cependant, la répulsion qu’il lui inspirait au commencement avait disparu.

 

Une fois par semaine, Pélaguée se rendait à la prison pour y porter du linge et des livres au Petit-Russien ; elle obtint un jour l’autorisation de le voir ; en rentrant elle raconta avec attendrissement :

 

— Il est resté le même qu’à la maison. Il est gentil avec tout le monde, chacun plaisante avec lui. On dirait qu’il a toujours le cœur en fête… La vie lui est pénible, il souffre, mais il ne veut pas le montrer.

 

— C’est comme ça qu’il faut faire ! répliqua Rybine. Nous sommes tous enveloppés dans le chagrin comme dans une seconde peau… nous respirons le chagrin, nous nous revêtons de chagrin… Mais il n’y a pas de quoi se vanter… Tout le monde n’a pas les yeux crevés, il y en a qui se les ferment eux-mêmes… voilà ! Mais quand on est bête… il faut s’attendre à souffrir…

 

 

 

 

XII

 

 

La vieille petite maison grise des Vlassov attirait de plus en plus l’attention du faubourg. Parfois, un ouvrier y venait et, après avoir regardé de tous côtés, il disait à Pavel :

 

— Eh bien, frère, toi qui lis les livres, tu dois connaître les lois. Ainsi, explique-moi…

 

Et il racontait quelque injustice de la police ou de l’administration de la fabrique. Dans les cas compliqués, Pavel envoyait le visiteur avec un mot de recommandation à un avocat de ses amis, et quand il le pouvait, il donnait des conseils lui-même.

 

Peu à peu, les habitués du faubourg éprouvèrent un sentiment de respect pour ce jeune homme rangé, qui parlait de tout avec simplicité et hardiesse, qui ne riait presque jamais, qui regardait et écoutait toutes choses avec attention, se plongeant dans l’imbroglio de chaque affaire particulière et découvrant toujours le fil qui reliait les gens entre eux par des milliers de nœuds tenaces…

 

La mère voyait s’étendre l’influence de son fils, elle commençait à saisir le sens des travaux de Pavel, et, quand elle avait compris, elle éprouvait une joie enfantine.

 

Pavel grandit encore dans l’opinion publique, lors de l’histoire du « kopek du marais ».

 

Un large marais planté de sapins et de bouleaux entourait la fabrique comme d’un fossé infect. En été, une buée jaunâtre et opaque s’en dégageait avec des nuées de moustiques qui se répandaient dans le faubourg en y semant les fièvres. Le marais appartenait à la fabrique ; le nouveau directeur, voulant en tirer parti, conçut le projet de l’assécher et d’en extraire la tourbe en même temps. Cette opération, dit-il aux ouvriers, assainirait les environs et améliorerait les conditions de leur existence à tous, de sorte qu’il donna l’ordre de retenir un kopek par rouble sur les salaires, pour l’asséchement du marais.

 

Les ouvriers s’agitèrent : ils étaient surtout irrités du fait que le nouvel impôt n’était pas applicable aux employés…

 

Le samedi où la décision du directeur fut affichée, Pavel était malade et n’avait pas été travailler ; il ne savait rien de l’histoire. Le lendemain matin, après la messe, le fondeur Sizov, beau vieillard, le serrurier Makhotine, homme de haute taille, très irascible, vinrent chez lui pour lui raconter ce qui était arrivé.

 

— Les plus âgés d’entre nous se sont réunis, dit posément Sizov, nous avons discuté ; et voilà, nos camarades nous ont envoyés pour te demander — puisque tu es un homme éclairé — s’il y a une loi qui permette au directeur de combattre les moustiques avec notre argent ?

 

— Songe donc, ajouta Makhotine, en roulant ses yeux bridés, il y a quatre ans, ces voleurs ont quêté pour pouvoir construire un établissement de bains… On a ramassé trois mille huit cents roubles… Où sont-ils, et où sont les bains ?

 

Pavel expliqua que cet impôt était injuste, que la fabrique retirerait un grand avantage de ce projet. Sur quoi, les deux ouvriers s’en allèrent avec des airs renfrognés. Après les avoir reconduits, la mère s’écria avec un sourire :

 

— Voilà des vieillards qui viennent chez toi faire provision d’esprit, Pavel !

 

Sans répondre, le jeune homme s’assit et se mit à écrire d’un air soucieux. Quelques instants après, il dit à sa mère :

 

— Je t’en prie, va immédiatement à la ville et porte ce billet…

 

— C’est dangereux ? demanda-t-elle.

 

— Oui. C’est là qu’on imprime notre journal… Il faut absolument que cette histoire du kopek paraisse dans le prochain numéro !

 

— C’est bien, c’est bien ! répliqua-t-elle en s’habillent à la hâte. J’y vais…

 

C’était la première commission que lui donnait son fils ! Elle fut heureuse de voir qu’il lui disait franchement de quoi il était question, et de pouvoir lui être utile dans son œuvre.

 

— Je comprends, Pavel ! reprit-elle… C’est un vol… Comment s’appelle-t-il : Iégor Ivanovitch ?

 

Elle revint tard dans la soirée, fatiguée, mais contente.

 

— J’ai vu Sachenka ! dit-elle à son fils. Elle te salue. Qu’il est amusant, ce Iégor ! il plaisante sans cesse.

 

— Je suis enchanté qu’ils te plaisent, répondit Pavel à mi-voix.

 

— Quels gens simples ! C’est agréable quand les gens sont simples ! Et ils t’estiment, tous…

 

Le lundi, Pavel ne put aller à la fabrique, il avait mal à la tête. Mais à midi, Fédia Mazine accourut, agité et heureux ; il annonça d’une voix essoufflée :

 

— Toute la fabrique est soulevée ! On m’envoie te chercher ! Sizov et Makhotine disent que tu expliqueras l’affaire mieux que tous les autres ! Si tu voyais ce qui se passe là-bas !

 

Pavel s’habilla sans mot dire.

 

— Les femmes se sont rassemblées et elles piaillent…

 

— J’y vais aussi ! déclara la mère. Tu n’es pas bien, c’est peut-être dangereux. Que font-ils là-bas ? Je veux y aller…

 

— Va ! dit Pavel brièvement…

 

Ils partirent rapidement sans échanger une parole. La mère, haletante et émue, sentait que quelque chose de grave allait survenir. À l’entrée de la fabrique, une masse de femmes hurlaient et se querellaient. Pélaguée vit que toutes les têtes étaient tournées du même côté, vers le mur des forges. Là, Sizov, Makhotine, Valov et cinq autres ouvriers influents et d’âge mûr, s’étaient juchés sur un tas de vieille ferraille ; leurs gestes violents se détachaient sur le fond de briques rouges.

 

— Voilà Vlassov ! s’écria quelqu’un.

 

— Vlassov ! amenez-le ici !

 

On entraîna Pavel, on le poussa en avant. La mère resta seule.

 

— Silence ! cria-t-on simultanément à diverses places.

 

Tout près de Pélaguée, résonna la voix égale de Rybine :

 

— Ce n’est pas pour notre kopek qu’il faut résister, mais pour la justice, voilà ! Ce n’est pas notre kopek qui nous est cher, il n’est pas plus rond que les autres, mais il est plus lourd ; il y a plus de sang humain en lui que dans un seul rouble du directeur !

 

Ses paroles tombaient sur la foule avec force et soulevaient d’ardentes exclamations :

 

— C’est vrai ! Bravo, Rybine !

 

— Silence, diables !

 

— Tu as raison, chauffeur !

 

— Voilà Vlassov !

 

Les voix se fondirent en un tourbillon bruyant, étouffant le sourd fracas des machines et les soupirs de la vapeur. De toutes parts accouraient des gens qui se mettaient à discuter en agitant les bras, s’excitant mutuellement par des paroles fébriles et caustiques. L’irritation qui dormait dans les poitrines fatiguées s’était réveillée ; elle s’échappait des lèvres et s’envolait triomphante. Au-dessus de la foule planait un nuage de poussière et de suie ; les visages couverts de sueur étaient en feu, la peau des joues pleurait des larmes noires. Sur le fond sombre des physionomies, les yeux et les dents étincelaient.

 

Enfin Pavel apparut aux côtés de Sizov et de Makhotine ; on entendit son cri :

 

— Camarades !

 

La mère vit que le visage du jeune homme était pâle et que ses lèvres tremblaient ; involontairement elle voulut avancer en se frayant un chemin dans la foule. On lui disait avec aigreur :

 

— Reste à ta place, la vieille !

 

On la poussait. Mais elle ne se découragea pas ; de l’épaule et des coudes, elle écartait les gens et se rapprochait lentement de son fils, poussée par le désir d’aller se placer à côté de lui.

 

Et Pavel, après avoir prononcé des paroles dans lesquelles il avait accoutumé de mettre un sens profond, se sentit la gorge serrée par le spasme de la joie de combattre. Le désir de se livrer à la force de sa croyance de jeter aux gens son cœur consumé par le rêve ardent de la justice, l’envahit.

 

— Camarades ! répéta-t-il, en puisant dans ce mot de l’énergie et de l’enthousiasme, nous sommes ceux qui construisent les églises et les fabriques, qui fondent l’argent et forgent les chaînes… C’est nous qui sommes la force vivante qui nourrit et amuse tout le monde, depuis le berceau jusqu’à la tombe…

 

— C’est ça ! s’écria Rybine.

 

— Toujours et partout, nous sommes les premiers au travail, tandis qu’on nous relègue aux derniers rangs dans la vie. Qui s’occupe de nous ? Qui nous veut du bien ? Qui nous considère comme des hommes ? Personne !

 

— Personne ! répéta une voix pareille à un écho.

 

Reprenant possession de lui-même, Pavel se mit à parler avec plus de simplicité et de calme. La foule s’avançait lentement vers lui, comme un corps sombre à mille têtes. Elle regardait le jeune homme avec des centaines d’yeux attentifs, aspirait ses paroles ; le bruit s’apaisait un peu.

 

— Nous n’aurons pas un meilleur lot tant que nous ne nous sentirons pas solidaires, tant que nous ne formerons pas une seule famille d’amis, étroitement liés par le même désir… celui de lutter pour nos droits…

 

— Parle de l’affaire ! s’écria une voix rude à côté de la mère.

 

— Ne l’interrompez pas ! Taisez-vous ! répliqua-t-on de divers points.

 

Les visages noircis avaient une expression d’incrédulité maussade ; quelques regards seulement se posèrent sur Pavel avec gravité.

 

— C’est un socialiste, mais il n’est pas bête ! fit quelqu’un.

 

— C’est un révolutionnaire ! dit un autre.

 

— Comme il parle hardiment ! s’écria un ouvrier, un grand gaillard borgne, en poussant la mère de l’épaule.

 

— Camarades ! Le moment est venu de résister à la force avide qui vit de notre travail, le moment est venu de se défendre ; il faut que chacun comprenne que personne ne viendra à notre secours, si ce n’est nous-mêmes ! Un pour tous, tous pour un, telle doit être notre loi, si nous voulons vaincre l’ennemi…

 

— Il dit la vérité, frères ! s’écria Makhotine. Écoutez la vérité !

 

Et, d’un geste large, il agita son poing fermé.

 

— Il faut faire venir le directeur immédiatement ! continua Pavel. Il faut lui demander…

 

Soudain, on eût dit qu’un ouragan avait fondu sur la foule. Elle se courba comme le flot sous la rafale ; quelques dizaines de voix crièrent ensemble :

 

— Que le directeur vienne !…

 

— Qu’il s’explique !…

 

— Amenez-le !…

 

— Envoyons-lui des députés…

 

— Non !

 

Parvenue au premier rang, la mère regardait son fils qui la dominait. Elle se sentait pleine de fierté : Pavel était là au milieu des vieux ouvriers les plus estimés, tout le monde l’écoutait et l’approuvait. Pélaguée admirait son sang-froid, sa simplicité ; il parlait sans se fâcher, ni jurer comme les autres.

 

Les exclamations, les cris de mécontentement, les invectives pleuvaient comme des grêlons sur un toit de zinc. Pavel regardait la foule et, de ses yeux grands ouverts, il semblait chercher quelque chose parmi les groupes.

 

— Des députés !

 

— Que Sizov parle !

 

— Vlassov !

 

— Rybine ! Il a des dents terribles !

 

Enfin, on désigna Pavel, Sizov et Rybine comme porte-parole, et l’on allait faire chercher le directeur quand, soudain, quelques faibles exclamations retentirent.

 

— Il vient de lui-même !

 

— Le directeur !

 

— Ah ! Ah !

 

La foule s’entr’ouvrait pour laisser passer un personnage grand et sec, visage allongé, la barbe en pointe.

 

— Permettez ! disait-il en écartant la foule d’un petit geste, mais sans l’effleurer. Il clignait des yeux, et d’un regard de manieur d’hommes expérimenté, scrutait les visages des ouvriers. Ceux-ci s’inclinaient, enlevaient leurs casquettes pour le saluer. Il ne répondait pas à ces marques de respect, il semait le silence et l’embarras autour de lui ; on sentait déjà, sous les sourires gênés et le ton assourdi des paroles, comme le repentir d’enfants conscients d’avoir fait des sottises.

 

Le directeur passa devant la mère, lui jeta un coup d’œil sévère et s’arrêta au pied du tas de ferraille. D’en haut, quelqu’un lui tendit la main ; il ne la prit pas ; d’un mouvement vigoureux et souple, il se hissa et se mit au premier rang, puis il demanda d’une voix froide et autoritaire :

 

— Que signifie ce rassemblement ? Pourquoi avez-vous quitté le travail ?

 

Pendant quelques secondes, le silence fut complet… Les têtes des ouvriers se balançaient comme des épis. Sizov agita sa casquette, haussa les épaules et baissa la tête…

 

— Répondez ! cria le directeur.

 

Pavel se plaça à côté de lui et dit à haute voix, en montrant Sizov et Rybine :

 

— Nous trois, nous avons été chargés par nos camarades d’exiger que vous reveniez sur votre décision, relativement à la retenue du kopek…

 

— Pourquoi ? demanda le directeur sans regarder le jeune homme.

 

— Nous considérons cet impôt comme injuste ! répliqua Pavel d’une voix sonore.

 

— Ainsi, vous ne voyez dans mon projet que le désir d’exploiter les ouvriers, et non pas le souci que j’ai d’améliorer leur existence, n’est-ce pas ?

 

— Oui ! répondit Pavel.

 

— Et vous aussi ? dit le directeur en s’adressant à Rybine.

 

— Nous sommes tous du même avis ! répliqua celui-ci.

 

— Et vous, brave homme ? demanda le directeur en se tournant vers Sizov.

 

— Moi aussi, je vous prie de nous laisser notre kopek.

 

Puis, baissant de nouveau la tête, Sizov sourit d’un air embarrassé.

 

Le directeur promena lentement son regard sur la foule et haussa les épaules. Ensuite, il jeta un coup d’œil scrutateur sur Pavel et dit :

 

— Vous êtes un homme assez instruit, je crois ; comment ne comprenez-vous pas tous les avantages de cette mesure ?

 

— Chacun les comprendrait si la fabrique asséchait le marais à ses propres frais…

 

— La fabrique ne s’occupe pas de philanthropie ! répliqua le directeur. Je vous ordonne à tous de reprendre immédiatement le travail.

 

Et il se mit en devoir de descendre en tâtant avec précaution le fer de la pointe de sa bottine, sans regarder personne.

 

Une rumeur de mécontentement retentit.

 

— Quoi ? demanda le directeur en s’arrêtant.

 

Tous se turent ; seule, dans le lointain, une voix solitaire répliqua :

 

— Travaille toi-même !

 

— Si dans un quart d’heure, vous n’avez pas repris le travail, je vous ferai tous mettre à l’amende, déclara le directeur d’un ton sec.

 

Et il reprit son chemin au milieu de la foule, mais derrière lui un sourd murmure s’élevait ; puis il s’éloignait, plus le bruit se faisait aigu.

 

— Allez donc parler avec lui !

 

— Et voilà nos droits ! Ah ! fichu sort !

 

On s’adressait à Pavel en criant :

 

— Hé, juriste, que faut-il faire maintenant ?

 

— Pour parler tu as parlé, mais il est venu et le vent a tourné !

 

— Eh bien, Vlassov, que faire ?

 

Les questions se faisaient plus insistantes, Pavel déclara :

 

— Camarades, je vous propose d’abandonner le travail, jusqu’à ce que le directeur renonce à l’injuste retenue…

 

Des paroles excitées résonnèrent :

 

— Tu nous prends pour des imbéciles !

 

— C’est ce qu’il faut faire !

 

— La grève ?

 

— Pour ce kopek ?

 

— Eh bien ! faisons grève !

 

— Nous serons tous mis à la porte !

 

— Et qui travaillerait ?

 

— On trouvera d’autres ouvriers !

 

— Lesquels ? Des traîtres !

 

 

 

 

XIII

 

 

Pavel descendit du tas de ferraille et se plaça à côté de sa mère. Autour d’eux, tout le monde se mit à parler bruyamment, à discuter, à s’agiter en criant :

 

— La grève ne se fera pas ! dit Rybine en s’approchant de Pavel ; quoique le peuple soit rapace quand il s’agit d’argent, il est trop poltron. Il y en aura peut-être trois cents qui seront de ton avis, pas plus. On ne peut pas remuer un pareil tas de fumier avec une seule fourche…

 

Pavel garda le silence. Devant lui, la foule avec son énorme visage noir s’agitait et le considérait comme si elle eût exigé quelque chose de lui. Son cœur battait avec anxiété. Il lui semblait que ses paroles avaient disparu sans laisser de traces sur ces hommes, telles des gouttes de pluies clairsemées tombant sur une terre crevassée par la longue sécheresse. L’un après l’autre, les ouvriers s’approchaient de lui, le félicitaient de son discours, mais doutaient de la réussite de la grève, et se plaignaient de ce que le peuple ne comprît ni sa force, ni ses intérêts.

 

Une impression de désenchantement gagnait Pavel, il ne croyait plus en sa force. Il avait mal à la tête et se sentait comme vide ! Auparavant, dans les moments où il se représentait le triomphe de la vérité qui lui était chère, l’enthousiasme dont son cœur était rempli lui donnait envie de pleurer. Et maintenant qu’il avait exprimé sa foi devant le peuple, elle lui avait paru pâle, impuissante, incapable de toucher qui que ce fût. Il s’en accusait lui-même ; il avait l’impression qu’il avait paré son rêve de vêtements informes, sombres et misérables, et qu’ainsi personne n’en avait vu la beauté.

 

Il rentra chez lui triste et fatigué. Sa mère et Sizov le suivaient :

 

— Tu parles bien, disait Rybine marchant à ses côtés, mais tu ne touches pas le cœur, voilà ! Il faut jeter l’étincelle au plus profond du cœur. Ce n’est pas par la raison que tu prendras les gens. Cette chaussure-là est trop fine et trop étroite pour le peuple ; son pied n’y entre pas. Si même il y entrait, le soulier serait bientôt éculé, voilà !

 

Sizov disait à la mère :

 

— C’est le moment pour nous, les vieux, d’aller au cimetière ! Un nouveau peuple se lève… Comment avons-nous vécu ? Nous avons rampé sur nos genoux, constamment courbés vers la terre. Et maintenant, on ne sait pas au juste si les gens ont repris connaissance ou s’ils se trompent encore plus que nous… En tout cas, ils ne nous ressemblent pas. Voilà la jeunesse qui se met à parler au directeur, comme à un égal… oui. Ah ! si mon fils était vivant… Au revoir, Pavel Mikhaïlovitch… tu es un brave garçon, tu prends la défense du peuple… Si Dieu le veut, tu trouveras peut-être des voies et des issues… que Dieu le veuille !

 

Et il s’en alla.

 

— Eh bien, mourez donc ! grommela Rybine. Déjà maintenant, vous n’êtes plus des hommes, mais du mortier… bon à boucher les fissures… Pavel, as-tu remarqué quels étaient ceux qui ont crié le plus fort pour que tu fusses désigné comme député ? C’étaient ceux qui disent que tu es un révolutionnaire, un perturbateur… voilà !… Oui, ceux-là… Ils ont pensé que tu serais chassé de la fabrique, c’était ce qu’il leur fallait.

 

— Ils ont raison à leur point de vue…

 

— Les loups aussi ont raison quand ils se déchirent entre eux.

 

Rybine avait l’air morose, sa voix tremblait d’une manière bizarre.

 

— Les hommes n’ont pas confiance dans la parole toute nue… il faut la tremper dans le sang…

 

Toute la journée, Pavel se sentit malheureux, comme s’il avait perdu quelque chose et qu’il pressentît sa perte sans comprendre encore en quoi elle consisterait.

 

Pendant la nuit, alors que la mère dormait déjà et qu’il lisait au lit, les gendarmes revinrent et recommencèrent à fouiller avec rage partout, dans la cour et au grenier. L’officier au teint jaune se comporta comme la première fois d’une manière railleuse et outrageante, prenant plaisir à blesser Pavel et sa mère. Assise dans un coin, Pélaguée gardait le silence, le regard fixé sur le visage de Pavel. Celui-ci essayait de cacher son trouble, mais quand l’officier riait, les doigts du jeune homme avaient un mouvement bizarre ; la mère sentait qu’il avait de la peine à ne pas répondre au gendarme, qu’il lui était dur de supporter ses plaisanteries. Elle était moins effrayée que lors de la première perquisition, mais elle éprouvait plus de haine envers ces hôtes nocturnes vêtus de gris, aux éperons cliquetants, et la haine étouffa la peur.

 

Pavel parvint à lui chuchoter :

 

— Ils m’emmènent…

 

Baissant la tête, elle répondit à voix basse :

 

— Je comprends…

 

Elle comprenait : on le mettait en prison pour les paroles qu’il avait dites aux ouvriers. Mais ceux-ci l’avaient approuvé et tout le monde allait prendre sa défense ; par conséquent, il ne resterait pas longtemps absent.

 

Elle aurait voulu pleurer, enlacer son fils ; mais, à côté d’elle, l’officier la regardait avec un air malveillant, ses lèvres frémissaient, ses moustaches s’agitaient et Pélaguée crut que cet homme attendait avec joie des larmes, des supplications, des lamentations. Rassemblant toutes ses forces, parlant le moins possible, elle serra la main de son fils et dit à voix basse, en retenant sa respiration :

 

— Au revoir, Pavel… tu as pris tout ce qu’il faut ?

 

— Oui, ne t’ennuie pas…

 

— Que le Seigneur soit avec toi…

 

Lorsqu’on l’eut emmené, la mère se laissa tomber sur le banc et sanglota doucement, les paupières baissées. Adossée au mur, comme son mari le faisait jadis, torturée par l’angoisse et le sentiment de son impuissance, elle pleura longtemps, faisant passer dans ses larmes la douleur de son cœur blessé. Elle voyait devant elle, pareille à une tache immobile, une physionomie jaune, aux fines moustaches, aux yeux clignotants, à l’air satisfait. Dans sa poitrine s’enroulaient, comme un peloton noir, de l’exaspération et de la colère contre les gens qui enlevaient un fils à sa mère, parce qu’il cherchait la vérité…

 

Il faisait froid, les gouttes de pluie rebondissaient contre les vitres, quelque chose bruissait le long des murs ; on aurait dit que, dans les ténèbres, des silhouettes grises aux larges visages rouges sans yeux, et aux longs bras, rôdaient en épiant. Et leurs éperons cliquetaient faiblement.

 

— Ils auraient mieux fait de me prendre aussi ! pensa-t-elle.

 

La sirène siffla, ordonnant aux gens de reprendre le travail. Ce matin-là, le signal était sourd, bas et hésitant. La porte s’ouvrit, Rybine entra. Il s’approcha de la mère, et tout en essuyant les gouttes de pluie répandues sur sa barbe, il demanda :

 

— Ils l’ont emmené ?

 

— Oui, qu’ils soient maudits ! répondit-elle en soupirant.

 

— Quelle affaire ! dit Rybine en souriant. Moi, on m’a fouillé, on a cherché partout… On m’a injurié… mais on ne m’a pourtant pas arrêté… Donc, ils ont emmené Pavel ? Le directeur a fait un signe, le gendarme s’est précipité, et voilà un homme enlevé ! Ils s’accordent comme larrons en foire. Les uns s’occupent de traire le peuple, tandis que les autres le tiennent au museau.

 

— Vous devriez prendre la défense de Pavel, vous autres ! s’écria la mère en se levant. Car c’est à cause de vous qu’il s’est compromis.

 

— Qui devrait prendre sa défense ?

 

— Vous tous !

 

— Voyez-vous ça ! Non, n’y comptez pas ! Il a fallu des milliers d’années pour amasser leur force… Ils nous ont planté d’innombrables clous dans le cœur, comment serait-il possible de nous unir d’un coup ? Il faut d’abord que nous nous enlevions mutuellement nos échardes de fer… Ce sont ces échardes qui empêchent nos cœurs de se joindre en une masse compacte.

 

Et avec petit rire, il s’en alla lourdement. Ses paroles cruelles et désespérées avaient encore augmenté le chagrin de Pélaguée.

 

— On peut le tuer, le torturer…

 

Et elle se représenta le corps de son fils roué de coups, déchiré, ensanglanté, et, comme une couche d’argile glacée, la peur descendue de son cœur la suffoquait. Les yeux lui firent mal.

 

Elle n’alluma pas son fourneau, ne se prépara pas de dîner, ne prit pas le thé ; tard dans la soirée, elle mangea un morceau de pain. Quand elle se coucha, elle se dit que jamais encore, de toute sa vie, elle ne s’était sentie aussi humiliée, isolée, comme nue. Les dernières années, elle s’était habituée à vivre dans l’attente constante de quelque chose d’important, d’heureux. Autour d’elle, les jeunes gens s’agitaient, bruyants et vaillants, dominés par son fils au visage grave, son fils, le maître et le créateur de cette vie pleine d’inquiétude, mais bonne. Et maintenant qu’il n’était plus là, tout avait disparu.

 

 

 

 

 

XIV

 

 

La journée passa lentement, suivie d’une nuit sans sommeil. Le lendemain lui parut plus long encore. Elle attendait on ne sait qui, mais personne ne vint. Le soir tomba, puis la nuit. La pluie glaciale soupirait en frôlant les murs ; le vent soufflait dans les tuyaux de cheminée ; le plancher craquait. La mélancolique et douloureuse mélodie des gouttes d’eau tombant du toit, telles des larmes, emplissait l’air. Il semblait que la maison tout entière vacillât faiblement, et qu’une angoisse figeât l’ambiance.

 

On frappa doucement à la vitre. La mère était habituée à ce signal, il ne l’effrayait plus ; elle tressaillit, comme si on lui avait fait au cœur une petite piqûre bienfaisante. Un vague espoir la fit se lever brusquement. Jetant un châle sur ses épaules, elle ouvrit la porte…

 

Samoïlov entra, suivi d’un autre personnage qui cachait son visage dans le col relevé de son manteau ; sa casquette était rabattue jusqu’aux sourcils.

 

— Nous vous avons réveillée ? demanda Samoïlov sans la saluer.

 

Contre son habitude, il avait l’air soucieux.

 

— Je ne dormais pas ! répondit la mère.

 

Et elle jeta un coup d’œil interrogateur sur les nouveaux venus.

 

Avec un soupir rauque et profond, le compagnon de Samoïlov enleva sa casquette et tendit à la mère une main large aux gros doigts.

 

— Bonsoir, grand-mère ! Vous ne m’avez pas reconnu ? lui dit-il amicalement comme à une vieille connaissance.

 

— C’est vous ! s’écria Pélaguée d’un ton joyeux. Iégor Ivanovitch, c’est vous !

 

— C’est moi ! répondit-il en inclinant sa grosse tête.

 

Il avait les cheveux longs comme un chantre d’église. Un bon sourire éclairait son visage rond ; ses petits yeux gris considéraient la mère avec une expression caressante. Il ressemblait à un samovar avec son petit corps rond, son gros cou et ses bras courts. Sa figure reluisait ; il respirait avec bruit ; dans sa poitrine bouillonnait et ronflait constamment on ne sait quoi…

 

— Allez dans la chambre, je vais m’habiller ! proposa la mère.

 

— Nous avons quelque chose à vous dire ! répondit Samoïlov d’un air préoccupé en la regardant en dessous.

 

Iégor passa dans la pièce voisine en disant :

 

— Chère grand-mère, ce matin, un de nos amis est sorti de prison… Il y est resté trois mois et onze jours… Il a vu le Petit-Russien et Pavel qui vous envoient leurs salutations ; de plus, votre fils vous prie de ne pas vous inquiéter à son sujet et de vous dire que, dans la voie qu’il a choisie, c’est la prison qui sert de lieu de repos ; ainsi en ont décidé nos autorités toujours soucieuses de notre bien-être… Maintenant, grand-mère, arrivons au fait. Savez-vous combien de personnes ont été arrêtées hier ?

 

— Non. Pavel ne serait-il pas le seul ? s’écria la mère.

 

— C’est le quarante-neuvième ! interrompit Iégor Ivanovitch avec calme. Et il faut s’attendre à ce que l’autorité en arrête encore une dizaine. Ce monsieur-là entre autres…

 

— Moi-même ! dit Samoïlov d’un air sombre.

 

Pélaguée se sentit respirer plus facilement.

 

— Il n’est pas seul là-bas ! se dit-elle.

 

Lorsqu’elle fut habillée, elle entra dans la chambre, souriant avec vaillance à ses hôtes.

 

— On ne les gardera sans doute pas longtemps s’ils sont si nombreux !

 

— Vous avez raison ! répliqua Iégor Ivanovitch. Et si nous parvenons à gâter le jeu de nos adversaires, ils ne seront pas plus avancés qu’auparavant… Voici de quoi il retourne : si nous cessons de propager nos brochures maintenant, les fichus gendarmes ne manqueront pas de le remarquer et porteront ce fait au compte de Pavel et des camarades, compagnons de sa captivité.

 

— Comment cela ? Pourquoi ? s’écria la mère effrayée.

 

— C’est bien simple, grand-mère ! dit Iégor Ivanovitch doucement. Parfois, les gendarmes eux-mêmes raisonnent avec justesse. Pensez donc : tant que Pavel était en liberté, il y avait des brochures et des feuillets ; dès qu’il est en prison, plus de brochures, plus de proclamations ! C’est donc lui qui les répandait ! Et alors les gendarmes se mettront à dévorer tout le monde… ils adorent déchiqueter les gens.

 

— Je comprends, je comprends ! dit tristement la mère. Que faire ? Ah ! mon Dieu !

 

De la cuisine arriva la voix de Samoïlov.

 

— On a arrêté presque tous les nôtres, que le diable m’emporte !… Il faut continuer à travailler comme auparavant, non seulement pour la cause… mais aussi pour sauver les camarades…

 

— Et il n’y a personne pour travailler ! ajouta Iégor avec un petit rire. Nous avons des brochures excellentes… je les ai faites moi-même ; mais comment les introduire dans la fabrique ?… Je n’en sais rien…

 

— On fouille maintenant tout le monde à l’entrée, expliqua Samoïlov.

 

La mère devinait qu’on voulait quelque chose d’elle.

 

— Et alors, que faire ? Que faire ? demanda-t-elle vivement.

 

Samoïlov s’arrêta sur le seuil de la porte et dit :

 

— Pélaguée Nilovna, vous connaissez la marchande Korsounova ?

 

— Oui, pourquoi ?

 

— Parlez-lui ; peut-être se chargera-t-elle de nos brochures…

 

La mère agita la main d’un air négatif.

 

— Oh ! non ! c’est une bavarde… non ! Et on saura que c’est par moi… que c’est de notre maison… non… non !

 

Et soudain, éclairée par une idée subite, elle s’exclama d’un ton joyeux :

 

— Donnez-les moi ! donnez-les moi ! Je trouverai quelque chose… Je m’arrangerai !… Je demanderai à Maria de me prendre pour l’aider. Car il faut bien que je travaille, si je veux manger ! Je porterai aussi le dîner des ouvriers à la fabrique… Je m’arrangerai…

 

Les mains serrées sur la poitrine, elle affirma à ses hôtes qu’elle saurait agir sans être découverte, et elle conclut avec une exclamation triomphante :

 

— Ils verront que même lorsque Pavel Vlassov est en prison, sa main les atteint… ils verront !

 

Tous les trois avaient repris courage. Iégor sourit en se frottant vigoureusement les mains et dit :

 

— Bravo, grand-mère ! Si vous saviez comme c’est bien, c’est tout bonnement ravissant !

 

— Si vous réussissez, je serai aussi heureux en prison que si j’étais assis dans un fauteuil ! déclara Samoïlov avec le même geste et en riant.

 

— Vous êtes un trésor, grand-mère ! cria Iégor d’une voix rauque.

 

Pélaguée sourit. C’était clair : si elle parvenait à introduire des brochures à la fabrique, on comprendrait que ce n’était pas Pavel qui les distribuait. Et, se sentant capable d’accomplir sa tâche, la mère était toute frémissante de joie.

 

— Quand vous irez faire une visite à Pavel, dites-lui qu’il a une bonne mère ! reprit Iégor.

 

— Je le verrai avant le jour des visites ! promit Samoïlov en riant.

 

— Dites-lui bien que je ferai tout ce qu’il faudra faire. Qu’il le sache bien !

 

— Et si on ne l’arrête pas ? demanda Iégor en désignant Samoïlov.

 

— Alors que faire ? Il faut se résigner !

 

Tous se mirent à rire. Quand elle eut compris sa bévue, elle fut aussi égayée, mais un peu gênée.

 

— Quand on regarde les siens, on voit mal les autres qui sont derrière, dit-elle en baissant les yeux.

 

— C’est naturel ! s’écria Iégor. À propos de Pavel, ne vous inquiétez pas à son sujet et ne vous attristez pas. Il sortira de prison encore meilleur qu’auparavant. On s’y repose, on s’y instruit, ce que nous n’avons pas le temps de faire quand nous sommes en liberté, nous autres. J’ai été en prison trois fois, sans grand plaisir, mais mon cœur et ma raison en ont chaque fois profité…

 

— Vous avez de la peine à respirer, dit-elle en le regardant affectueusement.

 

— Il y a pour cela des raisons spéciales ! répliqua-t-il en levant un doigt en l’air.

 

— Ainsi donc, c’est entendu, grand-mère… Demain nous vous apporterons les choses en question… et de nouveau la roue qui anéantit les ténèbres séculaires se mettra en mouvement. Vive la parole libre, grand-mère, et vive le cœur maternel ! En attendant, au revoir !

 

— Au revoir ! dit Samoïlov, en serrant avec force la main de Pélaguée. Moi, je ne peux pas souffler mot de tout cela à ma mère.

 

— Tout le monde finira par comprendre ! dit-elle, pour lui être agréable, tout le monde !

 

Lorsqu’ils furent partis, elle ferma la porte et, s’agenouillant au milieu de la chambre, se mit à prier sous le bruit de la pluie. Elle pria sans prononcer de paroles ; ce fut comme une seule grande pensée ; elle pria pour tous ceux que Pavel avait introduits dans leur vie. Elle les voyait passer entre elle et les images saintes, et ils étaient si simples, si étrangement proches l’un de l’autre, et si isolés dans la vie.

 

De bonne heure, elle se rendit chez Maria Korsounova.

 

La bruyante marchande, sa robe couverte de graisse comme toujours, l’accueillit avec compassion.

 

— Tu t’ennuies ! demanda-t-elle en frappant de la main sur l’épaule de Pélaguée. Console-toi ! On l’a pris, on l’a emmené, la belle affaire ! Il n’y a pas de mal à cela ! Autrefois, on mettait les gens en prison quand ils avaient volé ; maintenant on les enferme parce qu’ils disent la vérité. Pavel a peut-être dit des choses qu’il ne fallait pas dire, mais c’était pour défendre les camarades, et cela, tout le monde le comprend, n’aie pas peur… On sait bien que c’est un brave garçon, même si on ne le dit pas… Je voulais aller chez toi, mais je n’ai pas eu le temps… Je cuisine sans cesse, j’écoule ma marchandise, et pourtant je suis sûre de mourir pauvre. Ce sont les amants qui me ruinent, les sacripants ! Ils avalent, avalent, on dirait des blattes qui engloutissent un pain… Dès que j’ai une dizaine de roubles, voilà qu’un de ces hérétiques arrive et me les vole… Oui ! C’est une mauvaise affaire que d’être femme ! Quelle vie dégoûtante ! Il est difficile de vivre seule, et encore plus de vivre à deux !

 

— Et moi, je suis venue pour te demander de me prendre comme aide, dit Pélaguée, interrompant ce flot de paroles.

 

— Comment cela ? demanda Maria ; puis, lorsque son amie eut fini de parler, elle hocha la tête en acquiesçant.

 

— Je veux bien ! Te souviens-tu, que de fois tu m’as cachée quand mon mari me cherchait ? Maintenant, c’est moi qui te cacherai de la misère. Chacun doit te venir en aide, car ton fils souffre pour une affaire qui regarde tout le monde. C’est un brave garçon, tous le disent, et tous le plaignent. Moi, je prétends que ces arrestations ne porteront pas bonheur à la fabrique ; vois plutôt ce qui s’y passe ! On y entend de ces paroles, ma chère ! Les chefs pensent que l’homme qu’ils ont mordu au talon n’ira pas loin ! Et pourtant, il se trouve que, pour dix qui sont atteints, il y en a cent qui se fâchent ! Il faut prendre des précautions quand on veut toucher au peuple, il supporte longtemps, puis, un jour, il éclate !

 

Les deux femmes tombèrent d’accord. Le lendemain, à l’heure du dîner déjà, la mère de Pavel portait à la fabrique deux grandes terrines pleines de soupe que Maria avait préparée, tandis que, de son côté, la cuisinière se rendait au marché.

 

 

 

 

 

XV

 

 

Les ouvriers remarquèrent aussitôt la vieille femme. Les uns s’approchèrent d’elle en lui disant amicalement :

 

— Tu as trouvé de l’ouvrage, mère Pélaguée ?

 

Et ils la consolaient, lui assurant que Pavel serait bientôt libéré, qu’il était dans son droit. D’autres troublaient son cœur douloureux par de prudentes paroles de compassion ; d’autres encore invectivaient ouvertement le directeur et les gendarmes, et réveillaient en elle un écho sincère. Il y avait aussi des gens qui la regardaient avec un plaisir malveillant ; Isaïe Gorbov, ouvrier pointeur, dit en serrant les dents :

 

— Si j’étais gouverneur, je ferais pendre ton fils, pour lui apprendre à dérouter le peuple.

 

Ces mots la glacèrent d’un froid mortel. Elle ne répondit rien à Isaïe, elle jeta seulement un regard sur son petit visage couvert de taches de rousseur, puis baissa les yeux avec un soupir.

 

Elle voyait qu’il y avait de l’agitation dans l’air ; les ouvriers se rassemblaient par petits groupes, discutaient à mi-voix, mais passionnément ; les contremaîtres soucieux rôdaient partout ; par moments des invectives, des rires irrités résonnaient.

 

À ce moment, elle vit deux agents de police entraîner Samoïlov.

 

Une centaine d’ouvriers environ le suivaient et accablaient les agents de moqueries et d’injures.

 

— Tu vas te promener, ami ? cria quelqu’un.

 

— Honneur à notre camarade ! dit un autre. On lui donne une escorte…

 

Et une volée de jurons retentit.

 

— Il est moins profitable d’attraper les voleurs, à ce qu’il paraît ! s’écria avec irritation le grand borgne. On s’en prend aux honnêtes gens !…

 

— Si encore ça se passait de nuit ! continua quelqu’un dans la foule. Mais non, ces canailles, ils n’ont pas honte d’agir en plein jour…

 

Les agents de police marchaient vite et avaient l’air sombre ; ils s’efforçaient de ne rien voir, de ne pas entendre les injures qu’on leur lançait de toutes parts. Trois ouvriers s’avancèrent contre eux, portant une longue barre de fer, dont ils les menacèrent en criant :

 

— Attention, pécheurs !

 

Lorsqu’il passa devant la mère, Samoïlov secoua la tête en riant et dit :

 

— On entraîne un humble serviteur de Dieu…

 

Elle garda le silence et s’inclina profondément touchée par le spectacle de ces jeunes gens honnêtes, intelligents et sombres qui s’en allaient vers les prisons, le sourire aux lèvres. Sans qu’elle s’en doutât, elle commençait à leur porter un compatissant amour de mère. Et il lui était agréable d’entendre les paroles de blâme à l’adresse des directeurs, elle y sentait l’influence de son fils.

 

Lorsqu’elle eut quitté l’usine, elle passa la journée chez Maria, l’aidant à sa besogne, prêtant l’oreille à son bavardage. Elle ne rentra que très tard dans sa maison vide, froide, hostile. Longtemps, elle erra de coin en coin, sans savoir que faire ni où s’asseoir. Elle était inquiète en voyant que Iégor n’était pas encore venu, comme il l’avait dit.

 

Au dehors, les lourds flocons grisâtres d’une neige d’automne tombaient. Ils se collaient aux vitres, glissaient sans bruit et fondaient en laissant des traces mouillées. La mère pensait à Pavel…

 

On frappa avec précaution à la porte ; elle courut vivement tirer le verrou, et Sachenka entra. La mère ne l’avait pas vue depuis longtemps ; l’embonpoint anormal de la jeune fille la frappa.

 

— Bonsoir, dit-elle, heureuse d’avoir une compagnie, de n’être pas seule une partie de la nuit. Il y a longtemps que je ne vous ai vue. Vous étiez loin d’ici ?

 

— Non ! En prison ! répondit Sachenka en souriant, en même temps que Nicolas Ivanovitch. Vous vous souvenez de lui ?

 

Comment pourrait-on l’oublier ! s’écria la mère. Iégor m’a dit hier qu’on l’avait relâché… mais on ne m’a pas parlé de vous… Personne ne m’a dit que vous étiez en prison…

 

— À quoi bon en parler ! Il faut que je me déshabille avant que Iégor vienne ! dit la jeune fille en regardant autour d’elle.

 

— Vous êtes toute mouillée !

 

— J’ai apporté les brochures…

 

— Donnez ! donnez ! fit vivement la mère.

 

— Tout de suite.

 

La jeune fille entr’ouvrit rapidement son manteau, se secoua et aussitôt des paquets de brochures s’envolèrent sur le sol, avec un bruissement de feuilles tombées. La mère les ramassait en riant :

 

— Et moi qui pensais en vous voyant si grosse que vous étiez mariée et attendiez un enfant ! dit-elle. Ah ! quelle quantité vous en avez apporté… Et vous êtes venue à pied ?…

 

— Oui, dit Sachenka.

 

La jeune fille était de nouveau mince et élancée comme autrefois. La mère vit que ses joues s’étaient creusées et que ses yeux agrandis se cernaient de grandes ombres noires.

 

— On vient de vous remettre en liberté… vous devriez vous reposer, et, au lieu de cela, vous portez un pareil fardeau pendant sept kilomètres ! s’écria la mère Pélaguée en soupirant et en hochant la tête.

 

— Il le fallait ! répondit Sachenka en frémissant. Dites-moi comment est Pavel Mikhaïlovitch ?… il n’a pas été trop ému ?

 

Elle parlait sans regarder la mère et, inclinant la tête, elle arrangeait sa coiffure avec des doigts mal assurés.

 

— Non ! répondit la mère. Oh ! il ne se trahira pas…

 

— Il a une santé robuste, n’est-ce pas ? continua la jeune fille d’une voix basse et légèrement tremblante.

 

— Il n’a jamais été malade ! dit la mère. Comme vous tremblez ! Attendez, je vais vous faire du thé, je vous donnerai des confitures aux framboises.

 

— Ce serait bon ! s’écria Sachenka avec un faible sourire. Seulement, pourquoi prendre cette peine ? Il est tard, laissez-moi faire le thé moi-même.

 

— Mais vous êtes si fatiguée ! répliqua la mère d’un ton de reproche ; et elle se mit à allumer le samovar. Sachenka la suivit dans la cuisine, s’assit sur le banc et, joignant les mains au-dessus de la tête, reprit :

 

— Oui, je suis fatiguée ! Malgré tout, la prison épuise ! Quelle maudite inaction ! Il n’y a rien de plus pénible… On reste là une semaine, un mois, on sait toute la besogne qu’il y a à faire… les gens comptent sur vous pour les instruire… on sait qu’on peut leur donner ce qu’il leur faut… et on est en cage, comme une bête féroce… C’est cela qui dessèche le cœur.

 

— Qui vous récompensera ? demanda la mère.

 

Et elle répondit elle-même en soupirant :

 

— Personne, excepté Dieu ! Vous non plus, vous ne croyez pas en lui, probablement ?

 

— Non ! répondit la jeune fille.

 

— Et moi, je ne vous crois pas ! déclara la mère en s’animant soudain.

 

Tout en essuyant à son tablier ses mains salies par le charbon, elle continua avec une conviction profonde :

 

— Vous ne comprenez pas votre croyance. Comment peut-on se vouer à une vie pareille sans croire en Dieu ?

 

Sous l’auvent, des pas bruyants résonnèrent, une voix grommela. La mère frémit ; la jeune fille sauta brusquement sur ses pieds et chuchota :

 

— N’ouvrez pas ! Si ce sont les gendarmes, vous ne me connaissez pas… je me suis trompée de maison… je suis entrée chez vous par hasard, je me suis évanouie, vous m’avez déshabillée… et vous avez trouvé les brochures… vous comprenez ?

 

— Pourquoi cela, ma chère ? demanda la mère avec attendrissement.

 

— Attendez ! dit Sachenka en prêtant l’oreille. Je crois que c’est Iégor…

 

C’était lui, trempé de pluie, harassé.

 

— Ah ! le samovar est prêt, s’écria-t-il, c’est ce qu’il y a de meilleur au monde, grand-mère !… Vous êtes déjà là, Sachenka !

 

Et, remplissant la petite cuisine des sons rauques de sa voix, il enleva prestement son lourd pardessus et continua, sans reprendre haleine :

 

— Voilà une demoiselle bien désagréable pour les autorités, grand-mère ! Comme un des geôliers l’avait insultée, elle lui a déclaré qu’elle se laisserait mourir de faim s’il ne lui présentait pas des excuses ; et pendant huit jours elle n’a rien mangé, c’est pourquoi elle est presque partie pour un monde meilleur. Ce n’est pas mal, n’est-ce pas ? Que dites-vous de mon petit ventre ?

 

Il secoua sa panse ballonnée de grosses brochures qu’il soutenait de ses bras courts et passa dans la chambre, refermant la porte derrière lui.

 

— Vous êtes vraiment restée huit jours sans manger ? demanda la mère, avec étonnement.

 

— Il fallait qu’il me fasse des excuses, répondit la jeune fille en remuant frileusement les épaules.

 

Ce calme et cette opiniâtreté austères firent naître chez la mère quelque chose qui ressemblait à un blâme.

 

« Ah ! c’est comme cela ! » pensa-t-elle.

 

Et elle demanda encore :

 

— Et si vous étiez morte ?

 

— Que faire, je serais morte ! répliqua la jeune fille à voix basse. Il a fini par s’excuser. On ne doit pas pardonner les outrages…

 

— Oui… dit lentement la mère. Et pourtant, nous autres femmes, on nous outrage toute notre vie.

 

— Je me suis allégé ! déclara Iégor, en ouvrant la porte. Le samovar est prêt ? Permettez, je vais le prendre…

 

Il s’empara du samovar et ajouta en le portant dans la chambre.

 

— Mon papa buvait au moins vingt verres de thé par jour, c’est pourquoi il a passé soixante-treize ans sur cette terre paisiblement et sans être malade. Il pesait plus de cent kilos et était sacristain du village de Vosskressenski…

 

— Vous êtes le fils du père Ivan ? s’écria la mère.

 

— Justement. Comment le savez-vous ?

 

— Je suis aussi de Vosskressenski !

 

— Alors, nous sommes pays ? Quel était votre nom de jeune fille ?

 

— Séréguine… Nous étions voisins…

 

— Vous êtes la fille de Nile le boiteux ? C’est un personnage que je connais bien, il m’a tiré les oreilles plus d’une fois.

 

Ils étaient restés debout et riaient en s’interrogeant. Sachenka les regardait et souriait, tout en préparant le thé. Le bruit de la vaisselle entrechoquée rappela la mère à ses devoirs.

 

— Oh ! Excusez ! je me mets à bavarder et vous oublie… C’est si agréable de voir un pays…

 

— C’est moi qui dois vous demander pardon de m’être servie ! dit Sachenka. Mais il est déjà onze heures et j’ai encore une longue route à faire…

 

— Pour aller où ? à la ville ? questionna la mère avec étonnement.

 

— Oui !

 

— Il fait nuit, il pleut, vous êtes fatiguée ! Restez ici ! Iégor couchera à la cuisine et nous deux ici…

 

— Non, il faut que je parte ! déclara simplement la jeune fille.

 

— Oui, payse, il faut que cette demoiselle disparaisse. On la connaît ici. Et si elle se montrait demain dans la rue, ce ne serait pas bien ! confirma Iégor.

 

— Comment ? elle va s’en aller toute seule !

 

— Oui, dit Iégor avec un petit rire.

 

La jeune fille se versa encore du thé, prit un morceau de pain de seigle, le sala et se mit à manger en regardant pensivement la mère.

 

— Comment en êtes-vous capable ? Et Natacha aussi ? Moi je ne le ferais pas, j’aurais peur ! dit la mère.

 

— Mais elle aussi, elle a peur ! déclara Iégor. N’est-ce pas, Sachenka ?

 

— Oui ! répondit la jeune fille.

 

Pélaguée lui jeta un coup d’œil et s’exclama faiblement :

 

— Comme vous êtes courageuse !…

 

Après avoir pris le thé, Sachenka serra sans mot dire la main d’Iégor et s’en alla dans la cuisine, suivie par Pélaguée.

 

— Si vous voyez Pavel Mikhaïlovitch, saluez-le de ma part, dit la jeune fille.

 

Et elle avait déjà la main sur le loquet de la porte, mais, se retournant brusquement, elle demanda à mi-voix :

 

— Puis-je vous embrasser ?

 

Sans répondre, la mère la prit dans ses bras avec chaleur.

 

— Merci ! dit la jeune fille à voix basse.

 

Et elle sortit en secouant la tête.

 

Rentrée dans la chambre, la mère regarda avec anxiété du côté de la fenêtre. Dans les ténèbres épaisses et humides, tombaient lentement les flocons de neige à demi fondus.

 

Tout rouge et suant, Iégor était assis, les jambes écartées et soufflait bruyamment sur son thé ; il avait l’air satisfait.

 

La mère s’assit aussi et, jetant un regard attristé sur son hôte, dit lentement :

 

— La pauvre Sachenka ! Comment arrivera-t-elle ?

 

— Elle sera fatiguée ! dit Iégor. La prison l’a bien éprouvée ; elle était plus robuste auparavant… De plus… elle n’a pas été élevée à la dure… je crois qu’elle a déjà les poumons attaqués…

 

— Qui est-elle ? s’informa la mère à voix basse.

 

— La fille d’un propriétaire foncier. Son père est un homme riche et une grande canaille. Vous savez probablement qu’ils s’aiment beaucoup et qu’ils veulent se marier, grand-mère ?

 

— Qui ?

 

— Pavel et elle… oui ! Mais voilà, ils n’y parviennent pas… quand il est en liberté, c’est elle qui est en prison, et vice versa.

 

— Je ne le savais pas, répondit la mère après un silence. Pavel ne parle jamais de lui-même.

 

Et elle eut encore plus de pitié pour la jeune fille.

 

— Vous auriez dû l’accompagner, reprit-elle en regardant son hôte avec une hostilité involontaire.

 

— C’est impossible ! répondit tranquillement Iégor. J’ai une foule de choses à faire ici, et toute la journée il faudra que je marche sans m’arrêter. C’est une occupation désagréable quand on est asthmatique comme moi…

 

— Quelle brave fille ! reprit la mère, pensant vaguement à ce que Iégor venait de lui annoncer.

 

Elle était vexée d’apprendre la nouvelle d’une autre bouche que celle de son fils ; elle pinça les lèvres avec force et ses sourcils s’abaissèrent.

 

— Oui ! dit Iégor en secouant la tête. Je vois qu’elle vous fait pitié… Vous avez tort ! vous n’aurez pas assez de cœur si vous vous mettez à avoir pitié de nous tous, les révoltés… Personne n’a la vie bien douce, à parler franchement… Il y a quelque temps, un de mes camarades est revenu d’exil… quand il arriva à Nijni, sa femme et son enfant l’attendaient à Smolensk, et quand il arriva à Smolensk, ils étaient déjà en prison à Moscou. Maintenant, c’est au tour de la femme d’aller en Sibérie… Moi aussi, j’avais une femme, une excellente créature, mais cinq années de cette vie l’ont conduite au tombeau…

 

Il vida d’un trait son verre de thé et continua à discourir. Il compta ses années et ses mois de détention, d’exil, raconta diverses catastrophes, parla de la famine en Sibérie, des massacres dans les prisons… La mère le regardait et l’écoutait, s’étonnant de la simplicité calme avec laquelle il dépeignait cette vie pleine de persécutions et de tortures…

 

— Eh bien, arrivons à notre affaire…

 

Sa voix se transforma, son visage se fit grave. Il lui demanda comment elle pensait pouvoir introduire les brochures dans la fabrique, et la mère fut surprise de constater qu’il connaissait à fond toutes sortes de détails.

 

Puis, lorsqu’ils eurent tout arrangé, ils parlèrent encore de leur village. Tandis qu’Iégor plaisantait, Pélaguée remontait le cours des années de son passé, qui lui paraissait étrangement pareil à un marais, parsemé de monticules monotones et planté de trembles qui s’agitaient peureusement, de petits sapins, de blancs bouleaux égarés parmi les tertres. Les clairs bouleaux poussaient lentement et, après avoir vécu cinq ou six ans sur ce sol pourri et mouvant, tombaient et se décomposaient à leur tour… La mère considérait ce tableau avec un regret indicible et mystérieux. Devant elle se dressa une silhouette de jeune fille aux traits nets et obstinés. Elle s’en allait, sous les flocons de neige humide, fatiguée et solitaire… Et son fils était enfermé dans une petite pièce à la fenêtre grillée… Peut-être ne dormait-il pas encore à cet instant, il réfléchissait sans doute… Mais il ne pensait pas à la mère, car il y avait quelqu’un qui lui était plus cher encore !… Comme un nuage bigarré et informe, des pensées pénibles glissaient vers elle et envahissaient son âme avec violence.

 

— Vous êtes fatiguée, grand-mère ! Allons-nous coucher ! dit Iégor en souriant.

 

Elle lui souhaita une bonne nuit et passa dans la cuisine, marchant de biais, avec précaution, le cœur plein d’une amertume cuisante.

 

Le lendemain matin, en prenant le thé, Iégor lui dit :

 

— Et si on vous attrape et qu’on vous demande où vous avez pris toutes ces brochures hérétiques, que répondrez-vous ?

 

— « Cela ne vous regarde pas !… » voilà ce que je répondrai.

 

— Oui, mais ils ne voudront jamais en convenir ! répliqua Iégor. Ils sont profondément convaincus que c’est justement leur affaire… Et ils vous interrogeront longuement.

 

— Mais je ne dirai rien !

 

— On vous mettra en prison !

 

— Qu’importe ! Grâce à Dieu, je serai au moins bonne à quelque chose ! dit-elle en soupirant. Qui a besoin de moi ? Personne. Et on torture plus, à ce qu’on dit…

 

— Hum ! on ne vous torturera pas… Mais une brave femme comme vous doit se ménager.

 

— Ce n’est pas avec vous qu’on apprend à le faire !

 

Iégor garda le silence et se mit à arpenter la chambre, puis il revint près de la mère et dit :

 

— C’est pénible, payse ! Je sens que cela vous est très pénible !

 

— Tout le monde en est réduit là ! répondit-elle avec un geste de la main. Peut-être est-ce plus facile pour ceux qui comprennent… Mais, moi aussi, je comprends un peu… ce que veulent les braves gens…

 

— Et, du moment que vous comprenez, grand-mère, vous leur êtes utile, à tous, à tous ! déclara Iégor d’un ton grave.

 

Elle lui jeta un coup d’œil et sourit.

 

Vers midi, l’air calme et affairé, elle glissa des brochures dans son corsage. En voyant avec quelle adresse elle les dissimulait, Iégor fit claquer sa langue de satisfaction et s’écria :

 

— Sehr gut ! comme disent les Allemands quand ils vident un tonneau de bière. La littérature ne vous a pas transformée, grand-mère, vous êtes restée une brave femme. Que les dieux bénissent votre entreprise !

 

Une demi-heure après, avec le même sang-froid et courbée sous le poids de son fardeau, la mère se tenait à la porte de la fabrique. Deux gardiens, irrités par les moqueries des ouvrières, avec qui ils échangeaient des injures, tâtaient sans ménagement tous ceux qui entraient dans la cour. Un agent de police se promenait non loin de là, ainsi qu’un individu aux yeux fuyants, aux jambes courtes, au visage rouge. La mère l’examinait du coin de l’œil tout en changeant sa palanche d’épaule ; elle devinait que c’était un espion.

 

Un grand gaillard aux cheveux bouclés, la casquette sur la nuque, criait aux gardiens qui le fouillaient :

 

— Cherchez donc dans la tête et non pas dans les poches, diables !

 

L’un des gardiens répondit :

 

— Tu n’as rien du tout dans la tête, sauf les poux…

 

— Hé bien, cherchez-les, c’est une besogne digne de vous ! répliqua l’ouvrier.

 

L’espion lui jeta un méchant coup d’œil et cracha à terre.

 

— Laissez-moi passer ! demanda la mère. Vous voyez, ma charge est pesante… j’ai le dos cassé !

 

— Va, va ! cria le gardien avec irritation. Ne parle pas tant…

 

Arrivée à sa place, Pélaguée posa ses pots de soupe à terre et regarda autour d’elle en essuyant la sueur de son visage.

 

Deux serruriers, les frères Goussev, s’approchèrent aussitôt ; l’aîné, nommé Vassili, lui demanda d’une voix retentissante, en fronçant les sourcils :

 

— Y a-t-il des pâtés ?

 

— J’en apporterai demain ! répondit-elle.

 

C’était une phrase convenue. Le visage des deux hommes s’éclaira. Incapable de se maîtriser, Ivan s’écria :

 

— Ah ! tu es une bonne mère !

 

Vassili s’accroupit, regarda le pot de soupe, et en même temps un paquet de brochures glissa dans son sein.

 

— Ivan ! dit-il à haute voix, à quoi bon aller à la maison ! dînons ici ! Et il enfonça les feuillets compromettants dans la tige de ses bottes. Il faut soutenir la nouvelle marchande.

 

— C’est vrai ! approuva Ivan, et il se mit à rire.

 

Et la mère criait de temps à autre, tout en regardant avec prudence autour d’elle :

 

— De la soupe ! du vermicelle chaud ! du rôti !

 

Peu à peu, elle tirait les brochures de son corsage et les distribuait aux frères sans être vue. Chaque fois qu’un paquet glissait de ses mains, le visage de l’officier de gendarmerie apparaissait brusquement devant elle comme une tache jaune, pareille à la clarté d’une allumette, dans une chambre obscure, et elle lui disait en pensée, avec un sentiment de malveillance satisfaite :

 

— Tiens, mon petit père !…

 

Et en donnant le paquet suivant, elle ajoutait, heureuse :

 

— Tiens, en voilà encore !

 

Quand les ouvriers s’approchaient, leur assiette à la main, Ivan Goussev riait bruyamment ; la mère cessait sa distribution, versait de la soupe aux choux et des vermicelles ; les deux Goussev lui disaient en plaisantant :

 

— Elle est adroite, la mère Pélaguée !

 

— La misère nous apprend à attraper même les souris, fit d’un ton morose un chauffeur. On lui a enlevé celui qui gagnait son pain… Oui. Les canailles !… Eh bien, pour trois kopeks de vermicelle… Prends courage, mère !… Tout ça s’arrangera !…

 

— Merci de cette bonne parole ! dit la mère en souriant.

 

Il grommela en s’éloignant :

 

— Elle ne me coûte pas cher, cette bonne parole !

 

— Mais on n’a personne à qui l’adresser, répliqua un forgeron en riant.

 

Et il ajouta d’un air étonné, en haussant les épaules :

 

— Voilà la vie, mes enfants… on n’a personne à qui dire une bonne parole… personne n’en est digne… n’est-ce pas ?

 

Vassili Goussev se leva, et s’exclama en boutonnant soigneusement son pardessus :

 

— J’ai mangé chaud, et pourtant le froid me prend.

 

Puis il s’en alla ; son frère Ivan se leva aussi et s’éloigna en sifflotant.

 

La mère criait de temps en temps avec un sourire engageant :

 

— De la soupe chaude ! du vermicelle ! de la soupe aux choux !…

 

Elle se disait qu’elle raconterait sa première expérience à son fils. La face jaune de l’officier, irrité et stupéfait, se dessinait sans cesse devant elle ; les moustaches noires s’agitaient confusément, et, sous la lèvre supérieure, contractée par une moue de colère, brillait l’ivoire des dents serrées. Pareille à un oiseau, une joie aiguë frémissait et chantait dans le cœur de la mère ; ses sourcils remuaient et, tout en accomplissant son œuvre avec adresse, elle se disait :

 

— Tiens, en voilà encore… encore !

 

 

 

 

 

XVI

 

 

Toute la journée, elle éprouva un sentiment nouveau pour elle et qui lui caressait agréablement le cœur. Le soir, sa besogne achevée, et comme elle prenait son thé, le piétinement d’un cheval résonna sous la fenêtre et une voix connue retentit. La mère se dressa brusquement, s’élança à la cuisine, vers la porte ; quelqu’un venait à grands pas ; sa vue se troubla, elle s’appuya au montant et poussa la porte du pied.

 

— Bonsoir, petite mère ! fit une voix connue, et des mains sèches et longues se posèrent sur ses épaules.

 

Elle fut envahie par la douleur du désenchantement autant que par la joie de revoir André. Et ces deux sentiments se mêlèrent en une immense onde brûlante qui la souleva et la jeta contre la poitrine du Petit-Russien. Celui-ci l’étreignit avec force ; ses mains tremblaient. La mère pleurait doucement sans mot dire ; André lui caressa les cheveux, et lui dit, toujours de la même voix chantante :

 

— Ne pleurez pas, petite mère, ne fatiguez pas votre cœur ! Je vous en donne ma parole d’honneur, on le mettra bientôt en liberté ! Ils n’ont aucune preuve contre lui, les camarades ne parlent pas plus que des poissons frits…

 

Et, entourant de son long bras les épaules de Pélaguée, il l’entraîna dans la chambre ; elle se serra contre lui avec le mouvement rapide d’un écureuil ; puis elle aspira avec avidité, de toute sa poitrine, la voix d’André !

 

— Pavel vous envoie ses salutations, il est bien portant et aussi joyeux qu’il peut l’être. On est à l’étroit, en prison ! On a arrêté plus de cent personnes, ici comme en ville ; on en met trois ou quatre dans la même cellule. Il n’y a rien à dire de la direction de la prison ; ils ne sont pas méchants, mais éreintés : ces diables de gendarmes leur procurent tant d’ouvrage ! Par conséquent on n’est pas trop sévère ; on nous disait constamment : Soyez un peu plus tranquilles, messieurs, ne nous occasionnez pas de désagréments… Et comme cela, tout allait bien… Nous pouvons nous parler, échanger des livres, partager la nourriture. Quelle charmante prison ! Elle est vieille et sale, mais douce et légère. Les criminels de droit commun étaient aussi de braves gens, ils nous rendaient beaucoup de services. On nous a libérés, Boukine, moi et encore quatre autres, la place faisant défaut… Et bientôt on relâchera Pavel, c’est plus que certain. C’est Vessoftchikov qui restera en prison le plus longtemps, car on est très irrité contre lui. Il insulte tout le monde, sans cesse. Les gendarmes l’ont en horreur. Il finira par passer en jugement, à moins qu’on le rosse. Pavel essaie de le calmer et lui dit : Tais-toi, Nicolas, à quoi bon les injurier ? Ils n’en deviendront pas meilleurs ! Et lui, il hurle : Je les arracherai de la terre, ces ulcères ! Pavel se conduit très bien, il est ferme et calme avec tout le monde. Je vous dis qu’on le libérera bientôt…

 

— Bientôt ! dit la mère apaisée, en souriant. Je le sais, ce sera bientôt !

 

— Et ce sera très bien ! Versez-moi donc du thé. Qu’avez-vous fait ces derniers temps ?

 

André la regardait en souriant, il était tout proche du cœur de la mère ; dans la profondeur bleue de ses yeux ronds, s’allumait une étincelle aimante et un peu attristée.

 

— Je vous aime beaucoup, André ! dit la mère après avoir poussé un profond soupir ; elle considéra son visage maigre, couvert de bizarres petites touffes de poils.

 

— Un peu suffirait pour moi… Je sais que vous m’aimez, vous pouvez aimer tout te monde, vous avez un grand cœur ! répondit le Petit-Russien en se balançant sur sa chaise.

 

— Non, je vous aime tout particulièrement ! fit-elle avec insistance. Si vous aviez une mère, les gens l’envieraient d’avoir un fils pareil…

 

Le Petit-Russien hocha la tête et se la frotta vigoureusement des deux mains.

 

— Moi aussi, j’ai une mère quelque part, dit-il à voix basse.

 

— Savez-vous ce que j’ai fait aujourd’hui ? s’écria Pélaguée.

 

Et, bégayant de plaisir, elle raconta vivement, en amplifiant un peu, comment elle avait introduit des brochures à la fabrique.

 

D’abord, il écarquilla les yeux, tout surpris, puis il se frappa la tête du doigt et s’écria, plein de joie :

 

— Oh ! mais ce n’est pas une plaisanterie ! C’est une affaire sérieuse ! C’est Pavel qui va être content ! C’est très bien cela, petite mère ! Aussi bien pour Pavel que pour tous ceux qui ont été arrêtés en même temps que lui !…

 

Il faisait claquer ses doigts de ravissement, sifflait, se balançait. Sa joie rayonnante éveillait un écho puissant dans l’âme de Pélaguée.

 

— Mon cher André, dit-elle, comme si son cœur s’était ouvert et qu’il en coulât un clair ruisseau de paroles radieuses, quand je pense à ma vie, ah ! Seigneur Jésus !… Pourquoi donc ai-je vécu ? Pour travailler et être battue… Je ne voyais personne sauf mon mari, je ne connaissais rien que la peur… Je n’ai pas vu comment Pavel a grandi… Je ne sais même pas si je l’aimais tant que mon mari était de ce monde ! Toutes mes pensées, tous mes soucis se rapportaient à une seule chose : nourrir cette bête fauve, afin qu’il fût satisfait et repu, qu’il ne se mît pas en colère, et m’épargnât les coups, ne fût-ce qu’une fois… Mais je ne me souviens pas qu’il l’ait fait. Il me frappait avec tant de violence qu’on eût dit qu’il châtiait non pas sa femme, mais tous ceux contre lesquels il était irrité… J’ai vécu ainsi pendant vingt ans… Ce qui était avant mon mariage, je ne m’en souviens pas ! Quand j’essaie de me rappeler, je ne vois rien, c’est comme si j’étais aveugle. Avec Iégor Ivanovitch — nous sommes du même village — nous parlions dernièrement de ceux-ci, de ceux-là… je me souvenais des maisons, je revoyais les gens, mais j’avais oublié comment ils vivaient, ce qu’ils disaient, ce qui leur était arrivé. Je me souviens des incendies, de deux incendies… Mon mari m’a tellement battue qu’il n’est plus rien resté en moi ; mon âme était hermétiquement fermée, elle était devenue aveugle et sourde…

 

La mère reprit haleine et aspira l’air avec avidité, comme un poisson sorti de l’eau ; elle se pencha en avant et continua en baissant la voix :

 

— Quand mon mari est mort, je me suis raccrochée à mon fils… et il a commencé à s’occuper de ces choses. C’est alors qu’il m’a fait pitié. « Comment vivrai-je toute seule s’il périt ? » me disais-je. Que de craintes et d’angoisses j’ai éprouvé ; mon cœur se déchirait quand je pensais à son sort…

 

Elle se tut, hocha doucement la tête, puis reprit d’un ton expressif :

 

— Il est impur, notre amour, à nous autres femmes ! nous aimons ce dont nous avons besoin… et quand je vous vois penser à votre mère… Pourquoi en avez-vous besoin ?… Et tous les autres qui souffrent pour le peuple qu’on envoie en prison et en Sibérie, qui meurent là-bas ou qu’on pend… ces jeunes filles qui s’en vont seules dans la nuit, par la neige, la boue et la pluie, qui font sept kilomètres pour venir nous voir… qui donc les pousse à cela ? C’est qu’ils aiment… Ils aiment purement… Ils ont la foi… Ils ont la foi, André ! Mais moi, je ne sais pas aimer comme cela, j’aime ce qui est à moi, ce qui m’est proche…

 

— Vous avez raison ! dit le Petit-Russien en détournant le visage ; puis il se frotta la tête, les joues et les yeux vigoureusement, comme toujours. Tous aiment ce qui leur est proche, mais pour un grand cœur, même ce qui est éloigné est proche ! Vous pouvez beaucoup aimer, vous avez un grand amour maternel.

 

— Que Dieu le veuille ! répondit-elle à voix basse. Je le sens, il est bien de vivre ainsi. Vous, par exemple, je vous aime, mieux que Pavel peut-être… Il est si renfermé ! Ainsi, tenez, il veut épouser Sachenka, et il ne m’en a pas parlé, à moi, la mère…

 

— Ce n’est pas vrai ! répliqua le Petit-Russien. Je le sais, ce n’est pas vrai. Il l’aime et elle l’aime, en effet. Quand à se marier, non. Elle voudrait bien, mais Pavel…

 

— Ah ?, s’exclama la mère pensivement — et ses yeux regardèrent André avec tristesse. — Oui, c’est comme ça ! Les gens renoncent à eux-mêmes…

 

— Pavel est un homme extraordinaire ! dit le Petit-Russien à mi-voix. C’est une nature de fer…

 

— Et maintenant, il est en prison ! continua la mère. C’est inquiétant, c’est effrayant, mais pas autant qu’autrefois… La vie n’est plus la même, ni l’inquiétude… Et mon âme a aussi changé, elle a ouvert les yeux, elle regarde, elle est joyeuse et triste en même temps. Il y a bien des choses que je ne comprends pas ; il m’est si cruel de savoir que vous ne croyez pas en Dieu… Enfin, il n’y a rien à faire ! Mais je le vois et je le sais, vous êtes de braves gens ! Vous vous êtes condamnés à une vie pénible pour servir le peuple, pour propager la vérité… J’ai aussi compris votre vérité : tant qu’il y aura des riches, des puissants, le peuple n’obtiendra ni justice, ni joie, ni rien… C’est comme ça, André… Je vis au milieu de vous… Parfois, la nuit, je me remémore le passé, ma force foulée aux pieds, mon jeune cœur brisé… et j’ai amèrement pitié de moi-même ! Mais pourtant, ma vie s’est améliorée.

 

Le Petit-Russien se leva et se mit à aller et venir, en s’efforçant de ne pas traîner les pieds ; il était pensif.

 

— C’est vrai, ce que vous dites ! s’exclama-t-il. C’est vrai ! Il y avait à Kertch un jeune Juif qui écrivait des vers, et voici ce qu’il a composé un jour :

 

            Et les innocents mis à mort

            Seront ressuscités par la force de la vérité…

 

Il fut lui-même assassiné par la police, là-bas, à Kertch, mais cela n’a pas d’importance. Il connaissait la vérité et l’a semée dans le cœur des hommes… Vous aussi, vous êtes une créature innocente mise à mort… Il s’est bien exprimé…

 

— Je parle, je parle, et je m’écoute moi-même, et je n’en crois pas mes oreilles, continua-t-elle. Je me suis tue toute ma vie, je ne pensais qu’à une chose : à éviter pour ainsi dire la journée, à la vivre sans qu’on m’aperçoive, pour qu’on m’ignore… Et maintenant je pense à tous… je ne comprends peut-être pas très bien vos affaires… mais tout le monde m’est proche, j’ai pitié de tous et souhaite le bonheur de tous… le vôtre surtout, mon cher André !

 

Il s’approcha d’elle et dit :

 

— Merci, ne parlons plus de moi.

 

Et prenant la main de la mère entre les siennes, il la serra avec vigueur, la secoua et se détourna vivement. Fatiguée par l’émotion, Pélaguée lavait la vaisselle sans se hâter, gardant le silence ; un sentiment de vaillance lui réchauffait le cœur.

 

Tout en marchant à grands pas, le Petit-Russien lui dit :

 

— Petite mère, vous devriez bien, tâcher d’adoucir Vessoftchikov ! Son père est dans la même prison que lui, c’est un repoussant petit vieux. Quand le fils le voit par la fenêtre, il l’injurie. Ce n’est pas bien ! Le jeune homme est bon, il aime les chiens, les souris, et toutes les créatures, excepté les gens ! Et voilà jusqu’à quel point on peut corrompre un homme !

 

— Sa mère a disparu sans laisser de traces ; son père est un voleur et un ivrogne, dit Pélaguée d’un ton pensif.

 

Lorsque André alla se coucher, elle traça un signe de croix sur sa poitrine sans qu’il s’en aperçût ; une demi-heure après, elle demanda à mi-voix :

 

— Vous ne dormez pas, André ?

 

— Non… pourquoi ?

 

— Rien… Bonne nuit !

 

— Merci, merci, répondit-il avec reconnaissance.

 

 

 

 

 

XVII

 

 

Lorsque, le lendemain, la mère arriva à la porte de la fabrique, chargée de son fardeau, les gardiens l’arrêtèrent avec rudesse, lui ordonnèrent de poser ses pots à terre et l’examinèrent soigneusement.

 

— La soupe va se refroidir ! dit-elle d’un ton calme, tandis qu’ils la fouillaient sans gêne.

 

— Tais-toi ! répliqua l’un des hommes d’une voix rébarbative.

 

L’autre ajouta avec conviction en le poussant légèrement à l’épaule :

 

— Je te dis qu’on les jette par-dessus la palissade !

 

Le vieux Sizov fut le premier à s’approcher d’elle ; il lui demanda à voix basse, en regardant de tous côtés :

 

— Tu as entendu, mère ?

 

— Quoi ?

 

— Les brochures ont de nouveau fait leur apparition. On en a semé partout, comme du sel sur du pain. Les arrestations et les perquisitions n’ont pas servi à grand’chose. Mon neveu Mazine est en prison… ton fils aussi… et pourtant, les feuillets sont distribués comme avant… ce n’était donc pas eux…

 

Et Sizov conclut en se lissant la barbe :

 

— Ce n’est pas une affaire de personnes, mais de pensées… et les pensées, on ne peut pas les attraper comme les puces…

 

Il rassembla sa barbe dans sa main, la considéra et dit en s’éloignant :

 

— Pourquoi ne viens-tu jamais chez nous ! C’est ennuyeux de prendre le thé toute seule…

 

Elle remercia. Tout en criant ses marchandises, elle suivait attentivement de l’œil l’effervescence extraordinaire de la fabrique. Tous les ouvriers semblaient contents ; on courait d’un atelier à l’autre. Les voix étaient excitées, les visages satisfaits et joyeux ; dans l’air plein de suie, on sentait comme un souffle d’audace et de vaillance. Tantôt d’un coin, tantôt d’un autre, partaient des exclamations approbatives, des railleries, parfois des menaces. Les jeunes gens surtout étaient animés ; plus prudents, les ouvriers âgés se contentaient de sourire. Les chefs et les contremaîtres allaient et venaient, l’air soucieux ; des agents de police accouraient ; à leur vue les travailleurs se séparaient lentement, ou, s’ils restaient sur place, se taisaient et regardaient sans mot dire les visages irrités et furieux des policiers.

 

Tous les ouvriers semblaient d’une propreté excessive. La haute silhouette de l’aîné des Goussev apparaissait çà et là ; son frère le suivait de près en riant.

 

Un maître menuisier nommé Vavilov et le pointeur Isaïe passèrent devant la mère sans se hâter. Ce dernier, un petit gros, avait rejeté la tête en arrière et penché le cou à gauche ; il regardait le visage impassible et boursouflé du menuisier, en hochant le menton ; il dit vivement :

 

— Voyez, Ivan Ivanovitch, ils rient, ils sont satisfaits, quoique cette affaire ait rapport à la destruction de l’Empire, comme l’a dit M. le Directeur. Ce n’est pas sarcler, mais labourer qu’il faudrait…

 

Vavilov, les bras croisés derrière le dos, serrait ses doigts avec force.

 

— Imprimez tout ce que vous voulez, fils de chiens, fit-il à haute voix, mais n’essayez pas de parler de moi !

 

Vassili Goussev s’approcha de la mère en déclarant :

 

— Donne-moi à manger, ta marchandise est bonne…

 

Puis, baissant la voix, il ajouta en clignant de l’œil :

 

— Vous voyez ! le but est atteint… c’est bien ! C’est très bien, petite mère !

 

La mère lui fit un signe de tête amical. Elle était heureuse de voir ce gaillard, le pire garnement du faubourg, lui parler en secret avec tant de politesse ; à la vue de la fièvre de la fabrique, elle se disait, heureuse :

 

— Et dire que si je n’avais pas été là !…

 

Trois ouvriers s’arrêtèrent non loin d’elle ; l’un dit à mi-voix d’un ton de regret :

 

— Je n’en ai point trouvé…

 

— Il faudrait pouvoir la lire… Moi, je ne sais même pas épeler, mais je vois qu’elle sert à quelque chose.

 

Le troisième regarda autour de lui, puis il proposa :

 

— Allons à la chambre de chauffe, je vous la lirai !

 

— Elles font leur effet, les brochures, chuchota Goussev avec un clignement de paupières.

 

Pélaguée rentra chez elle, satisfaite : elle avait vu par elle-même que les proclamations atteignaient le but visé.

 

— Les ouvriers regrettent leur ignorance ! dit-elle à André… Quand j’étais jeune, je savais lire, mais j’ai oublié…

 

— Il faut rapprendre, proposa le Petit-Russien.

 

— À mon âge ! À quoi bon faire rire le monde !…

 

Mais André prit un livre sur le rayon et demanda, en désignant une lettre du titre avec la pointe de son couteau :

 

— Qu’est-ce que c’est ?

 

— R ! répondit-elle en riant.

 

— Et cela ?

 

— A !…

 

Elle était un peu embarrassée et humiliée. Il lui semblait que les yeux d’André se moquaient d’elle avec un rire dissimulé, et elle les évita. Mais la voix de l’homme était douce et calme ; la mère lui jeta un coup d’œil oblique : il avait l’air sérieux.

 

— Vous pensez réellement à m’instruire, André ? demanda-t-elle en riant involontairement.

 

— Et pourquoi pas ? répliqua-t-il. Essayons ! Puisque vous avez appris à lire, vous vous souviendrez plus facilement. Si nous réussissons, tant mieux ; sinon, vous ne vous en porterez pas plus mal…

 

— On dit aussi qu’on ne devient pas saint rien qu’en regardant les images sacrées ! répondit la mère.

 

— Ah ! fit le Petit-Russien en hochant la tête, il y a beaucoup de proverbes. Celui qui dit : « Moins on sait, mieux on dort ! » n’est-il pas vrai aussi ? C’est l’estomac qui pense en proverbes ; il en tisse des lisières pour l’âme, afin de mieux pouvoir la diriger… Il faut la paix au ventre et l’espace à l’âme… Qu’est-ce que cette lettre ?

 

— L !

 

— Bien ! Voyez comme elle est écartée !… Et celle-ci ?

 

S’appliquant de son mieux, remuant les sourcils, elle se remémorait avec effort les signes oubliés ; elle était si profondément plongée dans sa besogne, qu’elle en oubliait tout le reste. Mais ses yeux furent bientôt fatigués. Des larmes de lassitude s’y amassèrent, suivies de larmes de chagrin.

 

— J’apprends à lire ! s’exclama-t-elle en sanglotant. C’est le moment de mourir, et moi, je me mets à apprendre…

 

— Ne pleurez pas ! dit le Petit-Russien, d’une voix basse et caressante. Vous ne pouviez pas vivre autrement, et cependant, vous comprenez maintenant que les gens vivent mal… Il y en a des milliers qui peuvent le faire mieux que vous… et ils végètent comme des brutes, non sans se vanter de bien vivre… Et qu’y a-t-il de bon dans leur existence ? Un jour ils travaillent et mangent, le lendemain, ils travaillent et mangent, et ainsi tous les jours de leur vie. Entre temps, ils engendrent des enfants ; ils s’en amusent d’abord, puis quand les petits se mettent aussi à manger beaucoup les parents se fâchent, les injurient et leur disent : Dépêchez-vous de grandir, gloutons, allez travailler ! Ils aimeraient faire de leurs mioches des animaux domestiques… Mais les enfants se mettent à bûcher à leur tour pour leur propre ventre… et la vie continue… Jamais leur âme n’est effleurée d’une joie, d’une pensée qui réjouisse le cœur. Les uns mendient sans cesse comme des pauvres, les autres, comme des voleurs, dérobent à autrui ce dont ils ont besoin. On a fait des lois scélérates, on a préposé à la garde du peuple des gens armés de bâtons, en leur disant : Faites respecter nos lois, elles sont commodes, elles nous permettent de sucer le sang de l’homme. Si l’homme ne cède pas quand on le comprime de l’extérieur, on lui introduit de force dans la tête des préceptes qui gênent sa raison…

 

Accoudé sur la table, il regardait la mère de ses yeux pensifs ; il ajouta :

 

— Ceux-là seulement sont des hommes qui arrachent les chaînes du corps et de la raison de leur prochain… Ainsi vous, vous vous êtes mise à cette besogne, selon vos propres forces…

 

— Moi ? s’écria-t-elle, comment pourrais-je…

 

— Oui, vous ! C’est comme la pluie : chaque gouttelette abreuve un grain de blé. Et quand vous saurez lire…

 

Il se mit à rire, se leva et parcourut la chambre à grands pas.

 

— Oui, vous apprendrez… Quand Pavel reviendra, il sera étonné…

 

— Ah ! non, André ! dit la mère. Tout est facile quand on est jeune ; mais quand on vieillit, on a beaucoup de chagrin, peu de force et plus du tout de tête…

 

Le soir, le Petit-Russien sortit. Elle alluma la lampe et s’assit près de la table en tricotant un bas. Mais elle se leva bientôt, fit quelques pas, indécise ; puis elle alla à la cuisine, ferma la porte d’entrée au verrou et revint dans la chambre. Après avoir tiré les rideaux devant la fenêtre, elle prit un livre sur le rayon, s’assit à sa place, près de la table, se pencha sur les pages et ses lèvres commencèrent à se mouvoir… Lorsqu’un bruit arrivait de la rue, elle fermait le livre en tremblant et écoutait… Puis, les yeux tantôt ouverts, tantôt fermés, elle chuchotait :

 

— L… A… V… I… E…

 

 

 

 

 

XVIII

 

 

On frappa à la porte ; la mère se leva brusquement, jeta le livre sur le rayon et demanda avec anxiété en traversant la cuisine :

 

— Qui est là ?

 

— Moi…

 

Rybine entra. Les premières salutations échangées, il caressa longuement sa barbe, jeta un regard dans la chambre, et dit :

 

— Avant tu laissais entrer les gens sans demander qui c’était… Tu es seule ?

 

— Oui !

 

— Ah ! je croyais que le Petit-Russien était là… Je l’ai vu aujourd’hui… La prison ne corrompt pas l’homme… C’est la bêtise qui nous corrompt plus que tout le reste, voilà !

 

Il passa dans la chambre, s’assit et continua :

 

— Eh bien, je veux te dire quelque chose… Il m’est venu une idée, vois-tu…

 

Il avait un air grave et mystérieux qui inquiétait vaguement Pélaguée. Elle s’assit en face de lui et attendit, soucieuse, sans mot dire.

 

— Tout coûte de l’argent ! commença-t-il de sa voix pesante. On ne naît ni ne meurt gratis… Voilà ! Et les brochures et les feuillets coûtent aussi de l’argent. Maintenant, sais-tu d’où vient l’argent qui paie ces brochures ?

 

— Je ne sais pas ! dit la mère à voix basse, devinant un danger.

 

— Voilà. Je ne le sais pas non plus. Secondement : qui compose ces brochures ?

 

— Des savants…

 

— Des seigneurs, des gens au-dessus de nous, répliqua brièvement Rybine.

 

Ses intonations devenaient plus profondes ; son visage barbu était rouge et tendu.

 

— Donc, ce sont les grands qui composent ses brochures. Et ces brochures sont dirigées contre les grands, les puissants, ceux qui nous commandent. Maintenant, dis-moi, quel avantage ont-ils à perdre leur argent à soulever le peuple contre eux… hein ?

 

La mère ferma brusquement les yeux, puis elle les rouvrit tout grands et s’écria avec effroi :

 

— Que penses-tu ?… Dis-le !

 

— Ah ! ah ! reprit Rybine en s’agitant pesamment sur sa chaise, comme un ours. Voilà… Moi aussi j’ai eu froid, quand j’en suis arrivé à cette pensée…

 

— Qu’est-ce que ce serait ? As-tu appris quelque chose ?

 

— C’est de la tromperie ! répliqua Rybine. Je sens que c’est de la tromperie. Je ne sais rien, mais je vois qu’il y a de la tromperie… Voilà ! Les nobles, les hommes instruits veulent raffiner… Et moi, je ne veux pas… Il me faut la vérité… Et je comprends la vérité, je l’ai comprise… Et je ne veux pas m’allier aux riches… Quand ils ont besoin de vous, ils vous poussent en avant… afin que vos os servent de pont pour aller plus loin…

 

Ses paroles acerbes serraient le cœur de la mère.

 

— Seigneur ! s’écria-t-elle avec angoisse. Comment Pavel n’a-t-il pas compris ? Et tous ceux… qui viennent de la ville… seraient-ils vraiment ?…

 

Les visages sérieux et honnêtes de Nicolas Ivanovitch, de Iégor, de Sachenka se dressèrent devant elle ; son cœur tressaillit :

 

— Non ! non ! continua-t-elle en hochant la tête. Je ne puis le croire… C’est leur conscience qui les pousse… Ils n’ont pas de mauvais desseins, non…

 

— De qui parles-tu ? demanda Rybine pensif.

 

— De tous, de tous ceux que j’ai vus, sans exception. Ils ne trafiqueraient pas du sang humain…

 

Des gouttes de sueur apparurent sur son visage ; ses doigts tremblaient.

 

— Ce n’est pas là qu’il faut regarder, mère, mais plus loin ! dit Rybine en baissant la tête. Ceux qui se rapprochent le plus de nous ne savent peut-être rien eux-mêmes… Ils croient qu’ils agissent bien… ils aiment la vérité. Mais peut-être y en a-t-il d’autres derrière eux qui ne voient que leur propre avantage… L’homme ne travaille pas contre lui-même sans qu’il y ait une raison…

 

Et il ajouta, avec la gauche certitude du paysan, imbu d’une incrédulité séculaire :

 

— Jamais il ne sortira rien de bon de la main des seigneurs et des gens instruits ! Voilà !

 

— Qu’as-tu décidé ? demanda la mère, de nouveau en proie à un doute vague.

 

— Moi ? Rybine la considéra, garda le silence pendant un instant et répéta : il ne faut pas s’allier avec ceux qui sont au-dessus de nous… Voilà !

 

Puis il se tut de nouveau : on eût dit qu’il se pelotonnait sur lui-même.

 

— Je m’en vais, mère. J’aurais voulu me joindre aux camarades et travailler comme eux… Je suis bon pour cette besogne, je suis obstiné et pas bête, je sais lire et écrire. Et surtout, je sais ce qu’il faut dire aux gens. Voilà ! Et maintenant, je m’en vais. Puisque je ne peux pas croire, je dois m’en aller. Je le sais, mère, les âmes des gens sont souillées… Tous sont pleins d’envie, tous veulent dévorer. Et comme les proies sont rares, chacun cherche à dévorer son prochain…

 

Il baissa la tête et se plongea dans ses réflexions.

 

— Je m’en irai seul par les hameaux et les villages. Je soulèverai le peuple. Il faut que le peuple lui-même parte à la conquête de la liberté. S’il sait comprendre, il trouvera une issue… J’essaierai donc de lui faire comprendre qu’il n’a personne en qui mettre son espoir, excepté lui-même, point de raison, si ce n’est la sienne. Voilà !

 

La mère eut pitié de Rybine, son sort l’effrayait. Il lui avait toujours été antipathique ; mais maintenant, il lui devenait soudain plus proche, plus familier.

 

— Pavel va d’un côté et lui de l’autre… Pavel aura moins de peine, pensa-t-elle involontairement ; elle dit à voix basse :

 

— On t’attrapera !

 

Rybine lui jeta un coup d’œil et répondit :

 

— On me relâchera. Et je recommencerai…

 

— Les paysans eux-mêmes te livreront… Et tu pourras rester en prison…

 

— J’en sortirai. Et j’irai de nouveau à mon ouvrage… Quant aux paysans ils me livreront une ou deux fois puis ils comprendront qu’ils feraient mieux de m’écouter. Je leur dirai : Ne me croyez pas, écoutez-moi seulement… Et s’ils m’écoutent ils me croiront !…

 

Les deux interlocuteurs parlaient lentement, comme s’ils pesaient chaque mot avant de le prononcer.

 

— Je n’aurai pas beaucoup de joies, mère, continua Rybine. J’ai vécu ici ces derniers temps et j’ai remarqué bien des choses. Voilà ! J’en ai compris quelques unes. Et maintenant, il me semble que j’enterre un enfant…

 

— Tu périras, Mikhaël Ivanovitch, déclara tristement la mère en hochant la tête.

 

Il fixa sur elle ses yeux noirs et profonds, avec un air d’interrogation. Son corps vigoureux était penché en avant, ses mains s’appuyant au siège de la chaise, son visage basané semblait pâle dans le cadre noir de la barbe.

 

— Tu sais ce que Jésus a dit du grain de blé : « Il ne mourra pas, mais ressuscitera en un nouvel épi… » L’homme est un grain de vérité, voilà… Je ne suis pas encore près de mourir… je suis rusé…

 

Il se remua sur sa chaise et se leva sans hâte.

 

— Je vais au cabaret, je resterai un peu en compagnie… Le Petit-Russien ne vient pas… Il a repris sa besogne ?

 

— Oui, dit la mère en souriant. Ils sont tous les mêmes : dès qu’ils sortent de prison, ils retournent à leurs affaires…

 

— C’est ce qu’il faut. Tu lui répéteras ce que je t’ai dit ?

 

Ils passèrent lentement dans la cuisine et échangèrent quelques brèves paroles sans se regarder.

 

— Oui ! promit-elle.

 

— Eh bien, adieu !

 

— Adieu ! Quand toucheras-tu ton salaire ?

 

— Je l’ai déjà touché.

 

— Et quand pars-tu ?

 

— Demain matin de bonne heure, adieu !

 

Il se pencha et sortit lourdement, à contre-cœur. Pendant un instant, la mère resta sur le seuil, prêtant l’oreille aux pas pesants qui s’éloignaient et aux doutes éveillés dans son cœur. Puis, elle rentra ; arrivée dans la chambre, elle leva le rideau et regarda par la fenêtre. Des ténèbres épaisses se plaquaient aux vitres ; elles semblaient attendre on ne sait quoi, avec leur gueule ouverte et sans fond.

 

— Je vis la nuit ! pensa-t-elle, toujours la nuit.

 

Elle avait pitié du paysan grave à la barbe noire : il était si large de poitrine, si robuste… et pourtant, l’impuissance était en lui comme dans tous les hommes…

 

André arriva bientôt, animé et joyeux. Lorsque la mère lui eut parlé de Rybine, il s’écria :

 

— Il part ! Eh bien, qu’il s’en aille dans les villages, répandre la vérité, réveiller le peuple… Il lui était difficile de rester avec nous… Il a dans la tête des idées particulières qui l’empêchent d’adopter les nôtres…

 

— Il a parlé des riches, des seigneurs, des gens instruits, il paraît qu’il y a quelque chose de louche ! dit la mère avec prudence. Pourvu qu’ils ne nous trompent pas !

 

— Cela vous tracasse, mère ? s’écria le Petit-Russien en riant. Ah ! l’argent ! Si seulement nous en avions… Nous vivons encore sur le compte d’autrui… ainsi Nicolas Ivanovitch qui reçoit soixante-quinze roubles par mois nous en remet cinquante. Les autres font de même. Les étudiants affamés se cotisent aussi et nous envoient de petites sommes, amassées kopek par kopek… C’est bien sûr, il y a des hommes de toutes sortes… Les uns nous trompent, les autres nous empêchent d’avancer… mais les meilleurs d’entre eux nous accompagneront jusqu’à la victoire.

 

Il continua en se frottant les mains avec vigueur :

 

— Mais ce triomphe est encore bien lointain ! En attendant, nous allons organiser un petit Premier Mai ! Ce sera très gai !

 

Ses paroles et son animation calmèrent l’inquiétude que Rybine avait semée dans le cœur de la mère. Le Petit-Russien arpentait la pièce, en traînant les pieds ; il se caressa d’une main la tête et de l’autre la poitrine, et reprit, les yeux fixés à terre :

 

— Si vous saviez quelle étrange sensation j’éprouve parfois !… Il me semble que partout où je vais, les hommes sont des camarades, que tous sont embrasés du même feu, que tous sont bons, doux et joyeux… On se comprend sans parole, personne, n’offense plus son prochain, personne n’en a plus besoin. On vit en bonne harmonie, chaque cœur chante sa chanson… et comme les ruisseaux, toutes ces chansons se fondent en une seule rivière, qui se jette, majestueuse et calme, dans la mer des lumineuses clartés de la vie libre… Et je me dis que tout cela sera !… Et cela ne pourra pas ne pas être, si nous voulons que ce soit !… Et alors mon cœur étonné se gonfle de joie… j’ai envie de pleurer, tant je suis heureux !

 

La mère ne bougeait pas, afin de ne pas le troubler, ni l’interrompre. Elle l’avait toujours écouté plus attentivement que ses camarades, car il parlait avec plus de simplicité ; ses paroles touchaient le cœur plus profondément. Pavel aussi dirigeait son regard en avant — comment ne pas le faire quand on suit une voie pareille ? — mais il restait solitaire et ne disait jamais à personne ce qu’il avait vu. Il semblait à la mère qu’André, lui, envisageait toujours l’avenir avec son cœur : toujours la légende du triomphe de toutes les créatures de la terre revenait dans ses discours. Et, aux yeux de la mère, cette légende éclairait le sens de la vie et du travail entrepris par son fils et par ses camarades.

 

— Et quand je reviens à moi… continua le Petit-Russien, secouant la tête et laissant tomber les bras… quand je regarde autour de moi… je vois que tout est froid et sale ! Les hommes sont las, irrités, leur vie est souillée, fripée…

 

Il s’arrêta devant Pélaguée, puis, hochant la tête, il continua d’une voix basse et triste, le regard voilé de chagrin :

 

— C’est humiliant… on ne peut plus croire en l’homme, il faut même le craindre et le haïr ! L’homme se dédouble, la vie le coupe en deux. On voudrait pouvoir aimer seulement ; comment serait-ce possible ? Comment pardonner à celui qui se précipite sur vous comme une bête féroce, qui ne veut pas reconnaître en vous une âme vivante, qui frappe votre visage humain ? Il est impossible de lui pardonner. Ce n’est pas à cause de moi, je supporterais tous les outrages s’il ne s’agissait que de moi, mais je ne veux pas avoir de connivences avec les oppresseurs ; je ne veux pas qu’ils se servent de mon dos pour apprendre à battre les autres…

 

Une froide lueur brillait dans ses yeux ; il penchait la tête d’un air obstiné et parlait avec plus de fermeté.

 

— Je ne dois pardonner aucune chose mauvaise, même si elle ne me nuit pas. Je ne suis pas seul sur la terre ! Admettons qu’aujourd’hui je me laisse insulter sans répondre à l’injure ; j’en rirai peut-être, car elle ne me blesse pas… mais demain l’insulteur qui a essayé sa force sur moi tentera d’écorcher quelque autre… Et voilà pourquoi il ne faut pas considérer les gens tous de la même manière ; il faut retenir son cœur, voir qui sont les ennemis et qui sont les amis… C’est juste, mais ce n’est pas réjouissant !

 

Sans savoir pourquoi, la mère pensa à Sachenka et à l’officier. Elle dit en soupirant :

 

— Comment peut-on faire du pain avec du blé qui n’est pas semé ?…

 

— Voilà le malheur ! s’écria le Petit-Russien. Il faut regarder avec des yeux différents… Il y a deux cœurs qui battent dans la poitrine : l’un aime le monde, et l’autre nous dit : Arrête-toi, prends garde !… Et l’homme se partage…

 

— Oui, s’écria la mère.

 

Dans sa mémoire se dessinait la silhouette de son mari, grossière et maussade, pareille à une grosse pierre couverte de mousse. Elle se représenta le Petit-Russien marié à Natacha, et son fils uni à Sachenka.

 

— Et pourquoi cela ? reprit André en s’échauffant. On le voit si bien que c’est même risible. C’est parce que les gens ne sont pas tous placés au même niveau… Il suffit donc de les aligner en une seule file !… Et ensuite il faut leur distribuer par parts égales tout ce que la raison a élaboré, tout ce que les mains ont fait. On ne se gardera plus mutuellement dans l’esclavage de la peur, dans les chaînes de l’avidité et de la bêtise…

 

Le Petit-Russien et la mère eurent souvent des conversations de ce genre.

 

André avait de nouveau été embauché à la fabrique ; il remettait tout son gain à Pélaguée, qui acceptait cet argent aussi simplement que de Pavel.

 

Parfois, avec un sourire dans le regard, André proposait à la mère :

 

— Si nous comptions, petite mère, hein ?

 

Elle refusait en plaisantant. Le sourire d’André l’embarrassait, et elle pensait, un peu vexée : « Si tu ris, pourquoi en parler ? »

 

Le Petit-Russien observa que la mère lui demandait plus fréquemment la signification des mots savants qu’elle ignorait. Elle prenait alors une voix indifférente et parlait sans le regarder. Il devinait qu’elle s’instruisait elle-même en cachette ; il comprit sa gêne et cessa de lui proposer de lire avec lui. Elle lui déclara un jour :

 

— Ma vue baisse, mon André… J’aimerais avoir des lunettes…

 

— Bien ! répliqua-t-il. Dimanche prochain nous irons à la ville ensemble, chez un docteur que je connais ; il vous examinera, et nous achèterons des lunettes…

 

 

 

 

 

 

XIX

 

 

Par trois fois déjà, elle avait demandé l’autorisation de voir Pavel ; chaque fois, elle avait essuyé un refus bienveillant de la part du général de gendarmerie, vieillard à cheveux blancs, aux joues écarlates et au grand nez.

 

— Dans une semaine, bonne femme, pas avant ! Nous verrons cela dans une semaine… aujourd’hui, c’est impossible…

 

Il était rond et replet et rappelait, on ne sait pourquoi, un pruneau mûr et un peu blet qui commencerait à se recouvrir de moisissures duveteuses. Il grattait sans cesse ses petites dents blanches avec au cure-dents pointu ; ses petits yeux ronds et verdâtres souriaient ; sa voix avait une expression amicale et douce.

 

— Il est très poli ! racontait la mère au Petit-Russien. Il sourit constamment. Ce n’est pas bien, selon moi… Quand on est général et qu’on s’occupe de pareilles choses, on ne devrait pas ricaner ainsi…

 

— Oui ! oui ! reprit André. Ils sont gentils, aimables, ils sourient toujours. On leur dit : Voyez cet homme intelligent et honnête, il est dangereux pour nous, pendez-le donc. Ils sourient et pendent l’homme puis ils se remettent à sourire…

 

— Celui qui est venu perquisitionner valait mieux, il était plus simple ! reprit la mère. On voyait du coup que c’était une canaille…

 

— On dirait que ce ne sont plus des hommes, mais des marteaux, des instruments pour assourdir le peuple. Ils servent à nous façonner pour que nous soyons d’un usage plus facile pour le gouvernement. Ils ont été eux-mêmes accommodés à la main qui nous dirige ; ils peuvent faire tout ce qu’on leur ordonne, sans réfléchir, sans demander pourquoi.

 

— Quel ventre il a !

 

— Oui !… Plus le ventre est plein, plus l’âme est vile…

 

…Enfin, l’autorisation fut accordée à Pélaguée. Le dimanche venu, elle se rendit au greffe de la prison et s’assit modestement dans un coin. Il y avait d’autres visiteurs dans la pièce étroite et sale, au plafond bas. Sans doute, ce n’était pas la première fois qu’ils étaient là ; ils se connaissaient entre eux. La conversation se traînait lentement, à voix basse.

 

— Vous savez ? disait une grosse femme au visage flétri, avec une valise sur les genoux, ce matin à la première messe, le maître de chapelle de la cathédrale a de nouveau presque arraché une oreille à un enfant de chœur.

 

Un individu d’âge mur, vêtu d’un uniforme de soldat, retraité, toussa avec bruit et répliqua :

 

— Ces enfants de chœur sont de tels polissons !…

 

Un petit bonhomme chauve, aux jambes courtes, aux longs bras, à la mâchoire proéminente, arpentait la pièce d’un air affairé. Sans s’arrêter, il disait d’une voix inquiète :

 

— La vie devient plus chère, c’est pourquoi les hommes sont pires que jamais… Le bœuf de seconde qualité coûte quatorze kopeks la livre, le pain deux kopeks et demi…

 

Parfois entraient des prisonniers vêtus de gris et chaussés de gros souliers de cuir. Quand ils pénétraient dans la pièce à demi obscure, leurs yeux papillotaient. L’un d’eux avait des chaînes au pied.

 

Il semblait que les visiteurs étaient habitués depuis longtemps à ce spectacle, qu’ils s’étaient résignés à la situation ; les uns restaient assis, les autres montaient la garde, d’autres encore s’adressaient aux prisonniers d’un ton de lassitude. Le cœur de la mère tremblait d’impatience ; elle regardait avec perplexité tout ce qui l’entourait, et la pénible simplicité de la vie l’étonnait.

 

À côté d’elle se trouvait une petite vieille aux joues ridées et aux yeux jaunes. Elle prêtait l’oreille à la conversation, tendait son cou mince et dévisageait tout le monde d’un air étrangement irascible.

 

— Qui avez-vous ici ? lui demanda doucement la mère.

 

— Mon fils, un étudiant ! répondit la vieille d’une voix sonore. Et vous ?

 

— Mon enfant aussi, un ouvrier.

 

— Comment s’appelle-t-il ?

 

— Vlassov.

 

— Je ne le connais pas. Il est là depuis longtemps ?

 

— Sept semaines…

 

— Et le mien depuis dix mois ! dit la vieille.

 

Et Pélaguée entendit tinter dans sa voix quelque chose qui ressemblait à de la fierté.

 

Une dame de haute taille, vêtue de noir, à la figure longue et pâle dit lentement :

 

— Bientôt on mettra tous les gens honorables en prison… On ne peut plus les supporter.

 

— Oui, oui, répliqua le vieillard chauve. La patience manque. Tout le monde se fâche et crie et tout augmente de prix… et les gens diminuent de valeur en conséquence… On n’entend aucune voix conciliante…

 

— C’est parfaitement exact ! dit le militaire. Quelle horreur ! Il faut qu’une voix ferme ordonne enfin : Taisez-vous ! Voilà ce qu’il faut, une voix ferme…

 

La conversation se fit plus générale et plus animée. Chacun formulait son opinion sur la vie, mais tous parlaient à mi-voix ; et la mère sentait dans ces paroles quelque chose qui lui était étranger. Chez elle, on parlait autrement, d’une manière plus compréhensible, plus naturelle et plus ouverte.

 

Un gros surveillant à la barbe carrée et rousse cria :

 

— Femme Vlassov !

 

Il examina la mère de la tête aux pieds et lui dit :

 

— Viens !…

 

Il s’éloigna en boitillant ; la mère avait envie de le pousser, afin d’avancer plus vite. Enfin, dans une petite chambre, elle vit Pavel qui souriait en lui tendant la main. La mère saisit cette main, se mit à rire, en clignant de l’œil, et dit à voix basse :

 

— Bonjour… bonjour !

 

— Calme-toi, maman ! dit Pavel en lui rendant son étreinte.

 

— Oui… oui…

 

— Mère ! dit le surveillant, éloignez-vous un peu pour qu’il y ait une distance entre vous… C’est le règlement…

 

Il soupira et bâilla. Pavel demanda à Pélaguée des nouvelles de sa santé, de la maison… Elle attendait d’autres questions, elle les chercha dans les yeux de son fils, mais ne les trouva pas. Comme toujours, il était calme ; plus pâle seulement, et ses yeux semblaient plus grands.

 

— Sachenka t’envoie ses salutations, dit-elle.

 

Les paupières de Pavel tressaillirent et s’abaissèrent. Son visage s’adoucit et s’illumina d’un sourire. Une amertume aiguë tenailla le cœur de la mère.

 

— Te laissera-t-on bientôt sortir ? reprit-elle avec une irritation soudaine. Pourquoi t’a-t-on arrêté ? Car ces feuillets ont fait de nouveau leur apparition…

 

Les yeux de Pavel eurent un éclair de joie.

 

— Vraiment ? s’exclama-t-il.

 

— Il est défendu de parler de ces choses-là ! déclara le surveillant d’un ton nonchalant. Il ne faut parler que d’affaires de famille…

 

— Est-ce que ce ne sont pas des affaires de famille, ces choses-là, répliqua la mère.

 

— Je n’en sais rien. Seulement, c’est défendu. On peut parler de la nourriture, du linge, mais de rien autre, expliqua le surveillant ; cependant, sa voix restait indifférente.

 

— Bien ! dit Pavel. Parlons de ménage, maman ! Que fais-tu ?

 

Elle répondit tandis qu’elle éprouvait un sentiment de jeune audace :

 

— Je porte à la fabrique toutes sortes de choses…

 

Elle s’arrêta et reprit en souriant :

 

— De la soupe, du rôti, tout ce que Maria cuisine… et toute espèce d’autre nourriture…

 

Pavel avait compris. Son visage se convulsa d’un rire qu’il retint, il rejeta ses cheveux en arrière, et il dit, d’une voix caressante qu’elle ne lui connaissait pas :

 

— Ma bonne, ma chère mère… comme c’est bien ! Je suis heureux que tu aies une occupation… tu ne t’ennuies pas. N’est-ce pas, tu ne t’ennuies pas ?

 

— Et quand les feuillets ont reparu, on m’a aussi fouillée ! déclara-t-elle, non sans forfanterie.

 

— Encore ! cria le surveillant qui se fâchait. Je vous dis que c’est interdit ! On prive un homme de sa liberté afin qu’il ne sache rien, et toi, mère, tu bavardes. Il faut comprendre que ce qui est interdit est interdit.

 

— Eh bien, ne parle plus de cela, maman ! dit Pavel, Matvé Ivanovitch est un brave homme, il ne faut pas l’irriter. Nous nous accordons bien ensemble… C’est par hasard qu’il assiste aux entrevues aujourd’hui ; d’habitude, c’est le directeur qui est là. Et Matvé Ivanovitch a peur que tu dises des choses superflues…

 

— La visite est finie ! déclara le surveillant en regardant sa montre.

 

— Merci, maman ! dit Pavel. Merci, ma chérie ! Ne sois pas inquiète… je serai bientôt libéré…

 

Il l’étreignit avec force et l’embrassa ; la mère, heureuse et touchée, se mit à pleurer.

 

— Séparez-vous ! s’écria le surveillant, et il reconduisit la mère tout en grommelant :

 

— Ne pleure pas… il sortira bientôt ! On relâchera beaucoup de monde… il n’y a plus de place… ils sont trop ici…

 

À la maison, elle dit au Petit-Russien :

 

— Je lui ai parlé adroitement… il a compris…

 

Puis elle soupira avec tristesse :

 

— Oui, il a compris, sinon, il ne m’aurait pas embrassée comme il l’a fait… c’était la première fois…

 

— Ah ! dit André en riant. Les gens désirent toutes sortes de choses, mais les mères ne demandent que des caresses…

 

— Mais si vous aviez vu les autres visiteurs ! s’écria-t-elle soudain, reprise par l’étonnement. On dirait qu’ils y sont habitués. On leur a pris leurs enfants pour les mettre en prison et cela ne leur fait rien. Ils viennent, ils s’asseyent, ils attendent, ils causent entre eux. Du moment que les gens instruits s’accoutument si bien à cela, que dire alors des ouvriers ?…

 

— C’est bien naturel ! répondit le Petit-Russien avec un sourire. La loi est tout de même plus douce pour eux que pour nous… et ils ont plus besoin d’elle que vous. Aussi, quand la loi les atteint, ils se contentent de faire la grimace, mais pas trop… La loi les protège un peu tandis que, nous autres, elle nous lie, afin que nous ne puissions pas ruer…

 

 

 

 

 

 

XX

 

 

Un soir, tandis que la mère tricotait, assise près de la table et qu’André lisait à haute voix l’histoire du soulèvement des esclaves romains, quelqu’un frappa violemment à la porte ; quand le Petit-Russien eut ouvert, Vessoftchikov entra, un paquet sous le bras, sa casquette rabattue sur ses sourcils et couvert de boue jusqu’aux genoux :

 

— En passant, j’ai vu que vous aviez de la lumière et je suis entré pour vous saluer. Je sors de prison à l’instant ! expliqua-t-il d’une voix bizarre ; puis, s’emparant de la main de la mère, il la secoua avec vigueur et dit :

 

— Pavel vous envoie ses amitiés…

 

Et se laissant tomber sur une chaise avec hésitation, il fouilla la chambre de son regard maussade et soupçonneux.

 

Il déplaisait à la mère ; il y avait dans sa tête anguleuse et tondue et dans ses petits yeux, quelque chose qui effrayait toujours la vieille femme ; mais elle fut cependant contente de le revoir et elle lui dit, souriante et affectueuse :

 

— Tu as bien maigri !… André ! Faisons-lui du thé !

 

— Je prépare déjà le samovar ! répondit de la cuisine le Petit-Russien.

 

— Eh bien, comment va Pavel ? En a-t-on libéré d’autres que toi ?

 

Vessoftchikov répondit en baissant la tête :

 

— Pavel est encore en prison… il prend son mal en patience. On n’a relâché que moi.

 

Il leva les yeux, regarda la mère et continua lentement, les dents serrées :

 

— Je leur ai dit : Laissez-moi aller, j’en ai assez… Sinon, je tue n’importe qui et je me suicide ensuite. Ils m’ont libéré… Et ils ont bien fait… J’aurais tenu parole…

 

— Oui !… dit la mère en s’éloignant de lui ; ses yeux papillotaient involontairement quand ils rencontraient le regard aigu du grêlé.

 

— Et comment va Fédia Mazine ? cria de la cuisine le Petit-Russien. Il écrit toujours des poésies ?

 

— Oui ! Je n’y comprends rien ! dit le jeune homme en hochant la tête. Est-ce que c’est un pinson ? On le met en cage… et il chante… Il y a une chose que je sais : je n’ai pas envie d’aller à la maison…

 

— En effet, qu’y trouverais-tu ? répondit la mère en réfléchissant. Elle est vide, le poêle n’est pas allumé, il doit y faire froid…

 

Vessoftchikov se tut, ferma à demi les yeux, puis, sortant de sa poche un étui à cigarettes, il se mit à fumer lentement. Du regard, il suivait les nuages de fumée grise qui se dissipaient au-dessus de sa tête, et soudain il éclata d’un rire étrange, pareil à l’aboiement d’un chien irrité :

 

— Oui, il doit y faire froid… Des blattes gelées parsèment probablement le plancher… les souris aussi ont dû crever de froid… Pélaguée Nilovna, permets-moi de passer la nuit chez toi, veux-tu ?

 

Il parlait d’une voix sourde, sans regarder la mère.

 

— Bien entendu ! répondit-elle vivement. Elle était gênée, mal à l’aise avec lui ; elle ne savait de quoi parler.

 

Mais il reprit d’une voix étrangement brisée :

 

— Maintenant le temps est venu où les enfants ont honte de leurs parents…

 

— Quoi ? demanda la mère avec un tressaillement.

 

Il lui jeta un coup d’œil, ferma les paupières, et son visage grêlé devint impassible.

 

— Je dis que les enfants commencent à avoir honte de leurs parents, répéta-t-il, et il soupira bruyamment. N’aie pas peur, ce n’est pas de toi que je parle. Jamais tu ne feras honte à Pavel… Mais moi, j’ai honte de mon père… Et je ne veux plus retourner chez lui… Je n’ai plus ni père, ni demeure !… Je suis sous la surveillance de la police, maintenant, sinon, je serais parti en Sibérie… Je crois qu’un homme qui ne ménagerait pas sa peine peut faire beaucoup de choses en Sibérie… J’aurais donné la liberté aux exilés, je les aurais aidés à s’enfuir…

 

Grâce à son cœur subtil, la mère sentait que le jeune homme souffrait ; mais la douleur du grêlé n’excitait pas sa compassion.

 

— Oui, bien entendu… s’il en est ainsi, il vaut mieux partir ! dit-elle pour ne pas l’offenser en gardant le silence.

 

André sortit de la cuisine, et demanda en riant :

 

— Qu’est-ce que tu racontes, hein ?

 

La mère se leva et dit :

 

— Je vais préparer quelque chose à manger.

 

Vessoftchikov regarda fixement le Petit-Russien et déclara soudain :

 

— Je dis qu’il y a des gens qu’il faut tuer !

 

— Hou ! Et pourquoi ? demanda le Petit-Russien avec tranquillité.

 

— Pour qu’ils n’existent plus !

 

— Tu as donc le droit de transformer en cadavres des vivants ? Où l’as-tu pris ?

 

— Les hommes me l’ont donné…

 

Le Petit-Russien, grand et sec, resta au milieu de la pièce, balançant son long corps ; il examinait le grêlé du haut en bas, les mains dans les poches. Vessoftchikov était assis, enveloppé d’un nuage de fumée ; des plaques rouges apparaissaient sur son visage blême.

 

— Les hommes me l’ont donné ! répéta-t-il en faisant le poing. Du moment qu’on me lance des coups de pied, j’ai le droit de riposter… de frapper au museau… aux yeux… Si on ne me touche pas, je ne touche personne. Si on me laisse vivre comme je veux, je vivrai tranquillement, sans déranger personne, je le jure ! Admettons que je veuille m’installer dans la forêt. Je m’y construirai une hutte dans un ravin, au bord d’un ruisseau… et je resterai là… tout seul…

 

— Eh bien… fais-le ! dit le Petit-Russien en haussant les épaules.

 

— Maintenant ? demanda le jeune homme.

 

Il hocha la tête, et se frappant le genou du poing :

 

— Maintenant, ce n’est plus possible !

 

— Qui t’en empêche ?

 

— Les hommes ! Je suis étroitement lié à eux jusqu’à ma mort… ils ont enlacé mon cœur avec de la haine… ils m’ont attaché à eux par le mal… et c’est un lien solide… Je les hais, et partout où j’irai, je les empêcherai de vivre tranquilles. Ils me gênent, et moi je les gênerai. Je réponds de moi… de moi seul… et je ne peux répondre de personne autre… Et si mon père est un voleur…

 

— Ah ! dit le Petit-Russien à mi-voix en s’approchant de Vessoftchikov.

 

— J’arracherai la tête à Isaïe Gorbov, tu verras !

 

— Pourquoi ? demanda André sérieux, à voix basse.

 

— Pour qu’il n’espionne et ne rapporte plus. C’est à cause de lui que mon père s’est dégradé… et c’est sur lui que mon père compte pour entrer dans la police secrète ! répondit Vessoftchikov en regardant André avec hostilité.

 

— Voilà l’affaire ! s’écria le Petit-Russien, mais qui te reprocherait la vie même de ton père ? Les imbéciles !

 

— Les imbéciles… et les gens d’esprit aussi ! Ainsi toi, tu es un garçon intelligent, Pavel aussi… eh bien, me considérez-vous de la même manière que Fédia Mazine ou Samoïlov, ou comme vous vous considérez mutuellement ? Ne mens pas, je ne te croirais pas quand même… vous tous, vous me poussez de côté, vous me mettez à l’écart…

 

— Tu as l’âme malade, ami ! répondit le Petit-Russien d’une voix douce et affectueuse, en s’asseyant à côté de lui.

 

— Oui. La vôtre aussi souffre… Seulement vous croyez que vos ulcères sont plus nobles que les miens… Nous agissons tous en canailles les uns envers les autres… voilà ce que je dis… Et que peux-tu me répondre… hein ?

 

Il fixa son regard aigu sur André et attendit en découvrant ses dents. Son visage blême était impassible ; seules ses lèvres épaisses tremblaient comme si elles eussent été brûlées et contractées par quelque liquide caustique.

 

— Je ne te répondrai rien ! répliqua le Petit-Russien en caressant le regard hostile de Vessoftchikov avec le sourire lumineux et triste de ses yeux bleus… Je le sais bien… vouloir discuter avec quelqu’un dont le cœur saigne, c’est seulement l’irriter… je le sais, frère !

 

— On ne peut pas discuter avec moi, je ne sais pas discuter ! grommela le jeune homme, en baissant les yeux.

 

— Je crois que chacun de nous a marché pieds nus sur des éclats de verre, continua André, chacun de nous a respiré dans ses heures sombres, comme tu le fais maintenant…

 

— Tu ne peux rien dire qui m’apaise ! dit Vessoftchikov lentement. Rien ! Mon âme hurle comme un loup.

 

— Je n’en ai pas l’intention. Seulement, je sais que cela passera… Peut-être pas tout de suite, mais cela passera…

 

Il se mit à rire et reprit en frappant sur l’épaule du jeune homme :

 

— C’est une maladie de l’enfance… dans le genre de la rougeole, frère… Nous en avons tous été atteints, avec plus ou moins de violence, selon que nous étions forts ou faibles… Elle attaque les gens de notre espèce quand on se trouve tout seul, qu’on ne comprend pas encore la vie et qu’on ne voit pas la place qui nous est destinée ; il semble qu’on soit le seul vrai homme de la terre et que personne ne se soucie de nous, excepté pour nous dévorer. Plus tard, dans quelque temps, quand tu verras qu’il y a aussi une bonne âme dans d’autres poitrines que la tienne, tu seras soulagé… et un peu honteux alors d’avoir cru que seul tu donnais la note juste, et d’avoir voulu grimper au clocher, quand ta cloche est si petite qu’on ne l’entend pas dans la sonnerie des jours de fête… Ensuite tu t’apercevras que tu n’es qu’une voix à peine perceptible, mais nécessaire cependant, dans le chœur puissant et magnifique de la vérité… Comprends-tu ce que je veux dire ?

 

— Je comprends… répondit Vessoftchikov en hochant la tête. Seulement, je ne te crois pas !

 

Le Petit-Russien se mit à rire, se leva soudain et arpenta bruyamment la chambre.

 

— Moi non plus, je n’ai pas voulu croire… Hé… tu n’es qu’une charrette !

 

— Pourquoi ? dit le jeune homme en regardant André d’un air morne.

 

— Tu ressembles à une charrette !

 

Le grêlé riait aussi, la bouche fendue jusqu’aux oreilles.

 

— Qu’as-tu ? demanda le Petit-Russien étonné, en s’arrêtant devant lui.

 

— Je me disais que celui qui t’insulterait serait un imbécile !

 

— Mais comment pourrait-on m’insulter ? répliqua André en haussant les épaules.

 

— Je n’en sais rien, répondit le grêlé avec un sourire condescendant. Je disais seulement que l’homme qui t’aura insulté sera joliment confus, après !

 

— Ah ! voilà où tu voulais en venir ! dit le Petit-Russien en riant.

 

— André, venez prendre le samovar ! appela la mère.

 

André sortit.

 

Resté seul, Vessoftchikov jeta un coup d’œil autour de lui ; il étendit sa jambe, chaussée d’une lourde botte, la considéra, se pencha, tâta son gros mollet, puis il leva la main, en examina attentivement la paume et le dos. Sa main était épaisse et couverte d’un duvet jaune ; les doigts courts. Il les agita en l’air et se leva.

 

Quand André revint, portant le samovar, le grêlé devant le miroir, l’accueillit par ces paroles :

 

— Il y avait longtemps que je n’avais vu mon museau…

 

Il ajouta en souriant et en hochant la tête :

 

— Je suis bien laid…

 

— Qu’est-ce que cela peut te faire ? demanda André en le considérant avec curiosité.

 

— Sachenka dit que le visage est le miroir de l’âme, expliqua lentement le jeune homme.

 

— Ce n’est pas vrai ! s’écria le Petit-Russien. Elle a un nez crochu, des pommettes pointues comme des ciseaux et l’âme pareille à une étoile… d’une pureté…

 

Ils s’assirent pour prendre le thé et manger.

 

Vessoftchikov s’empara d’une grosse pomme de terre, sala un morceau de pain et se mit à mâcher tranquillement, lentement, comme un loup.

 

— Et comment vont les affaires ici ? reprit-il, la bouche pleine.

 

Lorsque André lui eut raconté avec enthousiasme combien la propagande socialiste se développait à la fabrique, il redevint sombre et dit d’une voix rauque :

 

— C’est bien long, tout cela ! Il faut aller plus vite…

 

La mère lui jeta un coup d’œil ; un sentiment hostile s’agita dans son cœur.

 

— La vie n’est pas un cheval, on ne la fait pas avancer à coups de fouet ! répliqua André.

 

Mais le grêlé hochait la tête avec opiniâtreté :

 

— C’est trop long ! Je n’ai pas assez de patience… Que faut-il que je fasse ?

 

Il laissa tomber ses bras avec découragement, regarda le Petit-Russien et se tut, attendant une réponse.

 

— Nous devons tous apprendre et enseigner aux autres, voilà notre tâche ! dit André en baissant la tête.

 

Vessoftchikov demanda :

 

— Et quand nous battrons-nous ?

 

— On nous battra encore plus d’une fois auparavant, je le sais bien… Mais j’ignore quand le moment de lutter viendra pour nous ! Vois-tu, il faut d’abord armer la tête et après seulement les mains… à mon avis…

 

Le jeune homme garda le silence et se remit à manger. Sans qu’il s’en aperçût, la mère examinait son large visage grêlé, essayant d’y trouver quelque chose qui la réconciliât avec la personne massive et pesante du jeune homme. Et quand elle rencontrait le regard perçant de ses petits yeux, elle remuait les sourcils. André se prenait la tête entre les mains et, l’air agité, tantôt se mettait à parler et à rire, tantôt, s’interrompant brusquement, sifflotait un air.

 

Il semblait à la mère qu’elle comprenait la cause de l’inquiétude du jeune homme. Vessoftchikov était taciturne ; quand le Petit-Russien l’interrogeait sur n’importe quoi, il répondait brièvement, avec une répugnance visible.

 

Les deux habitants de la chaumière se sentaient à l’étroit et mal à leur aise dans la petite chambre et jetaient tour à tour un furtif coup d’œil à leur visiteur. Enfin, celui-ci se leva en disant :

 

— J’aimerais me coucher… J’ai été longtemps enfermé, on m’a lâché subitement, je suis parti… je suis fatigué…

 

Lorsqu’il fut dans la cuisine, il remua encore un peu ; le bruit cessa, puis un silence de mort se fit. La mère chuchota à André :

 

— Il a des pensées terribles !

 

— C’est un garçon pas commode ! acquiesça le Petit-Russien, en hochant la tête. Mais cela passera. Moi aussi, j’étais comme lui. Quand le cœur ne brûle pas avec ardeur, il s’y accumule beaucoup de suie… Allez vous coucher, petite mère, je veux lire encore un moment…

 

Elle alla dans un angle, où se trouvait un lit couvert d’indienne. Assis à la table, André entendit le chaud murmure de ses prières et de ses soupirs. Tout en tournant avec rapidité les pages de son livre, il s’essuyait le front fiévreusement, effilait sa moustache avec ses longs doigts, remuait les pieds… Le balancier de l’horloge résonnait ; aux fenêtres, le vent glissait sur les vitres en gémissant. Et la mère disait à voix basse :

 

— Ô Seigneur ! Que de gens il y a au monde… et chacun se plaint à sa manière… où sont ceux qui sont heureux ?

 

— Il y en a, il y en a ! Et bientôt, ils seront nombreux… ah ! si nombreux ! déclara le Petit-Russien.

 

 

 

 

 

 

XXI

 

 

La vie s’écoulait rapide, les jours étaient bariolés et divers… Chacun d’eux apportait quelque chose de nouveau, qui ne troublait plus la mère. De plus en plus souvent, des inconnus arrivaient la nuit ; ils conversaient à mi-voix avec André, d’un air soucieux ; puis, très tard, ils s’en allaient par les ténèbres, prudents, sans faire de bruit, le col relevé, la visière de leur casquette rabattue. Et l’on sentait que chacun d’eux retenait son excitation, que tous auraient voulu chanter et rire, mais qu’ils n’en avaient pas le loisir ; ils étaient toujours pressés. Les uns, ironiques et graves, les autres franchement joyeux, vibrants de jeunesse, d’autres encore, pensifs et silencieux, ils avaient tous, aux yeux de la mère, quelque chose d’opiniâtre et d’assuré. Pour elle, toutes ces figures, si différentes fussent-elles, se fondaient en un seul visage, maigre, calme, résolu, un clair visage au regard profond, caressant et sévère, comme celui de Jésus à Emmaüs.

 

La mère les comptait, et se les représentait entourant Pavel comme d’une foule ; ainsi il devenait moins visible aux yeux des ennemis.

 

Un soir, une jeune fille alerte, aux cheveux bouclés, arriva de la ville ; elle apportait un paquet à André ; en sortant, elle dit à la mère, avec un regard joyeux et étincelant :

 

— Au revoir, camarade !

 

— Au revoir ! répondit la mère, en réprimant un sourire.

 

Et, après avoir reconduit la jeune fille, elle revint à la fenêtre et regarda sa « camarade » s’en aller par la rue, trottinant, fraîche comme une fleur printanière, légère comme un papillon.

 

— « Camarade ! » se dit la mère, lorsque la jeune fille eut disparu. Ah ! ma chérie ! que Dieu te donne un bon camarade pour la vie entière !

 

Elle remarquait que souvent ceux qui venaient de la ville avaient quelque chose d’enfantin sur leurs traits ; elle souriait alors avec condescendance ; mais, en même temps, un étonnement joyeux la touchait en face de cette foi, dont elle sentait de plus en plus la profondeur ; leurs rêves du triomphe de la justice la charmaient et la réchauffaient ; quand ils en parlaient, elle soupirait sans le vouloir, en proie à un chagrin inconnu. Mais ce qui l’émouvait surtout, c’était leur simplicité, leur si beau et si généreux oubli de soi-même.

 

Elle comprenait déjà bien des choses lorsque ses hôtes discutaient de la vie ; elle sentait qu’ils avaient, en effet, trouvé la vraie source du malheur des hommes, et elle s’accoutumait à approuver leurs opinions. Mais, au fond de son âme, elle ne croyait pas qu’ils pourraient transformer l’existence à leur idée, ni qu’ils auraient suffisamment de force pour attirer tous les ouvriers à eux. Chacun veut être rassasié le jour même, personne ne veut remettre son dîner, ne fût-ce que d’une semaine, s’il peut le manger à l’instant. Ceux qui prendraient cette voie lointaine seraient peu nombreux ; les yeux ne verraient pas tous qu’elle menait au royaume légendaire de la fraternité des hommes. Et c’est pourquoi tous ces braves gens, malgré leur barbe et leur visage souvent fatigué, étaient des enfants à ses yeux.

 

— Mes chéris ! pensait-elle en hochant la tête.

 

Ils vivaient tous maintenant d’une vie bonne, sérieuse et intelligente ; tous parlaient du bien ; et désireux d’enseigner aux gens ce qu’ils savaient, ils le faisaient sans s’épargner. La mère comprenait qu’on pouvait aimer une existence pareille, malgré ses dangers ; et avec un soupir, elle regardait en arrière, là où son passé s’allongeait en une étroite bande, sombre et plate. Sans qu’elle s’en doutât, la conscience d’être indispensable à cette nouvelle vie lui venait peu à peu ; autrefois, elle ne s’était jamais sentie utile à qui que ce fût ; et maintenant, elle voyait nettement que beaucoup de gens avaient besoin d’elle ; c’était une sensation nouvelle et agréable, qui lui faisait redresser la tête.

 

Elle introduisait régulièrement des brochures à la fabrique, avec le sentiment du devoir accompli ; elle avait imaginé toutes sortes de ruses très habiles ; les agents de police, habitués à la voir, ne faisaient plus attention à elle. À plusieurs reprises cependant, on la fouilla, mais toujours le lendemain du jour où les feuillets avaient été distribués. Lorsqu’elle n’avait rien de compromettant sur elle, elle savait exciter les soupçons des gardiens et des espions ; ils l’arrêtaient, la palpaient. Alors elle feignait d’être outragée, se querellait avec les agents ; puis, après les avoir confondus, elle s’en allait, fière de son adresse. Le jeu commençait à lui plaire.

 

Vessoftchikov ne fut pas repris à la fabrique ; il s’embaucha comme ouvrier chez un marchand de bois ; du matin au soir il accompagnait dans le faubourg des chargements de poutres, de bois de chauffage, de planches. La mère le voyait presque chaque jour. Une paire de chevaux noirs avançaient leurs jambes tremblantes sous la tension, fortement appuyées sur le sol ; c’étaient de vieilles bêtes osseuses ; leur tête s’agitait triste et fatiguée, leurs yeux ternes clignotaient de lassitude. Derrière eux, s’allongeait une poutre trépidante et mouillée ou un tas de planches dont les extrémités résonnaient avec fracas ; et à côte, sans tenir les rênes marchait le grêlé, sale, déguenillé, chaussé de lourdes bottes, la casquette sur l’oreille, gauche et équarri comme une bûche qu’on n’a pas encore façonnée. Il secouait la tête, les yeux à terre, pour ne rien voir. Ses chevaux marchaient aveuglément sur les gens, sur les charrettes qui venaient en sens inverse ; autour du jeune homme voltigeaient, comme des bourdons, des cris de colère ; des invectives furieuses. Sans lever la tête, sans répondre, il sifflait d’une manière assourdissante, aiguë, et grommelait sourdement à ses chevaux :

 

— Eh bien, prends, prends !…

 

Chaque fois qu’on se rassemblait chez André pour lire une brochure, le dernier numéro d’un journal étranger, Vessoftchikov venait, s’asseyait et écoutait sans mot dire une heure ou deux. La lecture terminée, les jeunes gens discutaient longuement ; mais le grêlé ne prenait jamais part à la controverse ; il s’en allait le dernier. Quand il restait seul avec André, il lui posait des questions, d’un air morne.

 

— Qui est le plus coupable de tous ?

 

— C’est celui qui a dit le premier : C’est à moi ! Cet homme est mort il y a des milliers d’années, il est donc inutile de se fâcher contre lui ! disait le Petit-Russien en plaisantant, mais ses yeux avaient une expression inquiète.

 

— Mais les riches et les puissants ? Et ceux qui les défendent ont-ils raison ?

 

Le Petit-Russien se prenait la tête entre les mains, tortillait sa moustache et parlait longuement de la vie des hommes, avec des paroles simples et claires. Mais il ressortait toujours de ses propos que tous les hommes en général étaient fautifs, ce qui ne satisfaisait pas le grêlé. Les lèvres épaisses fortement pincées, celui-ci hochait la tête et déclarait d’un ton méfiant qu’il n’en était pas ainsi, et s’en allait mécontent et sombre.

 

Il s’écria une fois :

 

— Non… il doit y avoir des coupables… ils sont là ! Je te le dis, il faut que nous labourions à fond la vie tout entière, sans pitié, comme un champ couvert de mauvaises herbes…

 

— C’est ce qu’Isaïe le pointeur a dit une fois en parlant de vous ! observa la mère.

 

— Isaïe ? demanda Vessoftchikov, après un instant de silence.

 

— Oui ! Quel méchant homme ! Il surveille et épie tout le monde, il questionne… il s’est mis à venir souvent dans notre rue, il regarde nos fenêtres…

 

— Vos fenêtres ! répéta Vessoftchikov.

 

La mère était déjà couchée et ne pouvait pas voir sa physionomie. Mais elle comprit qu’elle avait trop parlé ; lorsque le Petit-Russien s’écria vivement, d’un ton conciliant :

 

— Peu importe ! qu’il vienne dans cette rue et qu’il regarde chez nous ! Il a des loisirs et il se promène.

 

— Non, attends ! s’exclama le jeune homme d’une voix sourde. Le voilà, le coupable !

 

— Coupable de quoi ? demanda André, d’être bête ?

 

Mais le grêlé ne répondit pas et s’en alla.

 

Le Petit-Russien marchait de long en large, lentement, avec lassitude, traînant doucement ses pieds minces comme des pattes d’araignée. Il avait enlevé ses bottes, comme toujours, pour ne pas faire de bruit ni déranger la mère. Mais elle ne dormait pas.

 

— J’ai peur de lui ! dit-elle, avec inquiétude, après le départ du grêlé. On dirait un poêle chauffé à blanc, il ne donne pas de chaleur, mais il brûle…

 

— Oui ! répondit le Petit-Russien, appuyant sur les mots. C’est un gamin irascible. Ne lui parlez jamais d’Isaïe, petite mère… Cet Isaïe est vraiment un espion… il est même payé pour ça…

 

— Ce n’est pas étonnant ! Son meilleur ami est un gendarme !

 

— Vessoftchikov finira par l’égorger ! reprit André avec inquiétude. Là, voyez-vous quels sentiments messieurs les commandants de notre vie font naître dans les rangs inférieurs !… Quand tous ceux qui ressemblent au grêlé prendront conscience de leur situation humiliante et qu’ils perdront patience… mon Dieu, qu’arrivera-t-il ? Le ciel sera éclaboussé de sang, et la terre écumera comme si une mousse rouge la recouvrait.

 

— C’est terrible, mon André ! articula fébrilement la mère.

 

— Nos ennemis n’auront que ce qu’ils méritent… Et pourtant, petite mère, chaque gouttelette de leur sang aura été lavée à l’avance par les lacs de larmes du peuple…

 

Il se mit soudain à rire et ajouta :

 

— C’est juste, mais ce n’est pas consolant…

 

 

 

 

 

 

XXII

 

 

Un dimanche, lorsque la mère, revenant de l’épicerie, ouvrit la porte d’entrée et parut sur le seuil, elle fut envahie par une joie subite, pareille à une pluie d’été : elle avait entendu résonner dans la chambre la forte voix de Pavel.

 

— La voilà ! s’écria le Petit-Russien.

 

La mère remarqua la rapidité avec laquelle son fils se tourna vers elle ; elle vit son visage s’illuminer d’un sentiment qui promettait de grandes choses.

 

— Te voilà revenu… à la maison ! chuchota-t-elle, toute déconcertée par la surprise, et elle s’assit.

 

Pavel se pencha vers elle, très pâle ; de petites larmes lumineuses brillaient au coin de ses yeux et ses lèvres frémissaient. Pendant un instant, il garda le silence ; Pélaguée le considérait sans mot dire.

 

Le Petit-Russien passa devant eux en sifflotant, tête baissée, et sortit.

 

— Merci, maman ! dit Pavel d’une voix basse et profonde, en lui serrant la main de ses doigts tremblants. Merci, chérie !

 

Joyeusement émue par l’expression du visage de son fils et les accents de sa voix, elle lui caressait les cheveux et, réprimant les battements de son cœur, elle dit doucement :

 

— Que Dieu soit avec toi !… Pourquoi me remercier ?…

 

— De ce que tu nous aides à accomplir notre grande œuvre ! Merci ! reprit-il. C’est un grand bonheur pour l’homme quand il peut dire de sa mère qu’elle lui est parent par l’esprit aussi…

 

Elle ne répondit pas ; le cœur épanoui, elle aspirait avec avidité les paroles de Pavel, le contemplait, ravie ; il lui semblait si lumineux, si proche…

 

— Je me taisais, maman… je voyais bien que des choses dans ma vie te froissaient… j’avais pitié de ton âme, et je ne pouvais rien faire, je ne savais pas comment m’y prendre !… Je croyais que jamais tu ne te joindrais à nous, que tu n’adopterais jamais nos opinions… mais que tu continuerais à tout supporter en silence, comme tu l’as fait toute ta vie… Cela m’était pénible !…

 

— André m’a fait comprendre bien des choses ! dit-elle, désireuse de rappeler le Petit-Russien à son fils.

 

— Il m’a raconté tout ce que tu faisais ! reprit Pavel en riant.

 

— Iégor aussi. Nous sommes du même village… André voulait même m’apprendre à lire…

 

— Et tu as eu honte et tu t’es mise à étudier toute seule, en cachette…

 

— Ah ! il m’a espionnée ! s’écria-t-elle avec embarras. Et, agitée par l’excès de joie qui remplissait son cœur, elle proposa à Pavel :

 

— Il faut l’appeler ! Il est sorti pour ne pas nous gêner. Il n’a pas de mère…

 

— André ! cria Pavel, en ouvrant la porte d’entrée. Où es-tu ?

 

— Ici, je vais fendre du bois…

 

— Tu as bien le temps, viens !

 

— Oui…

 

Mais il ne rentra pas immédiatement et, sur le seuil de la cuisine, il déclara d’un air affairé :

 

— Il faut dire à Vessoftchikov qu’il apporte du bois, il n’en reste plus beaucoup. Vous voyez comme la prison a fait du bien à Pavel… Au lieu de punir les révoltés, le gouvernement les engraisse…

 

La mère se mit à rire, son cœur tressaillit doucement ; elle était comme grisée de bonheur ; mais déjà un sentiment de prudence lui faisait désirer de voir son fils calme comme il l’était toujours. Son âme trop heureuse voulait que la première joie de sa vie se repliât d’un coup dans son cœur pour rester pour toujours aussi forte et aussi vive. Comme si elle eût craint que son bonheur ne s’amoindrît, elle se hâta de le recouvrir, tel l’oiseleur qui a pris par hasard un oiseau merveilleux.

 

— Tu n’as pas encore mangé, allons dîner, Pavel ! proposa-t-elle.

 

— Non. Le surveillant m’a appris hier qu’on avait décidé de me libérer et depuis lors je n’ai eu ni faim ni soif… La première personne que j’ai rencontrée ici, c’est le vieux Sizov, raconta-t-il à André. En me voyant, il a traversé la rue pour me dire bonjour… je l’ai engagé à être plus prudent, puisque je suis un homme dangereux, sous la surveillance de la police ! — Cela ne fait rien, m’a-t-il répondu. Et sais-tu ce qu’il m’a demandé au sujet de son neveu ? — Fédor s’est-il bien conduit en prison ? — Qu’entendez-vous par bien se conduire quand on est en prison ? — Eh bien, ne pas bavarder au sujet des camarades ! Quand je lui ai appris que Fédor est un garçon honnête et intelligent, il s’est caressé la barbe en me déclarant fièrement : — Nous autres Sizov, nous n’avons pas de coquins dans la famille…

 

— Il n’est pas bête, ce vieillard, dit André en secouant la tête. Nous parlons souvent ensemble… c’est un brave homme ! Fédia sera-t-il bientôt libéré ?

 

— Ces jours-ci, probablement… Je crois qu’on relâchera tout le monde. On n’a point de preuves contre nous, sauf les dépositions d’Isaïe ; et que pouvait-il savoir ?

 

La mère allait et venait, et contemplait son fils. André écoutait le jeune homme, debout devant la fenêtre, les bras croisés derrière le dos. Pavel arpentait la chambre à grands pas. Il avait laissé pousser sa barbe, qui bouclait sur ses joues en petits anneaux noirs et fins et atténuait la vigueur de son teint basané. Ses yeux cernés avaient un regard sombre.

 

— Asseyez-vous ! dit la mère en servant le dîner.

 

Tout en mangeant, André mit la conversation sur Rybine. Quand il eut achevé de raconter ce qui était arrivé, Pavel fit, d’une voix pleine de regrets :

 

— Si j’avais été là, je ne l’aurais pas laissé partir ainsi ! Qu’emporte-t-il avec lui ? Un sentiment de révolte et des idées embrouillées !…

 

— Hé ! s’écria André en riant, quand un homme a quarante ans, qu’il a lui-même longtemps lutté contre les doutes et les soupçons de son âme, il est difficile de le transformer…

 

Ils discutèrent en employant des termes que la mère ne comprenait pas. Le dîner était achevé qu’ils continuaient encore à se bombarder sans pitié de paroles savantes. Parfois, ils s’exprimaient plus simplement :

 

— Nous devons suivre notre voie, sans nous en écarter d’un seul pas… déclara Pavel avec fermeté.

 

— Et nous heurter en chemin à des dizaines de millions d’hommes qui nous considèrent comme des ennemis…

 

La mère écoutait ; elle put saisir que Pavel n’aimait pas les paysans, tandis qu’André prenait leur défense et trouvait qu’il fallait leur enseigner le bien à eux aussi. Elle comprenait mieux André, il lui semblait qu’il avait raison ; chaque fois qu’il disait quelque chose à Pavel, elle tendait l’oreille et retenait sa respiration, attendant avec impatience la réponse de son fils, afin de savoir si le Petit-Russien ne l’avait pas offensé. Mais ils discutaient sans se fâcher.

 

De temps en temps, Pélaguée demandait à son fils :

 

— C’est bien comme ça, Pavel ?

 

Et il répondait en souriant :

 

— Oui !

 

— Ainsi vous, monsieur, disait le Petit-Russien d’un ton malicieux, vous avez bien mangé et vous n’avez pas mâché suffisamment et il vous est resté un morceau dans la gorge… Vous vous gargarisez…

 

— Ne dîtes pas de bêtises, conseillait Pavel.

 

— Moi ! Je suis aussi sérieux qu’à un enterrement !…

 

La mère riait en hochant la tête…

 

 

 

 

 

 

XXIII

 

 

Le printemps approchait, la neige fondait, découvrant la fange et la suie des cheminées de la fabrique, qu’elle avait dissimulées sous sa blancheur.

 

Chaque jour, la boue se faisait plus agressivement apparente, le faubourg tout entier semblait sale et couvert de guenilles. Le jour, les toits dégouttaient et les murs gris des maisons fumaient comme s’ils transpiraient. La nuit, des glaçons pendaient partout et scintillaient faiblement. Le soleil se montrait de plus en plus souvent, et les ruisseaux indécis se mettaient à couler doucement vers le marais. À midi, la chanson caressante des espoirs printaniers palpitait au-dessus du faubourg.

 

On se préparait à fêter le Premier Mai.

 

Des feuillets avaient été répandus à la fabrique et dans le quartier : ils expliquaient la signification de cette fête ; et même des jeunes gens qui n’avaient rien de commun avec les socialistes, disaient en les lisant :

 

— Il faut arranger ça !

 

Vessoftchikov s’écriait avec un sourire maussade :

 

— Ce n’est pas trop tôt, c’est assez joué à cache-cache !

 

Fédia Mazine se réjouissait. Il avait beaucoup maigri, et la nervosité de ses gestes et de ses propos faisait songer à une alouette en cage. Il était toujours accompagné de Jacob Somov, garçon taciturne, très sérieux malgré son jeune âge et qui travaillait maintenant en ville, Samoïlov, dont les cheveux et la barbe étaient devenus encore plus rouges en prison, Vassili Goussev, Boukine, Drégounov et quelques autres jugeaient qu’il était indispensable de se munir d’armes ; mais Pavel, le Petit-Russien, Somov et leurs amis n’étaient pas de cet avis.

 

Iégor arriva alors ; comme toujours, il était fatigué, haletant et couvert de sueur. Il dit en plaisantant :

 

— La transformation de l’organisation actuelle est une grande œuvre, camarades, mais, pour qu’elle marche plus facilement, il faut que je m’achète des souliers neufs ! (Il montra ses bottines éculées et trempées d’eau.) Mes caoutchoucs aussi sont bien malades ; tous les jours, je me mouille les pieds. Je ne veux pas descendre au sein de la terre avant que nous ayons renié le vieux monde d’une manière publique et visible ; c’est pourquoi, repoussant la motion du camarade Samoïlov relativement à une démonstration armée, je propose qu’on me chausse d’une paire de solides bottes, car je suis profondément convaincu que c’est plus utile pour le triomphe de notre cause que la plus vaste échauffourée !

 

Toujours dans le même langage imagé, il dit comment le peuple avait essayé d’améliorer son sort, dans divers pays. La mère aimait à entendre ses discours ; ils produisaient sur elle un effet bizarre. Elle se représentait alors que les pires ennemis du peuple, ceux qui le trompaient si souvent et avec la plus grande cruauté, c’étaient de petits hommes, à la grande panse, aux joues rouges, rapaces, rusés, impitoyables et fourbes. Si le pouvoir des tsars leur rendait la vie difficile, ils excitaient le monde ouvrier à s’emparer de l’autorité ; puis, quand le peuple se soulevait et arrachait le pouvoir des mains de l’empereur, les petits hommes le leur enlevaient adroitement et envoyaient les travailleurs dans leur taudis ; et si ceux-ci voulaient discuter avec eux, ils les massacraient par centaines et par milliers.

 

Pavel dit une fois en parlant d’Iégor :

 

— Tu sais, André, les gens qui rient le plus souvent sont ceux dont le cœur souffre sans cesse.

 

Après un instant de silence, le Petit-Russien répondit en fermant à demi les paupières :

 

— Ce n’est pas vrai ! S’il en était ainsi, la Russie tout entière mourrait de rire !…

 

Natacha revint aussi ; elle avait été en prison, dans une autre ville, mais elle n’avait pas changé. La mère remarqua que lorsque la jeune fille était présente, le Petit-Russien devenait plus gai, plaisantait tout le monde avec une malice sans méchanceté et excitait les rires de Natacha. Mais, quand elle était partie, il se mettait à siffler tristement ses innombrables chansons ; et il se promenait à travers la chambre en traînant les pieds.

 

Sachenka venait souvent ; elle était toujours morose et pressée ; elle devenait sans cesse plus âpre, plus anguleuse.

 

Une fois que Pavel était sorti de la maison pour l’accompagner, sans refermer la porte derrière lui, la mère entendit une rapide conversation :

 

— C’est vous qui porterez le drapeau ? demandait la jeune fille à voix basse.

 

— Oui !

 

— C’est décidé ?

 

— Oui, c’est mon droit !

 

— Et de nouveau la prison ?…

 

Pavel garda le silence.

 

— Vous ne pourriez pas… reprit Sachenka.

 

Puis elle s’interrompit.

 

— Quoi ? demanda Pavel.

 

— Laisser un autre…

 

— Non ! dit-il résolument.

 

— Réfléchissez… vous avez tant d’influence… on vous aime. Vous êtes les chefs ici, André et vous… que de choses vous pouvez faire en étant libres !… réfléchissez ! Car on vous exilera pour cela… très loin… et pour des années !…

 

Il parut à la mère qu’il y avait dans la voix de la jeune fille des sentiments qu’elle-même connaissait bien : de la peur et de l’anxiété. Et les paroles de Sachenka tombèrent sur son cœur de mère, comme de grosses gouttes d’eau glacée…

 

— Non, je suis décidé ! répondit Pavel. Je n’y renoncerai pour rien au monde…

 

— Même si je vous en priais… même si je…

 

Pavel l’interrompit vivement, d’une voix particulièrement sévère :

 

— Il ne faut pas parler ainsi… à quoi pensez-vous ? Vous ne devez pas parler ainsi !

 

— Je suis une créature humaine ! plaida-t-elle.

 

— Une bonne et douce créature ! répliqua Pavel à voix basse, d’un ton bizarre, comme s’il avait de la peine à respirer, une créature qui m’est chère… si chère !… Et c’est pour cela… c’est pour cela qu’il ne faut pas parler ainsi.

 

— Adieu ! dit la jeune fille.

 

Et au bruit de ses talons, la mère comprit que Sachenka s’en allait avec rapidité, presque en courant. Pavel la suivit dans la cour.

 

Une terreur accablante, atroce, envahit la mère. Elle n’avait pas compris de quoi il était question, mais elle devinait qu’un nouveau malheur la guettait, un grand malheur obscur. Et cette question : « Que veut-il faire ? » pénétra dans son cerveau comme un clou.

 

Pavel rentra dans la cuisine avec André ; celui-ci disait en hochant la tête :

 

— Ah ! cet Isaïe de malheur ! que faut-il faire de lui ?

 

— Il faut lui conseiller de renoncer à l’espionnage, répondit Pavel morose.

 

— Il dénoncera ceux qui l’avertiront ! reprit le Petit-Russien, et il jeta sa casquette dans un coin.

 

— Que veux-tu faire, Pavel ? demanda la mère en baissant la tête.

 

— Quand ?… Maintenant ?

 

— Le Premier… le Premier Mai ?

 

— Ah ! s’exclama Pavel en baissant la voix, je veux porter notre drapeau… Je me placerai à la tête du cortège, l’étendard à la main… On me mettra de nouveau en prison, probablement…

 

— Les yeux de la mère devinrent brûlants ; une sécheresse fiévreuse lui remplit soudain la bouche. Pavel lui prit la main et la caressa :

 

— Il me faut cela, mère ! C’est là qu’est le bonheur !

 

— Je n’ai rien dit ! prononça-t-elle lentement, en levant la tête.

 

Mais lorsque ses yeux eurent rencontré le regard obstiné de Pavel, elle baissa de nouveau la tête.

 

Il laissa tomber la main de sa mère, poussa un soupir, et reprit d’un ton de reproche :

 

— Tu devrais te réjouir et non pas te chagriner… Quand il y aura des mères qui enverront leurs enfants avec joie même à la mort…

 

— Hop, hop ! grogna le Petit-Russien. Notre bonhomme a enfourché son dada, et il va, il va !…

 

— Je n’ai rien dit ! répéta la mère. Je ne t’empêche pas… Si j’ai pitié de toi, c’est mon affaire…

 

Pavel s’éloigna un peu d’elle ; elle l’entendit prononcer des paroles tranchantes et acerbes :

 

— Il y a des affections qui empêchent l’homme de vivre.

 

Elle tressaillit et, de peur qu’il dît encore d’autres choses pour repousser son cœur, elle s’écria vivement :

 

— Ne parle pas ainsi, Pavel… Je comprends… tu ne peux agir autrement, à cause des camarades…

 

— Non ! dit-il. C’est pour moi que j’irai… Je pourrais ne pas le faire, mais je le veux et j’irai !

 

André s’arrêta sur le seuil ; il semblait placé sur un cadre ; il était plus haut que la porte et ployait les genoux d’une manière bizarre, appuyant une épaule contre un montant et projetant en avant le cou, la tête et l’autre épaule.

 

— Vous feriez mieux de ne pas tant bavarder, monsieur ! dit-il en fixant d’un air sombre ses yeux bombés sur Pavel. Il ressemblait à un lézard caché dans la fente d’une pierre.

 

La mère avait envie de pleurer ; mais ne voulant pas que Pavel s’en aperçût, elle marmotta soudain :

 

— Ah ! voilà que j’ai oublié…

 

Et elle sortit. Sous l’auvent, elle appuya sa tête contre le mur, dans un coin, et donna libre cours à ses larmes ; elle pleurait sans bruit, sans gémissement, défaillant comme si le sang de son cœur s’échappait par ses yeux. Par l’entre-bâillement de la porte mal fermée, des bruits sourds de discussion arrivaient jusqu’à elle.

 

— Tu te plais à la tourmenter ! disait le Petit-Russien.

 

— Tu n’as pas le droit de me parler ainsi !

 

— Je ne serais pas un bon camarade, si je me taisais devant tes cabrioles stupides… Pourquoi as-tu dit cela ? Le sais-tu ?

 

— Il faut toujours parler avec fermeté, quoi qu’on ait à dire.

 

— À ta mère ?

 

— À tous ! Je ne veux pas d’un amour ou d’une amitié qui m’arrête ou qui m’entrave…

 

— Quel héros ! Mouche-toi ! et ensuite va dire cela à Sachenka… C’est à elle que tu aurais dû parler ainsi.

 

— Je l’ai fait !

 

— Aussi durement ? Ce n’est pas vrai ! À elle, tu as parlé d’une voix caressante, avec tendresse… Je ne t’ai pas entendu, mais je le sais… Mais devant ta mère, tu manifeste ton héroïsme… n’est-ce pas ? Comprends-le donc, animal, ton héroïsme ne vaut rien…

 

Pélaguée essuya vivement ses larmes. Elle craignait que le Petit-Russien offensât son fils ; elle ouvrit la porte, et, rentrant dans la cuisine, elle dit, toute tremblante de chagrin et de peur :

 

— Oh ! comme il fait froid ! Et c’est le printemps…

 

Et tout en déplaçant des ustensiles sans savoir pourquoi, elle continua en haussant la voix pour tâcher de dominer le bruit de la conversation des jeunes gens :

 

— Tout a changé… les gens s’échauffent et le temps se refroidit… Autrefois, à cette époque, il faisait déjà chaud, le ciel était clair, le soleil brillait…

 

Le silence se fit dans la chambre. La mère resta immobile au milieu de la cuisine, attendant on ne sait quoi.

 

— Tu as compris ? demanda André à voix basse. Il faut comprendre… que diable ! Elle est plus riche de cœur que toi !…

 

— Voulez-vous du thé ? dit la mère d’une voix entrecoupée. Et, sans attendre la réponse, elle s’écria pour dissimuler son trouble :

 

— Qu’ai-je donc ? je suis transie de froid !

 

Pavel sortit lentement de la chambre. Il regarda sa mère furtivement, et un sourire embarrassé tremblait sur ses lèvres.

 

— Pardonne-moi, mère ! murmura-t-il, je suis encore un enfant, un nigaud…

 

— Ne me gronde plus ! dit la mère avec tristesse, en serrant la tête de Pavel contre sa poitrine. Ne me dis plus rien… Que Dieu soit avec toi !… Ta vie, c’est ton affaire… Mais ne touche pas à mon cœur ! Comment une mère pourrait-elle ne pas avoir pitié de son fils ?… C’est impossible… J’ai pitié de vous tous… Ah ! comme vous êtes tous de la même race ! Vous êtes tous bons… Et qui vous prendrait en pitié, sinon moi ?… Tu as choisi cette voie… d’autres t’ont suivi et ont tout laissé et sont partis… ils sont partis, Pavel…

 

Une grande pensée s’agitait dans son cœur, lui donnait des ailes et la remplissait d’une joie angoissée et martyrisée ; mais la mère ne trouvait pas de paroles pour l’exprimer et elle regardait son fils avec des yeux brillant d’une douleur aiguë et ardente…

 

— C’est bon, maman ! Pardonne… J’ai tort ! chuchota Pavel en baissant la tête. Il lui jeta un coup d’œil rapide en souriant ; puis il ajouta en se détournant, confus, mais apaisé :

 

— Je ne l’oublierai jamais, parole d’honneur !

 

L’écartant d’elle, Pélaguée passa dans la chambre et fit d’une voix suppliante, à André :

 

— André, ne le grondez pas !… Je sais bien que vous êtes l’aîné… mais…

 

Le Petit-Russien, qui lui tournait le dos, ne bougea pas et se mit à crier d’une voix bizarre et comique :

 

— Hou ! hou ! hou ! Si, je le querellerai… je le rosserai même !

 

La mère se dirigea lentement vers lui, la main tendue et dit :

 

— Mon bon ami !…

 

Le Petit-Russien se détourna, pencha la tête en avant comme un taureau et s’enfuit à la cuisine, les mains cachées derrière le dos. Sa voix résonna bientôt, ironique et sombre :

 

— Va-t-en, Pavel, si tu ne veux pas que je t’arrache la tête !… Je plaisante, petite mère, ne me croyez pas ! Je prépare le samovar ! Oui, parfaitement… Il est mauvais, notre charbon… il est humide… qu’il aille à tous les diables !

 

Il se tut. Lorsque la mère rentra dans la cuisine, il était assis sur le sol et allumait le samovar. Sans la regarder, il reprit :

 

— N’ayez pas peur, petite mère, je ne le toucherai pas ! Je suis bon et doux… comme un navet bouilli… Et moi aussi, je l’aime ! N’écoute pas, toi, le héros ! Mais c’est son gilet que je n’aime pas… Il a mis un gilet neuf, voyez-vous, et qui lui plaît beaucoup ; il marche le ventre en avant et pousse tout le monde afin qu’on voie bien son gilet ! Il est joli, c’est vrai, mais à quoi bon bousculer son prochain ! Il y a déjà si peu de place !

 

Pavel demanda en souriant :

 

— Grogneras-tu encore longtemps ? Tu m’as déjà fait des remontrances, ça suffit…

 

Le Petit-Russien, toujours assis à terre, avait placé entre ses jambes le samovar et le contemplait. La mère, debout près de la porte, fixait ses yeux attristés et affectueux sur la nuque ronde et sur le long cou d’André. Il se renversa en arrière, les mains appuyées au plancher, et regarda la mère et le fils avec des yeux un peu rougis :

 

— Vous êtes vraiment de braves gens ! dit-il à mi-voix.

 

Pavel se pencha et lui saisit le bras.

 

— Ne tire pas ! dit le Petit-Russien sourdement. Tu vas me faire tomber… Va-t-en…

 

— Pourquoi vous gênez-vous ? demanda la mère avec tristesse. Vous feriez mieux de vous embrasser, bien fort.

 

— Veux-tu ? dit Pavel à voix basse.

 

— Pourquoi pas ? répondit André en se levant.

 

Pavel se mit à genoux et les deux hommes s’étreignirent ; pendant un instant, les deux corps n’eurent qu’une seule âme qui brûlait d’une ardente amitié.

 

Des larmes coulaient sur le visage de la mère, mais elles n’avaient rien d’amer. Elle dit avec embarras en les essuyant :

 

— Les femmes aiment à pleurer… elles pleurent de joie comme de chagrin…

 

Le Petit-Russien écarta Pavel d’un léger mouvement de la main et fit, en se frottant les yeux :

 

— Assez ! Quand les veaux ont folâtré pendant quelque temps, on en fait du rôti. Ah ! quel diable de charbon ! J’ai tant soufflé que j’en ai plein les yeux…

 

Pavel s’assit près de la fenêtre, la tête inclinée :

 

— Il ne faut pas avoir honte de pleurer ces larmes-là !… dit-il doucement.

 

La mère s’approcha de lui et s’assit à ses côtés. Son cœur s’était rempli d’un sentiment de vaillance, doux et chaud.

 

— Qu’importe ! pensait-elle, en caressant la main de son fils. Il est impossible qu’il en soit autrement… il faut que ce soit ainsi !

 

Et d’autres pensées familières tournoyaient dans sa mémoire, mais elle n’en trouva aucune qui pût exprimer ce qu’elle éprouvait en cet instant.

 

— Je serrerai la vaisselle… petite mère, restez assise, dit le Petit-Russien en se levant et passant dans la pièce voisine. Reposez-vous… On vous a fait assez souffrir…

 

Et sa voix chantante se fit plus sonore, lorsqu’il fut hors de vue :

 

— Il n’est pas bien de se vanter et, pourtant, nous venons de vivre un moment d’une vie bonne, humaine, pleine d’amour ! C’est sain…

 

— Oui ! dit Pavel en jetant un coup d’œil sur la mère.

 

— Tout a changé ! répliqua-t-elle. Le chagrin est autre, la joie est autre… Je ne sais plus… je ne comprends plus ce qui me fait vivre… et je ne puis rien dire avec des paroles !

 

— Tout a changé !… Oui, et c’est ainsi qu’il doit en être ! déclara le Petit-Russien. C’est parce qu’un nouveau cœur se développe dans la vie, petite mère. Les cœurs sont tous brisés par la diversité des intérêts, rongés par l’avidité aveugle, mordus par l’envie, couverts de plaies et de blessures purulentes… de mensonge, de poltronnerie… Les hommes sont tous malades, ils ont peur de vivre… on dirait qu’ils errent dans le brouillard… chacun ne connaît que sa propre douleur. Mais voilà qu’il survient un homme qui éclaire la vie du feu de la raison et qui crie et appelle : Hé ! les pauvres insectes égarés ! Il est temps de comprendre que vous avez tous les mêmes intérêts, que chacun a le droit de vivre, de se développer ! Il est isolé, cet homme qui crie, et c’est pourquoi il clame à haute voix ; il lui faut des amis. Il se sent triste tout seul, il a froid. Et à son appel, tous les cœurs se joignent en un seul, par ce qu’ils ont de meilleur, formant un cœur immense, fort, profond, sensible, comme une cloche d’argent… Et voici ce qu’elle nous dit, cette cloche : Unissez-vous, hommes de tous les pays, ne formez qu’une seule famille ! C’est l’affection qui est la mère de la vie et non la haine. Frères, j’entends déjà cette cloche !

 

— Et moi aussi ! dit Pavel.

 

La mère serra ses lèvres avec force, pour les empêcher de trembler et ferma les yeux pour retenir ses larmes.

 

— Que je sois couché ou que je m’en aille n’importe où, j’entends cette cloche résonner partout… et j’en suis heureux. Je le sais : la terre est lasse de supporter l’injustice et la douleur, elle bruisse comme si elle répondait à la sonnerie, elle frémit doucement pour souhaiter la bienvenue au soleil nouveau qui se lève dans la poitrine de l’homme !

 

Pavel agita la main ; il allait parler lorsque la mère lui saisit le bras et le tira, en chuchotant :

 

— Ne l’interromps pas !…

 

— Savez-vous ? continua le Petit-Russien, debout près de la porte, les yeux étincelants, il y a encore bien des douleurs en réserve pour les hommes, des mains avides leur prendront encore beaucoup de sang… mais tout cela, toute ma douleur et tout mon sang ne sont qu’une faible rançon pour ce que je possède déjà en moi, dans mon cerveau, dans la moelle de mes os ! Je suis déjà riche, comme une étoile est riche en rayons… je supporterai tout… j’endurerai tout… car j’ai en moi une joie que personne, ni rien ne tuera jamais, et cette joie, c’est ma force !

 

Et jusqu’à minuit leur conversation se poursuivit, harmonieuse et sincère, sur la vie, les hommes, l’avenir.

 

Quand une pensée lui devenait claire, Pélaguée choisissait en soupirant n’importe quoi dans son passé — c’était toujours quelque chose de pénible et de grossier — et s’en servait comme d’une pierre pour consolider cette pensée dans son cœur. Sous la chaude influence de cet entretien, son inquiétude fondait ; elle éprouvait les mêmes sentiments que le jour où son père lui avait dit, d’un ton rébarbatif :

 

— Inutile de faire des grimaces ! Il y a un imbécile qui veut t’épouser, prends-le. Toutes les filles se marient, toutes les femmes font des enfants ; pour tous les parents, les enfants sont un chagrin. Tu n’es donc pas une créature humaine ?

 

Elle avait alors vu se dessiner devant elle un sentier inévitable qui s’allongeait sans but, autour d’un lieu désert et obscur. Et l’inéluctabilité de sa destinée avait rempli son cœur d’un calme aveugle. Il en était de même maintenant. Mais en pressentant la venue d’un nouveau malheur, elle disait intérieurement, on ne sait à qui :

 

— Tenez, prenez !

 

Et elle soulageait ainsi la peine de son cœur qui chantait en frémissant dans sa poitrine, comme une corde tendue…

 

Dans la profondeur de son âme troublée par l’anxiété de l’attente, un espoir vacillait, faible mais contenu : on ne lui prendrait pas tout, on ne lui arracherait pas tout, peut-être… Il resterait quelque chose…

 

 

 

 

 

 

XXIV

 

 

De grand matin, alors qu’André et Pavel venaient à peine de sortir, Maria Korsounova frappa à la fenêtre avec violence et cria :

 

— Isaïe a été assassiné ! Allons voir !

 

La mère tressaillit ; le nom du meurtrier lui avait traversé l’esprit comme une flèche.

 

— Qui a fait le coup ? demanda-t-elle en jetant un châle sur ses épaules.

 

— L’assassin n’est pas resté à côté d’Isaïe ; il a frappé et s’est sauvé ! répondit Maria.

 

Dans la rue, elle reprit :

 

— On recommencera de nouveau à fouiller partout pour trouver le coupable. C’est heureux que tes deux hommes aient été à la maison… je puis en témoigner… J’ai passé devant chez vous après minuit, j’ai jeté un coup d’œil par la fenêtre… vous étiez tous les trois assis autour de la table…

 

— Mais Maria ! Comment pourrait-on les accuser ? s’exclama la mère terrifiée.

 

— Qui l’a tué ? Ce sont des vôtres sûrement ! répondit Maria avec conviction. Tout le monde sait qu’il les espionnait…

 

La mère s’arrêta, haletante, et posa la main sur sa poitrine.

 

— Qu’as-tu donc ? N’aie pas peur… Isaïe n’a eu que ce qu’il méritait… Allons vite, on va l’enlever…

 

Pélaguée se mit à marcher sans se demander pourquoi elle allait voir le cadavre ; elle chancelait en pensant à Vessoftchikov.

 

— Il est arrivé à son but ! pensa-t-elle, hébétée.

 

Non loin de la fabrique, sur les décombres d’une maison récemment consumée par l’incendie, une foule de gens rassemblés bruissaient comme un vol de bourdons et piétinaient les débris calcinés en soulevant un nuage de cendres. Il y avait là beaucoup de femmes, encore plus d’enfants, des boutiquiers, des garçons du cabaret voisin, des agents de police et le gendarme Pétline, grand vieillard à barbe d’argent. Plusieurs médailles décoraient sa poitrine.

 

Isaïe était à demi couché sur le sol ; son dos s’appuyait à une poutre noircie par le feu ; sa tête retombait sur l’épaule droite. Il avait la main droite dans la poche de son pantalon ; les doigts de la gauche s’enfonçaient dans la terre friable.

 

La mère regarda le visage du mort, l’un des yeux ternis se fixait sur sa casquette placée entre les jambes allongées ; la bouche était entr’ouverte, comme par une expression d’étonnement ; la barbiche rousse pendait, lamentable. Le corps maigre, avec la tête pointue et le visage osseux couvert de taches de rousseur, semblait encore diminué, comprimé par la mort. La mère se signa en soupirant. De son vivant, l’homme lui avait été antipathique ; maintenant, il lui inspirait un peu de pitié.

 

— Il n’y a pas de sang ! fit quelqu’un à mi-voix. On l’aura frappé à coups de poings…

 

— Il est peut-être encore vivant ? hein ?

 

— Va-t-en… cria le gendarme en l’écartant.

 

— Le docteur est venu… et il a dit que c’était fini ! déclara quelqu’un.

 

— On a fermé la bouche à un dénonciateur… et on a bien fait !

 

Le gendarme s’émut et, écartant de la main la foule des femmes qui l’entouraient, il demanda d’une voix menaçante :

 

— Qui est-ce qui raisonne ainsi ?

 

Les gens reculaient à son approche. Quelques-uns s’enfuirent vivement. Un rire malveillant résonna.

 

La mère retourna chez elle.

 

— Personne n’a pitié de lui ! pensa-t-elle.

 

Et la silhouette massive du grêlé se dressa devant elle ; ses yeux étroits avaient un éclat froid et rude ; sa main droite se balançait, comme si elle était blessée.

 

Lorsque André et Pavel rentrèrent dîner, la mère les accueillit en demandant :

 

— Eh bien ? On n’a arrêté personne… à cause d’Isaïe ?

 

— Je n’ai rien entendu dire ! répondit le Petit-Russien.

 

Elle vit que les jeunes gens étaient tous deux sombres et soucieux.

 

— On ne parle pas de Vessoftchikov ? s’informa-t-elle à voix basse.

 

Le regard sévère de son fils se posa sur elle ; il répondit en pesant sur les mots :

 

— Non ! On ne pense même pas à lui. Il est absent. Hier à midi, il est parti pour aller à la rivière et n’est pas encore rentré !… J’ai demandé de ses nouvelles…

 

— Dieu merci ! fit la mère avec un soupir de soulagement. Dieu merci !

 

Le Petit-Russien lui jeta un coup d’œil et baissa la tête.

 

— Isaïe est étendu à terre, reprit Pélaguée, toute pensive, on dirait qu’il est étonné… Personne ne le regrette, personne n’a une bonne parole pour lui… Il est tout petit, tout chétif… comme un fragment qui se serait détaché de quelque chose et qui gît-là…

 

Pendant le dîner, Pavel lança soudain sa cuiller sur la table et s’écria :

 

— Je ne puis pas comprendre ça !

 

— Quoi ? demanda André, jusque-là triste et silencieux.

 

— Qu’on tue une bête féroce, un oiseau de proie… c’est admissible… Je crois que je pourrais tuer un homme qui serait devenu un fauve pour ses semblables… Mais comment a-t-on pu lever le bras pour assassiner un être aussi pitoyable et répugnant ?

 

André haussa les épaules, puis il dit :

 

— Il était aussi nuisible qu’une bête féroce…

 

— Je le sais…

 

— Nous écrasons bien le moustique qui boit un peu de notre sang, ajouta le Petit-Russien à voix basse.

 

— Oui, c’est vrai. Mais ce n’est pas de cela que je parle !… Je dis que c’est répugnant !

 

— Qu’y faire ? répliqua André, haussant de nouveau les épaules.

 

— Tu pourrais tuer un être de ce genre ? demanda pensivement Pavel, après un long silence.

 

Le Petit-Russien le regarda de ses yeux ronds ; puis il jeta un coup d’œil rapide sur la mère, et répondit tristement, mais avec fermeté :

 

— S’il ne s’agit que de moi, je ne toucherai personne ! Pour les camarades, pour la cause, je ferais tout ! Je tuerais même mon propre fils, s’il le fallait !

 

— Oh ! soupira la mère.

 

Il lui sourit et dit :

 

— Impossible d’agir autrement ! C’est la vie qui le veut !

 

— Oui ! répéta Pavel avec lenteur, c’est la vie qui le veut !

 

Comme s’il obéissait à une impulsion intérieure, André se leva soudain et se mit à gesticuler.

 

— Qu’y faire ? s’écria-t-il. On est obligé de haïr l’homme pour que le temps où on pourra l’admirer sans réserve vienne plus tôt. Il faut détruire celui qui gêne le cours de l’existence, qui vend les autres pour s’acheter des honneurs ou du repos. S’il se trouve sur la voie des justes un Judas qui les attend pour les trahir, je serais moi-même un traître si je ne l’anéantissais pas… C’est criminel ? On n’en a pas le droit ? Et les autres, nos maîtres, ils auraient le droit de se servir des soldats et des bourreaux, des maisons publiques et des prisons, du bagne et de toutes les choses infâmes pour protéger leur sécurité, leur bien-être ? Et si, parfois, je suis obligé de prendre leur gourdin dans mes mains… que faire ?… Je le prends, je ne refuse pas. Nos maîtres nous assassinent par centaines et par milliers ; cela me donne le droit de lever le bras et de l’abaisser sur la tête d’un ennemi, de celui qui s’est le plus avancé vers moi et qui est le plus nuisible aux œuvres de ma vie. Je sais que le sang de mes ennemis ne crée pas, il n’est pas fertile leur sang… Il disparaît sans laisser de traces, car il est pourri ; mais quand le nôtre arrose la terre comme une pluie serrée, la vérité se développe avec force, je le sais aussi ! Mais si je vois qu’il est indispensable de tuer, je tuerai et revendiquerai la responsabilité de mon crime ! Car je ne parle que pour moi… Mon péché mourra avec moi, il ne souillera pas l’avenir d’une seule tache, il ne salira personne, personne, excepté moi !

 

Il allait et venait à grands pas, en agitant les bras devant son visage, comme s’il eût coupé quelque chose en l’air. Pleine de tristesse et d’inquiétude, la mère le regardait ; elle sentait qu’il y avait un ressort brisé en lui et qu’il souffrait. Elle n’était plus inquiète en pensant au meurtre : puisque Vessoftchikov n’était pas l’assassin, aucun des autres camarades de Pavel ne pouvait l’être pensait-elle. Son fils écoutait le Petit-Russien, la tête baissée.

 

— Quand on veut aller de l’avant, il faut lutter contre soi-même. Il faut savoir tout sacrifier, tout son cœur… Il n’est pas difficile de consacrer sa vie à la cause ni de mourir pour elle ! Mais il faut lui donner plus encore, il faut lui donner ce qu’on a de plus cher dans la vie… et alors ce qu’on a de plus cher, la vérité, grandira en puissance !

 

Il s’arrêta au milieu de la chambre ; le visage pâli, les yeux à demi fermés, et reprit, la main levée en un geste de promesse solennelle :

 

— Je le sais, il viendra un temps où les hommes s’admireront mutuellement, où chacun d’eux luira comme une étoile aux yeux des autres, où chacun écoutera son prochain comme si sa voix était de la musique. Il y aura sur la terre des hommes libres, des hommes grands par leur liberté ; chacun aura le cœur ouvert, purifié de toute avidité et de toute convoitise. Alors la vie ne sera plus la vie, mais un culte rendu à l’homme ; son image sera exaltée très haut, car pour les hommes libres, tous les sommets sont accessibles ! Alors, on vivra dans la liberté et dans l’égalité, pour la beauté ; alors, les meilleurs seront ceux qui sauront le mieux embrasser le monde dans leur cœur, ceux qui l’aimeront le plus profondément, ceux qui seront les plus libres… car c’est en eux qu’il y aura le plus de beauté ! Alors la vie sera grande, et grands seront ceux qui la vivront…

 

Il se tut, se redressa, se balança comme le battant d’une cloche, et reprit d’une voix qui vibrait de toute son énergie :

 

— Et au nom de cette vie, je suis prêt à tout… Je m’arracherai le cœur s’il le faut, et je le foulerai moi-même aux pieds…

 

Son visage frémit ; ses traits gardèrent leur expression d’excitation lumineuse ; l’une après l’autre, de grosses larmes pesantes coulèrent de ses yeux.

 

Pavel leva la tête et le regarda ; il était pâle, lui aussi, et avait les yeux dilatés. La mère se souleva un peu de sa chaise ; elle sentait une inquiétude croître et se rapprocher d’elle.

 

— Qu’as-tu André ? demanda Pavel à voix basse.

 

Le Petit-Russien secoua la tête, tendit son corps comme une corde, et dit en regardant la mère :

 

— J’ai vu… je sais…

 

Pélaguée se leva, courut à lui, toute tremblante ; elle s’empara de ses mains ; il essaya de dégager sa main droite, mais la mère le tenait avec force et chuchotait :

 

— Calme-toi, mon André ! mon enfant… calme-toi !…

 

— Attendez ! murmura le Petit-Russien d’une voix sourde, je veux vous dire comment c’est arrivé…

 

— Non ! non ! chuchota la mère en le regardant, les yeux pleins de larmes, non, non !…

 

Pavel s’approcha de son camarade ; ses mains tremblaient ; il était blême.

 

— La mère a peur que ce soit toi… dit-il à mi-voix avec un rire bizarre.

 

— Je n’ai pas peur… Je sais que ce n’est pas lui ! Même si je l’avais vu, je ne le croirais pas !

 

— Attendez ! reprit le Petit-Russien sans les regarder ; il hochait la tête, et essayait toujours de dégager sa main. Ce n’est pas moi… mais j’aurais pu empêcher le crime…

 

— Tais-toi, André ! dit Pavel.

 

Et, saisissant d’une main celle du Petit-Russien, il lui posa l’autre sur l’épaule, comme pour arrêter le tremblement qui secouait le corps de son ami. Celui-ci pencha la tête vers Pavel, et reprit d’une voix basse et saccadée :

 

— Je n’ai pas cherché… tu le sais bien, Pavel ! Voilà comment c’est arrivé : quand tu nous as quittés, nous sommes restés au coin de la rue, Dragounov et moi… Isaïe est survenu brusquement… il est resté un peu à l’écart… il ricanait en nous regardant… Dragounov me dit : — Tu vois ? Il m’espionne toutes les nuits. Je finirai par lui faire son affaire. Et il s’est éloigné pour rentrer chez lui, à ce que je croyais… Alors, Isaïe s’est approché de moi…

 

Le Petit-Russien poussa un soupir.

 

— Jamais personne ne m’a aussi bassement outragé que ce chien-là.

 

Sans parler, la mère le tirait vers la table ; elle parvint enfin à asseoir André sur une chaise. Elle se laissa tomber à ses côtés. Pavel resta debout devant elle, tiraillant sa barbe d’un air sombre.

 

— Il me dit que nous étions tous connus de la police, que les gendarmes avaient l’œil sur nous et qu’on nous coffrerait avant le Premier Mai… Je ne répondis rien, me contentai de rire, mais mon cœur commençait à bouillonner. Ensuite, il me dit que j’étais un garçon intelligent, que je ne devrais pas prendre cette voie…

 

Le Petit-Russien s’arrêta, s’essuya le visage de la main gauche ; ses yeux étaient secs et brillants.

 

— Je comprends ! dit Pavel.

 

— Oui ! Il m’a dit qu’il valait mieux entrer au service de la police…

 

Le Petit-Russien tendit le poing.

 

— Quelle âme maudite que cet Isaïe !… Il aurait mieux valu qu’il me frappât au visage… cela m’aurait été moins pénible et ça aurait peut-être mieux valu pour lui aussi ! Mais j’ai perdu patience quand il m’a ainsi craché dans le cœur son infecte salive !

 

André dégagea convulsivement sa main de la main de Pavel, et ajouta avec dégoût, d’une voix plus sourde :

 

— Je l’ai frappé en pleine figure et suis parti… Derrière moi, j’entendis Dragounov dire tout bas : — Tu es bien attrapé. Il était resté caché au coin de la rue… sans doute…

 

Après un instant de silence, le Petit-Russien reprit :

 

— Je ne me suis pas retourné… et pourtant je sentais… je comprenais la possibilité… Puis j’entendis un bruit… Je suis parti tout tranquillement comme si je venais de pousser du pied un crapaud… Quand je suis arrivé à la fabrique, on criait ; — Isaïe a été tué ! Je ne voulais pas le croire. Mais ma main m’a fait mal… Je n’en suis plus maître… elle ne me fait pas souffrir, mais on dirait qu’elle s’est raccourcie…

 

Il jeta un coup d’œil rapide sur sa main et continua :

 

— Je ne réussirai sans doute Jamais à laver cette tache impure !

 

— Pourvu que ton cœur soit pur, mon chéri ! dit la mère en pleurant.

 

— Je ne m’accuse pas… oh non ! reprit le Petit-Russien avec fermeté. Mais c’est répugnant… Il n’est pas agréable d’avoir une boue pareille dans la poitrine, je n’ai pas besoin de cela !

 

— Que penses-tu faire ? demanda Pavel en le regardant d’un air soupçonneux.

 

— Ce que je veux faire ? répéta André.

 

Il se plongea dans ses réflexions, baissa la tête, puis, la redressant, il dit avec un petit rire :

 

— Je ne crains pas de dire que c’est moi qui l’ai frappé… Mais j’ai honte de l’avoir fait !

 

Il laissa tomber ses bras, se leva et répéta :

 

— Je ne puis pas le dire, j’ai honte !

 

— Je ne te comprends pas bien, dit Pavel en haussant les épaules. Ce n’est pas toi qui l’a tué, et si même…

 

— Frère, c’est un homme malgré tout… L’assassinat est une chose répugnante… Savoir qu’un autre assassine et ne pas l’empêcher… c’est peut-être une infâme lâcheté…

 

Pavel répliqua avec fermeté :

 

— Je ne te comprends pas du tout !

 

Il ajouta après un moment de réflexion :

 

— Ou plutôt je puis comprendre… mais non éprouver ce sentiment.

 

La sirène résonna. Le Petit-Russien pencha la tête sur l’épaule pour écouter l’appel autoritaire, et déclara en se secouant :

 

— Je ne veux pas aller travailler…

 

— Moi non plus ! répliqua Pavel.

 

— Je veux aller aux bains ! répliqua André avec un petit rire.

 

Et, s’étant habillé à la hâte, il sortit, maussade…

 

La mère l’accompagna d’un regard de compassion, et dit à son fils :

 

— Tu diras ce que lu voudras, Pavel. Je le sais : c’est un péché que de tuer un homme… et pourtant, je trouve que personne n’est coupable… En regardant Isaïe je me suis rappelée qu’il m’avait menacée de te faire pendre… Je n’avais plus d’irritation contre lui, ni de joie de ce qu’il était mort… Mais j’en avais pitié, tout bonnement… Et maintenant, voici qu’il ne me fait plus même pitié…

 

Elle s’interrompit, réfléchit un instant et reprit en souriant d’étonnement :

 

— Seigneur Jésus !… Pavel, entends-tu ce que je dis ?

 

Pavel ne l’avait sans doute, pas écoutée. Tête baissée, il arpentait lentement la chambre ; il s’écria d’une voix sombre :

 

— La voilà, la vie, maman ! Tu vois comme on a excité les hommes les uns contre les autres ! Bon gré, mal gré, on est obligé de frapper. Et qui ? Un homme aussi privé de droits que soi-même, un homme encore plus malheureux que soi, parce qu’il est bête… Les agents de police, les gendarmes, les espions, ce sont tous des ennemis pour nous, et pourtant, ce sont des gens comme nous ; on les exploite, eux aussi ; on ne les considère pas non plus comme des hommes. Et ainsi, on a opposé les hommes les uns aux autres ; on les a aveuglés par la bêtise et la peur, on leur a lié les mains et les pieds ; on les opprime et on les exploite, on les écrase et on les frappe les uns au moyen des autres. On a transformé les hommes en carabines, en gourdins, en cailloux, et on appelle cela de la civilisation ! C’est le Gouvernement, l’État…

 

Il s’approcha de sa mère.

 

— C’est cela qui est crime, mère ! Un atroce assassinat de millions d’hommes, un meurtre d’âmes !… Comprends-tu ? on tue les âmes ! Tu vois la différence entre nos ennemis et nous : quand l’un de nous frappe un homme, il en est honteux, dégoûté, il en souffre… mais il est surtout écœuré. Les autres, en revanche, ils assassinent les gens par milliers, tranquillement, sans pitié, sans frémir ; ils tuent avec joie, oui, avec joie !… Et ils oppriment ainsi tout le monde, uniquement pour conserver le bois de leur maison, leurs meubles, leur or, l’argent, des chiffons de papier inutiles, toutes ces misérables vétilles qui leur donnent de l’autorité sur leurs semblables. Penses-y, ce n’est pas pour se protéger eux-mêmes qu’ils tuent le peuple, qu’ils mutilent les âmes, ce n’est pas pour eux-mêmes qu’ils le font, mais pour défendre leur propriété.

 

Pavel saisit la main de sa mère et l’étreignit en se penchant vers elle :

 

— Si tu pouvais ressentir toute cette abomination, cette infecte pourriture… tu comprendrais que nous avons raison… tu verrais comme notre cause est grande et belle !

 

La mère se leva, tout émue ; elle était pleine du désir de fondre son cœur avec celui de son fils en un même brasier.

 

— Attends, Pavel… attends ! chuchota-t-elle, haletante. Je comprends, je sens… attends !


XXV 


Sous l’auvent, quelqu’un venait d’arriver et remuait avec bruit. La mère et le fils se regardèrent en tressaillant.

 

La porte s’ouvrit lentement et livra passage à Rybine, qui entra en se courbant.

 

— Voilà ! dit-il en relevant la tête et en souriant. Ah ! je me suis bien ennuyé de vous et je suis heureux de vous revoir !

 

Il était vêtu d’une courte pelisse, toute tachée de goudron, et chaussé de souliers de tille ; des moufles noires pendaient à sa ceinture ; il était coiffé d’une casquette de fourrure.

 

— Comment va la santé ? On t’a relâché, Pavel ? Comment vas-tu, mère ?

 

Rybine souriait en montrant ses dents blanches ; sa voix était plus douce qu’autrefois ; son visage, encore plus mangé par sa barbe. Contente de le revoir, la mère alla au-devant de lui, serra sa grande main noire, et dit en aspirant l’odeur de goudron violente et saine qu’il apportait avec lui :

 

— Ah ! c’est toi… Eh bien, je suis heureuse !…

 

— Tu fais un beau paysan, dit Pavel en souriant.

 

Rybine répondit en se débarrassant de son manteau, sans se presser :

 

— Oui, je suis redevenu campagnard. Vous autres, vous vous transformez peu à peu en messieurs, mais moi, je retourne en arrière, voilà !

 

Et tout en arrangeant sa blouse de coutil, il passa dans la chambre, qu’il examina d’un coup d’œil circulaire.

 

— Vous n’avez pas plus de meubles qu’avant, à ce que je vois, fit-il, ce sont les livres seulement qui ont augmenté… voilà ! C’est la plus précieuse propriété qu’on puisse avoir maintenant… c’est vrai ! Eh bien, comment vont les affaires ? Racontez !

 

Il s’assit en écartant largement les jambes, appuya la paume de ses mains sur ses genoux, fixa un regard inquisiteur et attentif sur son hôte. Content et comme rafraîchi, il attendait la réponse de Pavel avec un bon sourire.

 

— Les affaires vont bien, déclara Pavel.

 

— C’est réjouissant, très réjouissant… dit Rybine.

 

— Veux-tu du thé ? demanda la mère.

 

— Volontiers, et aussi un petit verre d’eau-de-vie… et, si vous m’offrez à manger, je ne refuserai pas non plus. Je suis content de vous revoir… voilà !

 

— Comment allez-vous, Mikhaïl Ivanovitch ? reprit Pavel en s’asseyant en face de lui.

 

— Assez bien. Je me suis arrêté à Eguildiévo ; vous connaissez Eguildiévo ? C’est un bon village. Il y a deux foires par année et plus de deux mille habitants. Ce sont des gens méchants. Il n’y a pas de terre pour cultiver, on loue les terrains d’apanage, mais ils sont mauvais. Je suis engagé comme manœuvre chez un exploiteur du peuple ; il n’en manque pas chez nous de ces sangsues, c’est comme des mouches sur un cadavre. Nous fabriquons du charbon, nous extrayons du goudron de bouleau. Je travaille deux fois plus qu’ici et reçois quatre fois moins, voilà ! Nous sommes sept ouvriers… chez cette sangsue… ce sont tous des jeunes gens du pays, excepté moi… ils savent tous lire et écrire… Il y en a un, Jéfim, qui est très débrouillard…

 

— Et vous parlez souvent avec eux ? demanda Pavel avec animation.

 

— Bien entendu. J’ai emporté avec moi toutes vos brochures ; j’en ai trente-quatre. Mais j’aime mieux me servir de ma Bible, on y trouve tout ce qu’on veut, et c’est un gros livre autorisé, c’est le Saint-Synode qui le publie, on peut y croire.

 

Il cligna de l’œil avec malice et continua :

 

— Seulement, ce n’est pas suffisant. Je suis venu ici pour chercher de la lecture… Comme nous allions livrer du goudron, ce Jéfim et moi, nous avons fait un crochet pour venir chez toi… Donne-moi des livres avant que Jéfim vienne… il est inutile qu’il sache tout…

 

La mère regardait Rybine, il lui semblait qu’en enlevant son veston, il s’était dépouillé d’autre chose encore. Il était moins grave qu’autrefois et son regard avait plus de ruse.

 

— Maman ! dit Pavel, allez chercher les livres… Dites que c’est pour la campagne… on saura ce qu’il faut vous donner…

 

— Bien ! répondit la mère. J’irai dès que le samovar sera prêt.

 

— Et toi aussi, tu t’occupes de ces choses, mère ? demanda Rybine en riant. Il y a beaucoup d’amateurs de livres dans mon village. L’instituteur lui-même y prend goût. On dit que c’est un bon garçon, quoiqu’il ait été élevé au séminaire. Il y a aussi une maîtresse d’école, à sept verstes de là… Mais ils ne veulent pas se servir de livres interdits, ils ont peur, c’est le gouvernement qui les paie… et voilà ! Il me faut des livres défendus, bien piquants… je les distribuerai en cachette. Et si le prêtre ou quelqu’un de la police s’en aperçoit, ils croiront que ce sont les maîtres d’école qui font de la propagande. Moi, personne ne me soupçonnera !

 

Heureux de sa trouvaille, il se mit à rire.

 

— Vois-tu ça ! pensa la mère. Tu as l’air d’un ours et tu es un renard…

 

Pavel se leva et, tout en arpentant la chambre, il dit, d’un ton de reproche :

 

— Nous vous donnerons des livres, Mikhaïl Ivanovitch ; seulement, ce que vous vous proposez de faire n’est pas bien !

 

— Pourquoi cela ? demanda Rybine, les yeux écarquillés.

 

— Parce qu’il faut toujours répondre de ce qu’on fait… C’est mal d’arranger les affaires de manière à en rendre responsables d’autre que soi !

 

La voix de Pavel était sévère.

 

Rybine regarda à terre, hocha la tête et répliqua :

 

— Je ne comprends pas ce que tu dis !

 

— Qu’en pensez-vous ? demanda Pavel en s’arrêtant devant lui. Les instituteurs seront-ils mis en prison si on les soupçonne de répandre des livres interdits ?

 

— Oui… et qu’est-ce que cela fait ?

 

— Mais, puisque c’est vous qui aurez distribué les livres et non eux, c’est vous qui devez aller en prison !

 

— Que tu es drôle ! s’exclama Rybine en riant et en se frappant le genou. Qui me soupçonnerait, moi simple paysan, de m’occuper de choses pareilles ? est-ce que cela arrive ? Les livres, c’est l’affaire des messieurs, c’est eux qui doivent en répondre…

 

La mère voyait que Pavel ne comprenait pas Rybine. Il avait à demi fermé les paupières, ce qui indiquait qu’il était fâché. Elle s’interposa avec douceur :

 

— Mikhaïl Ivanovitch veut bien faire l’affaire, mais à condition que d’autres soient châtiés pour lui…

 

— Voilà ! acquiesça Rybine en se caressant la barbe.

 

— Maman, répliqua Pavel avec sécheresse, si l’un d’entre nous, André, par exemple, commettait quelque infraction aux lois et qu’on me remît en prison, que dirais-tu ?

 

La mère tressaillit, regarda son fils, toute déconcertée, et répondit en hochant la tête :

 

— Comment pourrait-on agir ainsi envers un camarade ?

 

— Ah ! ah ! fit Rybine. Je te comprends maintenant, Pavel !

 

Et, avec un sourire sardonique, il dit à la mère :

 

— C’est une affaire délicate, cela, mère !

 

Puis, s’adressant de nouveau à Pavel, il reprit d’un ton doctoral :

 

— Tu es encore bien naïf, frère ! Il ne faut pas s’occuper d’honneur quand on travaille à une cause secrète. Réfléchis donc : premièrement, c’est la personne chez laquelle on trouvera les livres qui sera mise en prison tout d’abord, et non l’instituteur. Secondement, le contenu des livres autorisés que les maîtres d’école distribuent est le même que celui des livres interdits, les mots seuls sont changés, et il y a moins de choses vraies que dans les nôtres… Donc les instituteurs ont le même but que moi, mais eux font des détours, tandis que je prends la route la plus directe… Pourtant aux yeux des autorités, nous sommes également coupables, n’est-ce pas ? Troisièmement, frère, je n’ai rien à faire avec eux. Les piétons sont de mauvais compagnons pour les cavaliers. Je n’agirais peut-être pas ainsi envers un paysan. Le maître d’école est un fils de prêtre ; l’institutrice, la fille d’un propriétaire foncier ; je ne sais pas pourquoi ils se mettent à soulever le peuple. Moi, paysan, je ne puis connaître leurs pensées de gens instruits. Je sais ce que je fais, mais j’ignore ce qu’ils veulent. Pendant des milliers d’années, les grands étaient de vrais seigneurs et écorchaient les paysans ; brusquement ils se réveillent et se mettent à ouvrir les yeux à leurs victimes… Je ne suis pas un amateur de contes de fées, frère, et cela en est un. Pour moi, les gens riches et instruits, quels qu’ils soient, me sont lointains. En hiver, quand on traverse les champs, on aperçoit parfois quelque chose de vivant qui s’agite au loin. Est-ce un renard, un loup, un chien ? on ne peut le distinguer, on en est trop éloigné…

 

La mère jeta un coup d’œil sur son fils. Il avait l’air triste.

 

Les yeux de Rybine étincelaient d’un éclat sombre ; content de lui-même, il continua fébrilement en passant ses doigts dans sa barbe :

 

— Je n’ai pas le temps de faire l’aimable… Le moment est trop sérieux… chacun doit travailler selon sa conscience… chaque oiseau a son cri spécial…

 

— Mais il y a des riches qui se sacrifient pour le peuple, qui passent toute leur vie en prison, intervint la mère en pensant à des visages familiers.

 

— Ceux-là, c’est une autre affaire ! dit Rybine. Quand le paysan s’enrichit, il se frotte aux seigneurs. Quand le seigneur s’appauvrit, il devient l’ami du paysan. Lorsque la bourse est vide, l’âme est bien forcée d’être pure… Te souviens-tu, Pavel, tu m’as expliqué une fois que les opinions dépendent de la manière dont on vit, que si l’ouvrier dit « oui », le patron est obligé de dire « non », et que si l’ouvrier dit « non », le patron criera inévitablement « oui », parce qu’il est le patron. Eh bien, il en est de même pour les paysans et les propriétaires. Quand le paysan est satisfait, le propriétaire n’en dort pas. Je le sais bien, il y a partout des canailles ; et je ne veux pas prendre la défense de tous les paysans sans exception…

 

Rybine s’était levé. Son visage s’assombrit ; sa barbe frémissait comme s’il eût claqué des dents ; il continua en baissant la voix :

 

— J’ai erré de fabrique en fabrique pendant cinq ans, et j’étais désaccoutumé de la campagne ! Quand j’y suis retourné, quand j’ai vu ce qui s’y passait, je me suis dit que je ne pouvais pas vivre comme vivent les paysans ! Tu comprends ? Cela me semblait impossible. Vous autres, vous ne connaissez pas la faim… on ne vous humilie pas trop… Mais, au village, la faim suit l’homme comme une ombre pendant toute son existence ; il n’a aucun espoir d’obtenir assez de pain. La faim a dévoré les âmes, elle a effacé les traits humains ; les gens ne vivent pas, ils pourrissent dans une misère sans remède… Et les autorités font bonne garde ; comme des corbeaux, elles guettent pour voir si le paysan n’a pas un morceau de pain de trop… Quand elles en aperçoivent un, elles l’arrachent à son possesseur et le frappent au visage par-dessus le marché !…

 

Rybine promena son regard autour de lui ; puis il se pencha vers Pavel en appuyant sa main sur la table.

 

— J’ai été dégoûté, j’ai même souffert, quand j’ai revu cette vie de près… J’ai cru que je ne pourrais pas la supporter. Néanmoins, je me suis dominé ; je me suis dit : « Il ne faut pas laisser mon âme me jouer des tours ! Je resterai ici… et si je ne donne pas du pain aux paysans, je ferai du gâchis… un beau gâchis ! Je suis humilié par les gens et pour les gens… L’humiliation est plantée dans mon cœur comme un couteau »…

 

Le front de Rybine était couvert de sueur ; il s’approcha lentement de Pavel et lui posa la main sur l’épaule. Cette main tremblait.

 

— Aide-moi ! Donne-moi des livres qui ne laissent plus de repos à ceux qui les auront lus. Il faut mettre des hérissons sous le crâne des gens. Dis à ceux qui écrivent des brochures pour vous, qu’ils en composent aussi pour la campagne ! Qu’ils écrivent de manière à arroser la campagne comme avec de l’eau bouillante, pour que les cultivateurs, après les avoir lus, marchent à la mort sans murmurer !

 

Il tendit le bras et ajouta d’une voix sourde, en scandant les mots :

 

— Il faut réparer la mort par la mort… voilà ! Donc, il faut mourir pour que les gens ressuscitent. Il faut que des milliers meurent pour que des millions ressuscitent sur toute la terre ! Il est facile de mourir. Si seulement les gens ressuscitaient, si seulement ils se levaient !

 

La mère apporta le samovar et jeta un coup d’œil oblique à Rybine. Ses paroles vigoureuses l’accablaient. Il y avait dans cet homme quelque chose qui lui rappelait son mari : tous deux, ils découvraient les dents et retroussaient leurs manches de la même façon, avec la même irritation impatiente, mais muette. Toutefois, Rybine parlait, ce qui le rendait moins terrible.

 

— Oui, c’est indispensable ! dit Pavel en secouant la tête, il faut faire un journal aussi pour la campagne. Donnez-nous des faits et nous vous imprimerons un journal…

 

La mère regarda son fils en souriant ; puis elle s’habilla et sortit sans mot dire.

 

— Bien ! nous te procurerons tout ce qu’il faudra. Écrivez avec simplicité, afin que les veaux eux-mêmes comprennent ! s’écria Rybine.

 

 

 

 

 

 

XXVI

 

 

La porte d’entrée s’ouvrit. Quelqu’un pénétra dans la maison.

 

— C’est Jéfim ! dit Rybine en jetant un coup d’œil dans la cuisine. Viens ici !… Cet homme-là s’appelle Pavel… c’est de lui que je t’ai parlé…

 

Un grand gaillard au visage large, aux cheveux roux et aux yeux gris, vigoureux et bien découplé, vêtu d’une courte pelisse, se tenait devant Pavel, la casquette à la main, et le regardait en dessous.

 

— Bonjour ! dit-il d’une voix un peu enrouée ; puis ayant serré la main de Pavel, il se mit à lisser ses cheveux raides. Il parcourut la chambre d’un coup d’œil et se dirigea aussitôt, mais avec lenteur, vers le rayon couvert de livres.

 

— Il les a vus ! s’exclama Rybine.

 

Jéfim se retourna, lui lança un coup d’œil et se mit à examiner les livres en disant :

 

— Combien vous en avez ? Et vous êtes probablement trop occupé pour les lire ? À la campagne, on a plus de temps pour cela…

 

— Et moins d’envie ? demanda Pavel.

 

— Pourquoi cela ? Au contraire ! répliqua le jeune homme en se caressant le menton. Maintenant, on est obligé de réfléchir, sinon il ne reste plus qu’à se coucher et à mourir. Comme le peuple ne désire pas mourir, il s’est mis à travailler du cerveau… Géologie ! qu’est-ce que c’est ?

 

Pavel lui expliqua.

 

— Nous n’avons pas besoin de cela ! répondit Jéfim en remettant le livre à sa place.

 

Rybine soupira bruyamment et fit observer :

 

— Le paysan n’est pas curieux de savoir d’où la terre est venue, mais comment elle a été distribuée, comment les propriétaires ont arraché la terre de dessous les pieds du peuple. Qu’elle tourne on qu’elle soit immobile, qu’importe ! pourvu qu’elle donne à manger !…

 

Histoire de l’esclavage ! lut Jéfim ; il demanda à Pavel :

 

— C’est de nous qu’on parle ?

 

— En voici un sur le servage ! répondit Pavel en lui donnant un autre livre. Jéfim le prit, le tourna entre ses doigts, puis le posa et déclara tranquillement :

 

— C’est déjà trop vieux !

 

— Vous avez de la terre ?

 

— Nous ? oui. Nous sommes trois frères et nous avons quatre hectares… c’est tout du sable fin ; ça va très bien pour nettoyer les cuivres ; quant à y cultiver du blé, impossible.

 

Il continua après un silence :

 

— Je me suis libéré de la terre. Elle ne nourrit pas l’homme, elle ne fait que lui lier les mains. Voilà quatre ans que je me loue comme manœuvre. En automne, j’irai au régiment. L’oncle Mikhaïl me dit de ne pas y aller, parce qu’on oblige maintenant les soldats à battre le peuple. Mais je veux y aller quand même. C’est le moment d’y mettre fin. Qu’en pensez-vous ? demanda-t-il sans quitter Pavel de l’œil.

 

— Oui, c’est le moment ! répondit celui-ci en souriant. Seulement ce sera difficile. Il faut savoir parler aux soldats…

 

— Nous apprendrons et nous saurons ! répliqua Jéfim.

 

— Mais si on vous attrape, vous pouvez être fusillés ! conclut Pavel en regardant Jéfim avec curiosité.

 

— On ne nous fera pas grâce ! acquiesça tranquillement le paysan. Il se remit à examiner les livres.

 

— Prends ton thé, camarade, il faut partir ! dit Rybine.

 

— Tout de suite ! répondit Jéfim. Il demanda encore :

 

— Révolution, cela veut dire soulèvement ?

 

André arriva tout rouge, échauffé et maussade. Il serra la main de Jéfim sans parler, s’assit à côté de Rybine et, l’ayant considéré, il se mit à rire.

 

— Pourquoi as-tu l’air triste ? demanda Rybine en lui frappant sur le genou.

 

— Comme ça ! répondit le Petit-Russien.

 

— C’est aussi un ouvrier ? interrogea Jéfim en désignant André d’un mouvement de tête.

 

— Oui, fit André. Pourquoi veux-tu le savoir ?

 

— C’est la première fois qu’il voit des ouvriers de fabrique, expliqua Rybine. Il trouve que c’est un peuple particulier…

 

— En quoi ? demanda Pavel.

 

Jéfim examina attentivement André et dit :

 

— Vous avez des os pointus. Le paysan les a plus ronds…

 

— Le paysan est plus solide sur ses jambes, compléta Rybine. Il sent la terre sous ses pieds ; quand même elle ne lui appartient pas, il la sent ! Mais l’ouvrier de fabrique, c’est comme un oiseau ; il n’a ni patrie, ni foyer ; un jour il est là, le lendemain, il est ailleurs… Même les femmes ne réussissent pas à l’attacher à un endroit ; dès qu’il y a une querelle, il les lâche et s’en va chercher le bonheur ailleurs, tandis que le paysan veut faire mieux chez lui, sans bouger de place… Ah ! voilà la mère qui revient…

 

Et Rybine passa dans la cuisine. Jéfim s’approcha de Pavel et lui demanda avec embarras :

 

— Peut-être me donnerez-vous un livre ?

 

— Volontiers ! dit Pavel.

 

Les yeux du paysan eurent une lueur d’avidité :

 

— Je vous le rendrai ! dit-il vivement. Nos camarades charrient du goudron non loin de chez vous, ils vous le rapporteront. Merci ! Maintenant les livres sont aussi indispensables qu’une chandelle pour la nuit…

 

Rybine rentra ; il avait remis son manteau ; sa ceinture était tendue…

 

— Allons-nous-en ! c’est l’heure !

 

— Vois-tu, j’ai de quoi lire ! s’exclama Jéfim en lui montrant les livres avec un large sourire.

 

Lorsqu’ils furent partis, Pavel s’écria en s’adressant à André :

 

— As-tu vu ces diables ?

 

— Oui ! dit le Petit-Russien, on dirait des nuages au crépuscule… ils sont épais, sombres, ils avancent lentement…

 

— Vous parlez de Rybine ? interrompit la mère. On ne croirait pas qu’il a vécu à la fabrique… Il est redevenu tout à fait paysan… Il est terrible !

 

— C’est dommage que tu n’aies pas été là ! dit Pavel à André, qui, assis près de la fenêtre, contemplait son verre de thé d’un air sombre. Tu aurais pu voir le jeu d’un cœur, toi qui parles constamment de cœur ! Rybine a prononcé de ces paroles… J’en ai été renversé… suffoqué. Je n’ai su que lui répondre… Comme il est défiant envers les hommes et quel peu de valeur il leur attribue !… La mère a raison, cet homme porte une force terrible en lui !

 

— Je connais cela ! répliqua le Petit-Russien, du même air sombre. On a empoisonné les gens ! Quand ils se soulèveront, ils renverseront tout sans faire de distinction. Ils veulent la terre toute nue… et ils arracheront tout ce qui la recouvre…

 

Il parlait lentement, on sentait qu’il pensait à autre chose. La mère lui dit avec ménagement :

 

— Tu devrais te secouer, André !

 

— Attendez, petite mère chérie ! répliqua doucement André, attendez… Quoique je n’aie pas désiré cela, néanmoins c’est abominable !…

 

Et, s’animant soudain, il reprit en frappant du poing sur la table :

 

— Oui, tu as raison, Pavel ; notre paysan mettra la terre à nu, le jour où il se révoltera. Il brûlera tout, comme après une épidémie de peste, pour que toutes les traces de ses humiliations s’envolent en cendres…

 

— Et après, il nous fera obstacle ! continua Pavel à voix basse.

 

— Notre devoir sera de ne pas le lui permettre ! Notre devoir sera de le contenir, Pavel ! C’est nous qui sommes le plus près de lui… Il nous croira… il nous suivra !

 

— Sais-tu, Rybine nous demande de faire un journal pour la campagne !

 

— C’est très bien ! Il faut s’y mettre au plus vite !

 

— Je suis honteux, dit Pavel en riant, de n’avoir pas su discuter avec lui.

 

Le Petit-Russien répliqua avec calme en se frottant la tête :

 

— Tu en auras bien encore l’occasion ! Joue de ton chalumeau, et ceux qui ont les jambes agiles ou dont les pieds ne sont pas collés au sol danseront au son de ta musique ! Rybine a raison quand il dit que, nous autres, nous ne sentons pas la terre sous nos pieds ; et nous ne le devons pas, car c’est nous qui sommes destinés à la mettre en mouvement… Quand nous l’aurons secouée une fois, les gens s’en détacheront… la seconde fois…

 

La mère se mit à rire.

 

— Tout te paraît simple, André, dit-elle.

 

— Eh oui, c’est très simple ! répondit-il ; et il ajouta d’une voix chagrine :

 

— Comme la vie !

 

Quelques instants après, il reprit :

 

— Je vais aller me promener dans les champs…

 

— Après le bain ? Le vent est violent ! Il te soufflera sur la peau ! fit observer la mère.

 

— C’est justement ce qu’il faut ! répondit-il.

 

— Prends garde, tu vas te refroidir ! dit Pavel avec amitié. Tu ferais mieux de te coucher, essaie de dormir.

 

— Non, je veux sortir !

 

Il s’habilla et sortit sans ajouter un mot.

 

— Il souffre ! soupira la mère.

 

— Sais-tu, répondit Pavel, tu as bien fait de le tutoyer, d’être douce avec lui…

 

Elle lui jeta un regard étonné et dit, après un instant de réflexion :

 

— Mais je n’ai pas même remarqué que je l’avais tutoyé… c’est tout à fait par hasard… Il m’est devenu tellement proche… je ne puis dire combien !

 

— Tu as un bon cœur, maman !

 

— Tant mieux, si c’est vrai ! Si seulement je pouvais vous aider… toi… et tous les autres ! Si je savais…

 

— N’aie pas peur, tu sauras !…

 

Elle se mit à rire doucement.

 

— Voilà ce que je ne sais pas, ne pas avoir peur ! Merci pour ton compliment, mon garçon !

 

— C’est bon, maman ! N’en parlons pas ! Sache-le bien, je t’aime et te remercie profondément…

 

Elle s’en alla dans la cuisine pour ne pas le troubler par ses larmes.

 

Le Petit-Russien rentra tard ; il était fatigué ; il se coucha aussitôt en disant :

 

— Je crois bien que j’ai fait dix kilomètres…

 

— Ça va mieux ? demanda Pavel.

 

— Je ne sais pas… Ne fais pas de bruit, je veux dormir.

 

Quelque temps après, Vessoftchikov arriva sale, déguenillé et mécontent, comme toujours.

 

— Tu ne sais pas qui a tué Isaïe ? demanda-t-il à Pavel, en allant et venant gauchement dans la chambre.

 

— Non ! fit Pavel.

 

— Il s’est trouvé un homme qui n’a pas trouvé cette besogne trop dégoûtante. Et moi qui me disposais à l’étrangler ! C’était l’affaire qui me convenait le mieux !

 

— Ne dis pas des choses pareilles, camarade ! reprit Pavel avec amitié.

 

— C’est vrai cela ! continua la mère d’un ton affectueux. Tu es bon et tu as toujours des mots cruels… Pourquoi donc ?

 

En ce moment, il lui était agréable de voir le jeune homme ; son visage grêlé lui paraissait même beau ; elle éprouvait pour lui plus de pitié que jamais.

 

— Je ne suis bon à rien, excepté à des machines de ce genre, répliqua le grêlé d’une voix sourde en haussant les épaules. Je me demande constamment où est ma place. Je ne la trouve pas. Il faut parler avec les gens ; moi, je ne sais pas… Je vois tout… je sens toutes les humiliations des hommes… et je ne peux pas les exprimer… J’ai une âme muette…

 

Il s’approcha de Pavel ; la tête baissée, il grattait la table du doigt. La voix plaintive, triste, comme enfantine et qui ne lui ressemblait pas du tout, il demanda :

 

— Frères, donnez-moi une besogne pénible, n’importe laquelle. Je ne puis pas vivre ainsi sans rien faire… Vous travaillez tous pour la cause, et je vois qu’elle se développe… Mais moi, je reste à l’écart… Je charrie des poutres, des planches… Peut-on vivre ainsi ? Donnez-moi quelque chose de difficile à accomplir.

 

Pavel le prit par la main et l’attira à lui :

 

— Nous penserons à toi !

 

La voix du Petit-Russien résonna derrière la cloison :

 

— Je t’apprendrai à distinguer les caractères d’imprimerie et tu seras un de nos compositeurs, veux-tu ?

 

Vessoftchikov s’approcha de lui en disant :

 

— Si tu me l’apprends, je te donnerai un couteau…

 

— Va-t-en au diable avec ton couteau ! cria le Petit-Russien.

 

— Un bon couteau ! insista le grêlé.

 

André et Pavel se mirent à rire. Vessoftchikov s’arrêta au milieu de la pièce et demanda :

 

— C’est de moi que vous vous moquez ?

 

— Mais oui ! s’écria le Petit-Russien en sautant à bas de son lit… Si nous allions nous promener dans les champs ?… la nuit est belle… la lune brille… Venez-vous ?

 

— Oui, dit Pavel.

 

— Et moi aussi ! déclara le jeune homme. J’aime t’entendre rire, Petit-Russien !

 

— Et moi j’aime quand tu me promets des cadeaux, ajouta André en souriant.

 

Pendant qu’il s’habillait, la mère marmotta :

 

— Habille-toi plus chaudement.

 

Lorsque les trois camarades furent sortis, elle les suivit du regard, jeta un coup d’œil sur les images saintes et dit à voix basse :

 

— Seigneur ! viens-leur en aide !…

 

 

 

 

 

 

XXVII

 

 

…Les jours s’envolaient les uns après les autres avec une rapidité qui empêchait la mère de penser au Premier Mai. La nuit seulement, lorsqu’elle se reposait, fatiguée des tracas bruyants et troublants de la journée, son cœur se serrait, et elle se disait :

 

— Si seulement c’était déjà passé !

 

À l’aurore, la sirène de la fabrique rugissait. Pavel et André prenaient leur thé à la hâte, mangeaient un morceau en donnant à la mère une foule de petites commissions. Et toute la journée, elle tournait comme un écureuil en cage ; elle faisait le dîner, préparait de la colle et une sorte de gelée violette pour l’impression des proclamations ; il venait des gens qui lui remettaient des billets destinés à Pavel et disparaissaient après lui avoir communiqué leur exaltation.

 

Chaque nuit les feuilles qui engageaient les ouvriers à fêter le Premier Mai étaient collées sur les palissades et même aux portes de la gendarmerie ; tous les matins, on en trouvait à la fabrique. Et les policiers parcouraient le faubourg de bonne heure et arrachaient en jurant les affiches violettes ; vers midi, elles réapparaissaient et s’envolaient sous les pieds des passants. Des agents de la police secrète furent envoyés de la ville ; postés au coin des rues, ils fouillaient du regard les ouvriers qui s’en allaient dîner, joyeux et animés, ou qui revenaient à la fabrique. Tout le monde était enchanté de voir que la police était impuissante ; les gens d’âge mûr eux-mêmes se disaient en souriant :

 

— Voyez-vous ça !

 

Et partout de petits groupes se formaient pour discuter les proclamations.

 

La vie bouillonnait ; ce printemps-là, elle était plus intéressante pour tout le monde ; elle apportait quelque chose de nouveau ; aux uns, un prétexte de plus pour s’irriter contre les séditieux et les accabler d’invectives ; aux autres, un faible espoir, une vague inquiétude ; à d’autres encore, et c’était la minorité, la joie aiguë de savoir qu’ils étaient la force qui réveillait le monde.

 

Pavel et André ne dormaient presque plus ; ils rentraient, pâles, enroués, las, un moment avant l’appel de la sirène. La mère savait qu’ils organisaient des réunions dans la forêt, dans le marais ; elle n’ignorait pas que des détachements de police montée faisaient des rondes dans le faubourg, que les agents de la Secrète rôdaient partout, fouillaient les ouvriers qui s’en allaient seuls, dispersaient les groupes et, parfois même, arrêtaient l’un ou l’autre. Elle comprenait que, chaque nuit, son fils et André pouvaient être emmenés. Par moments, il lui semblait que cela aurait mieux valu pour eux.

 

Un silence surprenant se faisait sur le meurtre d’Isaïe. Pendant deux jours, la police locale avait interrogé une dizaine de personnes ; puis, elle s’était désintéressée de l’affaire.

 

Un jour, Maria Korsounova, parlant avec la mère, exprimait l’opinion de la police, avec laquelle elle vivait en paix comme avec tout le monde ; elle dit :

 

— Comment pourrait-on retrouver le coupable ? Ce matin-là, cent personnes peut-être ont vu Isaïe, et sur ce nombre il y en a quatre-vingt-dix, sinon plus, qui l’auraient volontiers assommé… Il a assez ennuyé son prochain pendant ces sept ans…

 

…Le Petit-Russien changeait visiblement. Ses joues s’étaient creusées ; les paupières appesanties s’abaissaient sur ses yeux bombés et les fermaient à demi. Il souriait plus rarement ; une fine ride descendait de ses narines jusqu’aux commissures des lèvres. Il ne parlait plus autant de choses ordinaires ; en revanche, il s’enflammait souvent, en proie à un enthousiasme qui gagnait tous ses auditeurs ; il célébrait l’avenir, la fête lumineuse et merveilleuse du triomphe de la liberté et de la raison…

 

Quand la mort d’Isaïe parut oubliée, André dit un jour d’un ton dédaigneux et en souriant tristement :

 

— Pas plus qu’ils n’aiment le peuple, nos ennemis n’aiment ceux dont ils se servent comme de chiens pour nous traquer !… Ce n’est pas leur fidèle Judas qu’ils regrettent… mais leurs pièces d’argent… oui… pas autre chose !…

 

Et il ajouta, après un instant de silence :

 

— Plus je pense à cet homme, plus j’ai pitié de lui ! Je ne voulais pas qu’on le tuât, non, je ne le voulais pas !

 

— Assez là-dessus, André ! dit Pavel avec fermeté.

 

La mère ajouta à voix basse :

 

— On a heurté du pied un tronc pourri, et il est tombé en poussière !

 

— C’est vrai, mais ce n’est pas consolant ! répondit tristement le Petit-Russien.

 

Il répétait souvent ces paroles, qui prenaient dans sa bouche un sens amer et caustique…

 

…Il vint enfin ce jour si impatiemment attendu… le Premier Mai…

 

Comme toujours, la sirène se mit à rugir avec autorité. La mère, qui n’avait pu fermer l’œil de toute la huit, sauta à bas de son lit ; elle alluma le samovar préparé la veille, et allait frapper à la porte des deux amis, comme d’habitude ; mais elle réfléchit, laissa retomber le bras et s’assit près de la fenêtre, appuyant sa joue sur sa main, comme si elle eût mal aux dents.

 

Au ciel d’un bleu très pâle, des bandes de petits nuages roses et blancs voguaient avec rapidité ; on eût dit un vol de gros oiseaux qui s’enfuyaient à tire d’aile, effrayés par le rugissement de la vapeur. La mère avait la tête lourde ; ses yeux gonflés par l’insomnie étaient secs. Dans sa poitrine régnait un calme étrange ; les battements de son cœur étaient égaux ; elle pensait à des choses coutumières…

 

— J’ai allumé le samovar trop tôt ; l’eau va s’évaporer. Qu’ils dorment un peu plus longtemps que d’habitude, aujourd’hui !… Ils sont épuisés tous les deux…

 

Un rayon de soleil matinal, traversa gaiement la vitre ; la mère y porta la main ; et lorsqu’il se posa sur ses doigts, elle le caressa doucement de l’autre main, avec un sourire pensif. Puis elle se leva, ôta le tuyau du samovar, fit sa toilette sans bruit, et se mit à prier avec de grands signes de croix et en remuant les lèvres. Son visage se rasséréna.

 

Le second sifflement de la sirène fut moins violent, moins assuré ; le son épais et moite tremblait un peu. Il sembla à la mère que le mugissement se prolongeait plus que de coutume.

 

La voix du Petit-Russien retentit dans la chambre.

 

— Tu entends, Pavel ? On nous appelle !…

 

L’un d’eux traîna ses pieds nus sur le sol ; un bâillement suivit.

 

— Le samovar est prêt ! cria la mère.

 

— Nous nous levons ! répondit joyeusement Pavel.

 

— Le soleil brille déjà ! reprit le Petit-Russien, et les nuages s’en vont… Ils sont de trop aujourd’hui, les nuages !…

 

Il pénétra dans la cuisine, tout ébouriffé, le visage encore gros de sommeil, et dit gaiement à Pélaguée :

 

— Bonjour, petite mère ! Comment avez-vous dormi ?

 

La mère s’approcha de lui et répondit à voix basse :

 

— Mon André, reste à côté de lui, je t’en supplie !

 

— Bien entendu ! chuchota le Petit-Russien. Nous resterons ensemble, nous serons partout côte à côte… sache-le bien !

 

— Que complotez-vous, hé ! là-bas ? demanda Pavel.

 

— Rien, mon fils !

 

— La mère me dit de me laver plus proprement, parce que les filles vont nous regarder ! expliqua André, puis il sortit pour faire sa toilette.

 

— « Lève-toi, lève-toi, peuple ouvrier ! » fredonna Pavel.

 

Le jour devenait de plus en plus clair ; les nuages s’élevaient sous la poussée du vent. La mère mit la table. Elle hochait la tête en pensant que tout était bien étrange : les deux amis plaisantaient, mais que leur arriverait-il vers midi ? On n’en savait rien. Elle-même se sentait calme, presque joyeuse.

 

Ils restèrent longtemps à table, pour passer le temps. Comme toujours, Pavel remuait lentement sa cuiller dans son verre de thé ; il salait son pain avec soin, l’entamure, son morceau préféré. Le Petit-Russien agitait ses pieds sous la table ; jamais il ne parvenait à les placer commodément du premier coup ; il regarda le soleil traverser les verres, courir sur les murs et au plafond, et dit :

 

— Quand j’étais un gamin d’une dizaine d’années, l’envie me vint un jour d’attraper un rayon de soleil avec mon verre. Je me coupai la main et je fus battu ; ensuite je sortis dans la cour et, comme le soleil se reflétait dans une flaque d’eau, je me mis à le piétiner. On me battit encore, parce que j’étais tout éclaboussé par la boue… Je criai au soleil : — Ça ne me fait pas mal, diable roux, je n’ai pas mal ! Et je lui tirai la langue… Cela me consolait…

 

— Pourquoi te semblait-il roux ? demanda Pavel en riant.

 

— En face nous demeurait un forgeron ; il avait une figure rubiconde et une barbe rousse. C’était un fameux gaillard, toujours jovial, et je trouvais que le soleil lui ressemblait.

 

La mère perdit patience et dit :

 

— Vous feriez mieux de parler de ce que vous allez faire !…

 

— Tout est organisé ! répliqua Pavel.

 

— Et quand on repasse les choses déjà arrangées, on ne fait que les embrouiller ! expliqua le Petit-Russien avec douceur. Au cas où l’on nous arrêterait, petite mère, Nicolas Ivanovitch viendra vous dire ce qu’il faudra faire ; il vous aidera en tout…

 

— Bien ! dit la mère en soupirant.

 

— J’aimerais aller dans la rue ! fit Pavel d’un air pensif.

 

— Non, reste plutôt à la maison en attendant ! conseilla André. À quoi bon attirer l’attention de la police ? Elle te connaît bien assez !

 

Fédia Mazine accourut tout rayonnant ; il avait des plaques rouges sur la figure. Plein d’émotion, de joie juvénile, il rendit l’attente moins pénible à supporter.

 

— On commence ! annonça-t-il. Le peuple bouge… Dans la rue, les visages sont durs… comme des haches. Vessoftchikov, Vassili Goussev et Samoïlov sont depuis le matin au portail de la fabrique ; ils parlent aux ouvriers… Il y en a déjà une quantité qui sont rentrés chez eux… Allons, c’est le moment ! Il est déjà dix heures.

 

— J’y vais ! dit Pavel d’un ton résolu.

 

— Vous verrez : après le dîner, toute la fabrique chômera ! assura Fédia, et il s’enfuit.

 

— Il brûle comme un cierge au vent ! dit doucement la mère. Elle se leva et passa dans la cuisine pour s’habiller.

 

— Où allez-vous, petite mère ?

 

— Avec vous ! dit-elle.

 

André jeta un coup d’œil à Pavel en tirant sa moustache. D’un geste vif, Pavel arrangea ses cheveux, il rejoignit sa mère dans la cuisine.

 

— Je ne te parlerai pas, maman… et toi, tu ne me diras rien non plus ! C’est entendu, mère chérie !

 

— C’est entendu !… Que Dieu vous garde ! chuchota-t-elle.

 

 

 

 

 

 

XXVIII

 

 

Lorsque dans la rue elle entendit le bruit sourd des voix humaines, lorsqu’elle vit partout, aux fenêtres et aux portes des maisons des groupes de gens qui suivaient André et Pavel d’un regard curieux, ses yeux se voilèrent d’une tache nuageuse qui était tantôt d’un vert transparent, tantôt d’un gris opaque.

 

On saluait les jeunes gens, et il y avait quelque chose de particulier dans ces salutations. La mère entendait des remarques détachées :

 

— Les voilà, les chefs d’armée !…

 

— Nous ne savons pas qui est le chef…

 

— Mais je ne dis rien de mal !…

 

À un autre endroit, une voix cria avec irritation :

 

— Si la police les attrape, ils sont perdus !

 

— « Si »…, mais les attrapera-t-elle ? répliqua une autre voix.

 

Un cri exaspéré poussé par une femme sortit d’une fenêtre et tomba dans la rue comme effrayé.

 

— Es-tu fou ?… tu es père de famille !… Eux, ils sont célibataires… cela leur est égal !…

 

Comme Pélaguée et les deux amis passaient devant la maison d’un estropié nommé Zossimov, auquel la fabrique servait une pension, celui-ci ouvrit la fenêtre et appela :

 

— Pavel, on te coupera la tête ! Brigand, que fais-tu ?…

 

La mère frémit et s’arrêta. Ces mots avaient fait naître en elle une colère aiguë. Jetant un coup d’œil sur le gros visage boursouflé de l’infirme caché derrière la fenêtre et qui continuait à jurer, elle hâta le pas pour rejoindre son fils et marcha à côté de lui, s’efforçant de ne pas rester en arrière.

 

André et Pavel semblaient ne rien voir, ne pas entendre les exclamations qu’on leur lançait. Ils marchaient tranquillement, sans hâte, parlant à haute voix de choses indifférentes. Mironov, homme d’âge mur, modeste et respecté pour la vie pure et sobre qu’il menait, les arrêta.

 

— Vous ne travaillez pas non plus, Danilo Ivanovitch ? demanda Pavel.

 

— Ma femme est près d’accoucher… et puis… il y a de l’agitation dans l’air, aujourd’hui, expliqua Mironov, en examinant attentivement les deux camarades. On dit que vous voulez faire du scandale à la direction, casser les vitres…

 

— Nous ne sommes pas ivres ! fit Pavel.

 

— Nous traverserons simplement la rue en portant des drapeaux et en chantant la chanson de la liberté ! dit le Petit-Russien. Écoutez nos chants, ils vous apprendront nos croyances !

 

— Je les connais déjà, répondit Mironov d’un ton pensif. J’ai lu vos feuillets… Comment, Pélaguée, toi aussi, tu es parmi les rebelles ! s’écria-t-il en souriant et en fixant sur la mère son regard intelligent.

 

— Il faut marcher avec la vérité, même quand on est près de la tombe !

 

— Voyez-vous ça ! dit Mironov. On a probablement raison quand on dit que tu introduis des brochures défendues dans la fabrique.

 

— Qui a dit cela ? demanda Pavel.

 

— Tout le monde ! Eh bien, au revoir… Ne faites pas de bêtises !

 

La mère se mit à rire doucement ; elle était flattée qu’on parlât ainsi d’elle. Pavel lui dit en souriant :

 

— On te mettra en prison, maman !

 

— Je veux bien ! fit-elle.

 

Le soleil montait toujours, mêlant sa chaleur à l’alerte fraîcheur du jour printanier. Les nuages voguaient plus lentement ; leur ombre était devenue plus fine, plus transparente… Ils planaient au-dessus de la rue et des toits, enveloppaient la foule ; ils semblaient purifier le faubourg en essuyant la poussière et la boue des toits et des murs, en enlevant l’ennui des visages. Les voix se faisaient plus joyeuses et sonores, et étouffaient l’écho lointain du vacarme des machines, des soupirs de la fabrique.

 

De partout, des fenêtres, des maisons, des exclamations de rage ou d’inquiétude, gaies ou tristes, s’envolaient et venaient frapper les oreilles de la mère. Elle aurait voulu répliquer, remercier, expliquer, se mêler à la vie étrangement bigarrée de ce jour.

 

Au coin de la grande place, dans une étroite ruelle, une centaine de personnes s’étaient rassemblées autour de Vessoftchikov.

 

— On vous presse pour extraire votre sang comme on exprime le jus d’une baie ! disait-il ; et ses paroles embarrassées tombaient sur la tête des gens.

 

— C’est vrai ! répondirent en même temps quelques voix qui se fondirent en un bruit confus.

 

— Il fait tout son possible, le gamin ! dit le Petit-Russien. Je vais l’aider…

 

Il se baissa et, avant que Pavel eût le temps de l’arrêter, il enfonça son long corps souple dans la foule, tel un tire-bouchon. Sa voix chantante résonna :

 

— Camarades ! On dit qu’il y a sur la terre toutes sortes de peuples : des Juifs et des Allemands, des Français, des Anglais, des Tatars. Mais je ne crois pas que ce soit vrai. Il y a seulement deux races, deux peuples irréconciliables : les riches et les pauvres ! Les gens s’habillent différemment, leur langage aussi diffère ; mais quand on voit comment les seigneurs traitent le peuple, on comprend, que tous sont de véritables bachibouzouks pour les miséreux, une arête dans le gosier !…

 

Des rires éclatèrent dans la foule.

 

La cohue augmentait ; les gens se serraient les uns contre les autres dans la ruelle ; muets, ils tendaient le cou et se dressaient sur la pointe des pieds.

 

André éleva la voix.

 

— À l’étranger, les ouvriers ont déjà compris cette simple vérité. Et aujourd’hui, par cette claire journée du Premier Mai, les travailleurs fraternisent. Ils laissent leur ouvrage et sortent dans les rues des villes pour se voir, pour mesurer leur grande force. Ils vivent d’un seul cœur aujourd’hui, parce que tous les cœurs ont conscience de la force du peuple ouvrier, parce que l’amitié les rapproche et que chacun est prêt à sacrifier sa vie en luttant pour le bonheur de tous, pour la liberté et la justice pour tous !

 

— La police, cria quelqu’un.

 

Dix gendarmes à cheval tournèrent le coin de l’étroite ruelle ; ils se dirigeaient droit sur la foule en agitant leur fouet et en criant :

 

— Circulez !

 

— Qu’est-ce que ces conversations ?

 

— Qui parlait ?…

 

Les visages s’assombrirent ; les gens s’écartaient de mauvais gré pour laisser passer les chevaux. Quelques personnes grimpèrent sur les palissades. Puis des railleries se firent entendre.

 

— On a mis des porcs sur des chevaux, et ils grognent : — Nous aussi nous sommes de grands chefs ! cria une voix.

 

Le Petit-Russien seul était resté au milieu de la rue. Deux chevaux marchèrent sur lui en secouant la tête. Il fit un bond de côté ; en même temps, la mère, le saisit par le bras et l’entraîna en grommelant :

 

— Tu as promis de rester avec Pavel, et tu es le premier à t’exposer seul !

 

— Pardon ! dit le Petit-Russien en souriant à Pavel. Ah ! il y en a sur la terre, de cette police !

 

— C’est bon ! fit la mère.

 

Une fatigue angoissante l’envahissait, lui faisait tourner la tête. Dans son cœur, la joie et le chagrin alternaient. Elle souhaitait que la sirène de midi résonnât bientôt.

 

On arriva enfin sur la grande place, au milieu de laquelle s’élevait l’église. Sur le parvis, se pressaient environ cinq cents personnes assises ou debout, gais jeunes gens, femmes soucieuses et petits enfants. Tous s’agitaient, impatients, levaient la tête et regardaient au loin, dans toutes les directions. Il y avait de l’exaltation dans l’air. Les plus résolus se heurtaient aux craintifs et aux ignorants. Un bruit sourd de frottements hostiles s’élevait :

 

— Mitia ! suppliait une voix féminine toute tremblante, prends garde à toi !

 

— Laisse-moi tranquille !

 

La voix familière et grave de Sizov disait, calme et persuasive :

 

— Non, il ne faut pas abandonner les jeunes ! Ils sont devenus plus sages que nous ; ils ont plus d’audace ! Qui est-ce qui est intervenu à propos du kopek du marais ? Ce sont eux ! Il faut s’en souvenir ! Eux, on les a mis en prison pour cela… mais tout le monde a profité de leur courage !

 

Le rugissement de la sirène dévora le bruit des conversations. La foule frémit ; ceux qui étaient assis se levèrent ; un instant, tout se tut, on était comme aux aguets ; un grand nombre de visages pâlirent.

 

— Camarades ! s’écria Pavel d’une voix ferme et sonore.

 

Un brouillard sec et embrasé brûla les yeux de la mère ; elle se plaça derrière son fils, d’un seul élan, recouvrant soudain ses forces. Les groupes se tournaient vers Pavel et l’entouraient comme des fragments de fer attirés par un aimant.

 

— Frères ! voici venue l’heure où nous renions cette vie pleine d’avidité, de ténèbres et de haine, cette vie d’oppression, cette vie dans laquelle nous n’avons pas de place, où nous ne sommes pas des hommes !

 

Il s’interrompit ; les travailleurs gardèrent le silence et se serrèrent autour de lui en une foule encore plus compacte. La mère regarda le visage de son fils ; elle ne put voir que ses yeux, fiers et hardis, étincelants.

 

— Camarades ! Nous avons décidé de déclarer ouvertement aujourd’hui qui nous sommes ; aujourd’hui, nous déployons notre drapeau, le drapeau de la raison, de la vérité, de la liberté !

 

Une hampe longue et blanche se dressa en l’air, puis elle s’abaissa, tomba dans la foule, où elle disparut ; un instant après, au-dessus des têtes se déployait, tel un oiseau écarlate, l’étendard du peuple ouvrier…

 

Pavel leva le bras ; la hampe vacilla ; alors, une dizaine de mains saisirent le bois blanc et lisse ; parmi elles se trouva celle de la mère.

 

— Vive le peuple ouvrier ! s’écria Pavel.

 

Des centaines de voix lui répondirent en un écho sonore.

 

— Vive notre parti, camarades ! Vive la liberté du peuple russe !…

 

La foule était houleuse : ceux qui comprenaient la signification du drapeau se frayaient une voie jusqu’à lui ; Mazine, Samoïlov, les deux Goussev, s’étaient placés à côté de Pavel ; tête baissée, Vessoftchikov repoussait la foule ; et d’autres jeunes gens aux yeux animés, que la mère ne connaissait pas, se plaçaient au premier rang en l’écartant.

 

— Vive le peuple opprimé, vive la liberté !… continuait Pavel.

 

Et, avec une force et une joie sans cesse croissantes, des milliers de voix lui répondaient, et cette rumeur secouait l’âme.

 

La mère saisit la main du grêlé et celle de quelqu’un d’autre ; les larmes l’étouffaient, mais elle ne pleurait pas ; ses jambes chancelaient ; elle dit d’une voix tremblante :

 

— Oui… c’est la vérité !… mes amis !

 

Un large sourire éclairait le visage grêlé de Vessoftchikov ; il regardait l’étendard en rugissant des mots vagues et la main tendue vers le symbole de la liberté. Puis, soudain, il enlaça la mère, l’embrassa et se mit à rire.

 

— Camarades ! commença le Petit-Russien, dominant le sourd murmure de la foule de sa voix douce et chantante, nous nous sommes levés en l’honneur d’un Dieu nouveau, du Dieu de la lumière et de la vérité, du Dieu de la raison et de la bonté ! Nous partons pour la croisade, camarades, et la route sera longue et pénible ! Le but est éloigné, mais les couronnes d’épines sont proches ! Qu’ils s’en aillent ceux qui nient la force de la vérité, ceux qui n’ont pas le courage de la défendre jusqu’à la mort, ceux qui n’ont pas confiance en eux-mêmes et ont peur de la souffrance ! Nous voulons seulement ceux qui croient en notre succès ; ceux qui ne voient pas le but ne doivent pas nous suivre, car le chagrin et les souffrances les attendent. Formez les rangs, camarades ! Vive le Premier Mai, fête de l’humanité libre !

 

La foule se fit plus dense encore. Pavel agita le drapeau qui se déploya et flotta, éclairé par le soleil, large et rouge…

 

— Renions le vieux monde ! entonna Fédia Mazine d’une voix sonore.

 

La réponse retentit comme une vague puissante et douce :

 

— Secouons la poussière de nos pieds !…

 

Un sourire ardent aux lèvres, la mère se plaça derrière Fédia ; par-dessus la tête de celui-ci, elle voyait son fils et le drapeau. Autour d’elle, des visages animés apparaissaient et disparaissaient ; des yeux de toutes couleurs étincelaient ; son fils et André étaient au premier rang. Elle entendait leurs voix : celle d’André, moite et voilée, se mêlait fraternellement à la voix plus épaisse et rude de son fils :

 

        Lève-toi, peuple ouvrier,

        Révoltez-vous, gens affamés !…

 

Et le peuple courait à la rencontre de l’étendard rouge, ses cris se mêlaient aux vibrations de la chanson, de la chanson qu’à la maison on chantait à voix plus basse que les autres. Dans la rue, elle résonnait avec une force terrible, comme l’airain d’une cloche ; elle conviait les hommes à suivre la voix lointaine qui menait à l’avenir, mais elle les prévenait loyalement des difficultés certaines.

 

        Nous irons vers nos frères souffrants…

 

Le chant se déroulait, enveloppant la foule.

 

Un visage de femme, à la fois effrayé et joyeux, vacillait à côté de la mère ; une voix tremblante s’exclamait en sanglotant :

 

— Mitia, où vas-tu ?

 

Pélaguée répondit sans s’arrêter :

 

— Laissez-le aller… ne vous inquiétez pas ! Moi aussi, j’avais peur… Le mien est au premier rang ! Celui qui porte le drapeau, c’est mon fils !

 

— Malheureux ! Où allez-vous ! Il y a des soldats là-bas !

 

Et posant soudain sa main osseuse sur le bras de Pélaguée, la femme grande et maigre s’écria :

 

— Écoutez donc comme ils chantent !… Ma chère… Mitia chante aussi !…

 

— Ne vous inquiétez pas ! murmura la mère. C’est une affaire sacrée… Jésus lui-même n’aurait pas existé s’il n’y avait pas eu des hommes qui sont morts à cause de lui.

 

Cette pensée lui avait brusquement traversé le cerveau et l’avait frappée par sa sévérité nette et simple. La mère examina le visage de celle qui lui serrait le bras avec tant de force et répéta, avec un sourire d’étonnement :

 

— Notre Seigneur Jésus-Christ ne serait pas venu dans le monde si les gens ne périssaient pas pour sa gloire !

 

Sizov apparut à côté d’elle. Enlevant sa casquette et l’agitant au rythme de la chanson, il dit à la mère :

 

— Ils agissent ouvertement, hein, la mère ? Ils ont inventé un chant… et quel chant ! Hein, mère ?

 

        Le tsar a besoin de soldats pour ses régiments ;

        Donnez-lui vos fils…

 

— Ils n’ont peur de rien ! reprit Sizov. Mon fils à moi est dans la tombe… c’est la fabrique qui l’a tué… oui !

 

Le cœur de la mère battait avec une violence extrême ; elle se laissa devancer. On la poussa de côté, contre la palissade, et une épaisse vague humaine s’écoula devant elle en vacillant. Elle vit que la foule était nombreuse, ce qui la remplit de joie.

 

        Lève-toi, lève-toi, peuple opprimé !

 

On eût dit une énorme trompette de cuivre qui résonnait aux oreilles des hommes, éveillant chez l’un le désir de combattre, chez l’autre un bonheur vague, le pressentiment de quelque chose de nouveau, une curiosité ardente. Ici, elle faisait naître la palpitation d’espoirs incertains, là, elle frayait une issue au torrent caustique de la haine amassée au cours des années. Tous regardaient en avant, à l’endroit où le drapeau rouge flottait.

 

— Vous marcher en chœur ! Bravo les enfants ! hurla une voix enthousiasmée.

 

Et l’homme, éprouvant sans doute un sentiment qu’il ne pouvait exprimer par les paroles coutumières, se mit à jurer avec énergie.

 

Mais la fureur aussi, la fureur sombre et aveugle de l’esclave, sifflait comme un serpent entre les dents serrées, se tordait en mots irrités.

 

— Hérétiques, cria quelqu’un d’une voix cassée en brandissant le poing à une fenêtre.

 

Et un glapissement perçant vrilla les oreilles de la mère.

 

— Comment ! se révolter contre Sa Majesté l’Empereur ! Contre le tsar !…

 

Des visages fripés passaient rapidement sous ses yeux. Des hommes et des femmes s’élançaient ; la foule coulait comme de sa lave noire, attirée par la chanson, dont les accents vigoureux semblaient déblayer la route. Dans le cœur de la mère, montait le désir de crier aux gens :

 

— Mes amis bien-aimés !…

 

Quand elle regardait au loin l’étendard rouge, elle apercevait, sans le distinguer nettement, le visage de son fils, son front bronzé, ses yeux illuminés de l’ardente flamme de la foi.

 

Maintenant, elle se trouvait aux derniers rangs de la foule, au milieu de gens qui marchaient sans se presser, qui regardaient en avant avec indifférence, avec la froide curiosité du spectateur pour lequel l’issue de la pièce n’a plus de secret et qui parle à mi-voix, avec un ton de certitude…

 

— Il y a une compagnie près de l’école, et une autre à la fabrique…

 

— Le gouverneur est arrivé…

 

— C’est vrai ?

 

— Je l’ai vu de mes yeux !…

 

Quelqu’un lança deux ou trois jurons et dit :

 

— Tout de même on commence à avoir peur de nous autres !… On nous envoie des soldats… et le gouverneur !

 

— Mes amis bien-aimés ! pensa la mère, et son cœur battit plus vite.

 

Mais autour d’elle, les paroles se faisaient froides et mortes. Elle hâta le pas pour s’éloigner de ses compagnons ; elle n’eut pas de peine à les devancer, car ils marchaient lentement, paresseusement.

 

Soudain, ce fut comme si la tête de la foule avait heurté quelque chose, il y eut un mouvement de recul, un bruit sourd. Le chant sembla frémir et, après avoir résonné avec plus de force, l’épaisse vague de sons s’abaissa de nouveau, glissa en arrière. Les voix se taisaient les unes après les autres, çà et là on faisait des efforts pour essayer de soulever de nouveau le chant à sa hauteur primitive.

 

Lève-toi, lève-toi, peuple opprimé ! Sus à l’ennemi, gens affamés !

 

Mais il n’y avait déjà plus dans cet appel la certitude générale qui vibrait auparavant ; l’inquiétude s’y était mêlée.

 

Pélaguée ne pouvait voir ce qui s’était passé au premier rang, mais elle le devinait ; écartant les gens, se frayant un passage, elle avança rapidement ; la foule reculait, des têtes se baissaient, des sourcils se fronçaient ; il y avait des sourires embarrassés, des coups de sifflets railleurs. La mère examinait les visages avec tristesse ; ses yeux questionnaient, suppliaient, appelaient…

 

— Camarades ! s’écria Pavel. Les soldats sont des hommes comme nous. Ils ne nous frapperont pas ! Pourquoi le feraient-ils ? Parce que nous apportons la vérité nécessaire à tous ? Mais, eux aussi, ils ont besoin de notre vérité… Ils ne comprennent pas encore, mais le temps est proche où ils se mettront dans nos rangs, où ils marcheront non plus sous l’étendard des pillards et des assassins, mais sous le nôtre, sous le drapeau de la liberté et du bien. Et pour qu’ils comprennent plus vite notre liberté, il faut que nous allions de l’avant ! En avant, camarades ! toujours en avant !

 

La voix de Pavel était ferme ; les mots tombaient nets et distincts, mais l’attroupement s’éparpillait ; les uns après les autres, les gens s’en allaient, qui à droite, qui à gauche, glissant le long des murs et des clôtures. Maintenant, la foule figurait un triangle dont Pavel était la pointe ; au-dessus de sa tête, le drapeau du peuple ouvrier flamboyait. Elle ressemblait aussi à un oiseau noir, qui, déployant ses ailes, resterait aux aguets prêt à s’envoler, et Pavel en était la tête…

 

 

 

 

 

 

XXIX

 

 

La mère aperçut au bout de la rue une petite muraille grise et basse, composée de gens sans visage et qui barraient l’entrée de la place. À l’épaule de chacun d’eux brillaient de minces bandes d’acier aigu. Et, cette muraille silencieuse et immobile répandait comme un froid sur la foule ; Pélaguée en fut glacée jusqu’au cœur.

 

Elle se dirigea du côté où ceux qu’elle connaissait et qui étaient en avant se fondaient avec les inconnus, comme pour s’appuyer sur eux. Elle poussa du flanc un homme de haute taille, rasé et borgne ; il tourna vivement la tête pour la voir.

 

— Que veux-tu ? Qui es-tu ? demanda-t-il.

 

— La mère de Pavel Vlassov ! répondit-elle ; elle sentait que ses jambes fléchissaient et que sa lèvre inférieure s’abaissait.

 

— Ah ! dit le borgne.

 

— Camarades ! continuait Pavel. La vie tout entière est en avant de nous. Nous n’avons pas d’autre chemin. Chantons !

 

Un silence angoissant plana. Le drapeau s’éleva, se balança et, flottant au-dessus des têtes, se dirigea vers le mur gris des soldats. La mère frémit, ferma les yeux et poussa un gémissement : quatre personnes seulement s’étaient détachées de la foule, et c’étaient Pavel, André, Samoïlov et Mazine.

 

Soudain, la voix claire de Fédia Mazine s’éleva dans l’air, tremblante et lente :

 

— Vous êtes tombés victimes ! entonna-t-il.

 

— Dans la lutte fatale ! continuèrent deux voix épaisses et assourdies, comme deux soupirs pénibles. Les gens firent quelques pas en avant, marchant au rythme de la mélodie. Et un nouveau chant vibra, déterminé et créateur de résolutions.

 

— Vous avez sacrifié votre vie ! chanta Fédia dont la voix s’allongeait comme un ruban bigarré.

 

— Pour la liberté ! reprenaient les camarades en chœur.

 

— Ah ! vous commencez à chanter le Requiem, fils de chiens ! cria quelqu’un d’une voix malveillante.

 

— Battez-les ! répliqua une autre voix rageuse.

 

La mère passa ses deux mains sur sa poitrine ; elle se retourna et vit que la foule, qui remplissait auparavant la rue d’une masse compacte, stationnait maintenant indécise, et regardait se détacher d’elle ceux qui entouraient l’étendard. Ils furent suivis par une dizaine de personnes ; à chaque pas en avant, quelqu’un bondissait de côté comme si le milieu de la rue eût été incandescent et qu’il brûlât les semelles.

 

— L’arbitraire tombera… prophétisait le chant, sur les lèvres de Fédia.

 

— Et le peuple se lèvera ! lui répondit un chœur de voix puissantes, énergiques et menaçantes.

 

Mais des paroles chuchotées se faisaient jour au travers du courant harmonieux.

 

Des mots brefs retentirent :

 

— Croisez baïonnette !

 

Les baïonnettes se tordirent en l’air, puis s’abaissèrent et s’allongèrent dans la direction du drapeau, comme avec un sourire rusé.

 

— Marche !

 

— Les voilà partis ! dit le borgne en enfonçant les mains dans ses poches, et en s’éloignant à grandes enjambées…

 

La muraille grise s’ébranla et, occupant toute la largeur de la rue, avança froidement, à pas égaux, poussant devant elle le râteau des pointes d’acier étincelantes comme de l’argent. Pélaguée se rapprocha alors de Pavel ; elle vit André se placer devant son fils et le protéger de son long corps.

 

— À côté de moi, camarade ! cria Pavel d’un ton tranchant.

 

André chantait, les mains croisées derrière le dos, la tête haute, Pavel le poussa de l’épaule en clamant de nouveau :

 

— À côté de moi ! Tu n’as pas le droit de te tenir là ! C’est le drapeau qui doit être le premier.

 

— Dis… per… sez-vous ! cria un petit officier d’une voix aigrelette, en agitant un sabre rutilant. À chaque pas, il frappait le sol du talon avec rage, sans plier les genoux. Les yeux de la mère furent attirés par ses bottes reluisantes.

 

À côté de lui et un peu en arrière, marchait lourdement un homme rasé, de grande taille, à l’épaisse moustache blanche ; il était vêtu d’un long manteau gris doublé de rouge ; des bandes jaunes ornaient ses larges pantalons. Comme le Petit-Russien, il croisait les mains derrière le dos ; ses épais sourcils blancs étaient relevés, il regardait Pavel.

 

La mère voyait toutes ces choses ; en elle, un cri se figeait, prêt à s’arracher à chaque soupir ; ce cri l’étouffait, mais elle le retenait, sans savoir pourquoi, en comprimant sa poitrine des deux mains. Bousculée de tous côtés, elle chancelait et continuait à avancer, sans pensée, presque sans conscience. Elle sentait que derrière elle, le nombre des gens diminuait sans cesse, une vague glacée venait au devant d’eux et les dispersait.

 

Les jeunes gens du drapeau rouge et la chaîne compacte des hommes gris se rapprochaient toujours ; on distinguait nettement le visage des soldats : large de toute la largeur de la rue, il était monstrueusement aplati en une bande étroite d’un jaune sale. Des yeux de couleurs diverses y étaient découpés de manière inégale ; et les baïonnettes minces et pointues brillaient d’un éclat cruel. Dirigées contre les poitrines, elles détachaient les gens de la foule, les uns après les autres, et les éparpillaient sans même les toucher.

 

Pélaguée entendait le piétinement de ceux qui s’enfuyaient. Des voix criaient, inquiètes, étouffées :

 

— Sauve qui peut, camarades !

 

— Viens, Vlassov !

 

— En arrière, Pavel !

 

— Jette-moi le drapeau, Pavel ! dit Vessoftchikov d’un air sombre. Donne-le, je le cacherai…

 

Il saisit la hampe, le drapeau vacilla.

 

— Laisse-le ! cria Pavel.

 

Le grêlé retira sa main comme si on l’avait brûlé. Le chant s’était éteint. Les jeunes gens s’arrêtèrent, entourant Pavel d’un cercle compact qu’il parvint à franchir. Le silence se fit tout d’un coup, brusquement, et enveloppa le groupe.

 

Sous l’étendard, il y avait une vingtaine d’hommes, pas plus ; mais ils tenaient bon. La mère tremblait pour eux ; elle souhaitait vaguement de pouvoir leur dire on ne savait quoi.

 

— Lieutenant… prenez-lui donc cela ! fit la voix mesurée du grand vieillard.

 

Et, tendant la main, il désigna le drapeau.

 

Le petit officier accourut ; il saisit la hampe en criant d’une voix perçante :

 

— Donne !

 

— Non ! À bas les opprimeurs du peuple !…

 

L’étendard rouge tremblait en l’air ; il se penchait tantôt à droite, tantôt à gauche, puis il se redressait. Vessoftchikov passa devant la mère avec une rapidité qu’elle ne lui connaissait pas, le bras tendu, le poing serré.

 

— Saisissez-les ! grogna le vieillard en frappant du pied.

 

Quelques soldats s’élancèrent. L’un d’eux brandit sa crosse ; l’étendard frissonna, se pencha et disparut dans le groupe grisâtre des soldats.

 

— Hé ! soupira tristement une voix.

 

La mère poussa un cri, un hurlement qui n’avait plus rien d’humain. La voix nette de Pavel lui répondit, du milieu des soldats :

 

— Au revoir, maman ! au revoir, ma chérie !

 

— Il est vivant ! Il s’est souvenu de moi !

 

Ces deux pensées lui frappèrent le cœur.

 

— Au revoir, ma petite mère !

 

Pélaguée se dressa sur la pointe des pieds en agitant les bras. Elle voulait voir son fils et son camarade : elle aperçut au-dessus des têtes des soldats, le visage rond d’André ; il lui souriait, il la saluait.

 

— Mes chéris… mes enfants… André ! Pavel ! cria-t-elle.

 

— Au revoir, camarades !

 

On leur répondit à plusieurs reprises, mais sans unanimité ; les voix venaient des fenêtres, des toits, d’on ne sait où.

 

 

 

 

 

 

XXX

 

 

Quelqu’un poussa la mère à la poitrine. Au travers du brouillard qui voilait ses yeux, elle vit devant elle le petit officier ; il avait les traits rouges et tendus, il cria :

 

— Va-t’en, la vieille !

 

Elle le toisa du regard, aperçut à ses pieds la hampe du drapeau brisée en deux : à l’un des tronçons pendait un petit morceau d’étoffe rouge. La mère se baissa pour le ramasser. L’officier lui arracha le bâton des mains, le lança à terre, et cria en frappant du pied :

 

— Va-t-en, te dis-je !

 

— Lève-toi, lève-toi, peuple opprimé !

 

Du milieu des soldats, un chant résonna soudain :

 

Tout tourbillonna, chancela et frémit. Dans l’air, un bruit sourd tremblait, pareil à celui des fils télégraphiques. L’officier revint au galop, et glapit :

 

— Faites-les taire ! Kraïnov…

 

Chancelante, la mère ramassa le débris de hampe que le lieutenant avait jeté, et l’éleva de nouveau.

 

— Fermez-leur la bouche !…

 

La chanson s’embrouilla, s’entrecoupa ; puis elle se déchira et se tut. Quelqu’un saisit la mère par l’épaule, lui fit faire demi-tour et la poussa dans le dos.

 

— Va-t-en ! va-t-en !

 

— Balayez la rue ! cria l’officier.

 

À dix pas devant elle, Pélaguée distingua de nouveau une foule compacte. Les gens hurlaient, grognaient, sifflaient, reculant lentement et se répandant dans les cours voisines.

 

— Va-t-en au diable ! cria dans l’oreille de la mère un jeune soldat moustachu, et il la poussa sur le trottoir.

 

Elle marchait appuyée sur la hampe pour ne pas tomber, car ses genoux fléchissaient, elle s’accrochait de l’autre main aux murs et aux palissades. Devant elle, les manifestants reculaient toujours, derrière elle et à ses côtés les soldats avançaient et criaient de temps à autre :

 

— Va-t’en, va-t’en !

 

Ils la dépassèrent ; elle s’arrêta et regarda autour d’elle. Au bout de la rue, en un cordon espacé, la force armée empêchait les gens d’arriver à la place, vide maintenant. En avant, des silhouettes grises marchaient sans hâte sur la foule.

 

Pélaguée voulut revenir sur ses pas, mais, sans s’en rendre compte elle continua à avancer ; arrivée à une petite ruelle étroite et déserte, elle s’y engagea… Là, elle s’arrêta de nouveau. Elle soupira profondément et prêta l’oreille. Quelque part, là-bas, la foule grondait.

 

Toujours appuyée sur la hampe, elle se remit en marche, en remuant les sourcils. Soudain, elle s’anima, les lèvres frémissantes, elle agita la main. Pareilles à des étincelles, on ne sait quelles paroles éclatèrent dans son cœur et s’y pressèrent, la brûlant du désir de les crier.

 

La ruelle tournait brusquement à gauche ; au coin, la mère vit un groupe compact de gens ; quelqu’un disait avec force :

 

— Ce n’est pas par insolence qu’ils bravent les baïonnettes, frères !

 

— Avez-vous vu cela, hein ? Les soldats marchaient sur eux, et ils ne bougeaient pas ! Et ils restaient là, sans peur !…

 

— Oui…

 

— Quel gaillard, ce Pavel Vlassov ?

 

— Et le Petit-Russien !

 

— Les bras derrière le dos, et il souriait, ce diable !

 

— Mes amis ! bonnes gens ! cria la mère en pénétrant dans la foule.

 

On s’écartait devant elle avec déférence. Quelqu’un dit en riant :

 

— Voyez, elle a le drapeau ! elle a le drapeau à la main !

 

— Tais-toi ! répondit une voix avec sévérité.

 

La mère étendit les bras en un large geste.

 

— Écoutez, au nom de Jésus ! Vous êtes tous des nôtres… vous êtes tous des gens sincères… ouvrez les yeux… regardez sans crainte… que s’est-il passé ? Nos enfants se lèvent paisiblement… Nos enfants, notre sang, se lèvent au nom de la vérité… ils frayent loyalement la route pour arriver à une nouvelle voie, une voie large et directe destinée à tous… Pour vous tous, pour vos enfants, ils ont entrepris une croisade…

 

Son cœur se brisait, sa poitrine était embarrassée, sa gorge sèche et enflammée. Au plus profond d’elle-même naissaient des paroles d’un immense amour qui embrassait tout et tous, elles brûlaient sa langue et la faisaient mouvoir avec une force croissante.

 

Elle voyait qu’on l’écoutait ; tous se taisaient ; la mère comprenait qu’ils réfléchissaient ; un désir dont elle avait nettement conscience maintenant s’éveillait en elle : celui d’entraîner ceux qui l’entouraient, là-bas, vers André, vers Pavel, vers les camarades qu’on avait laissé prendre par les soldats, qu’on avait laissés seuls et dont on s’était éloigné.

 

Elle reprit avec une force atténuée, en promenant son regard sur les visages attentifs et sombres :

 

— Nos enfants s’en vont par le monde vers la joie ; au nom de tous et au nom de la vérité du Christ, ils marchent contre toutes les choses au moyen desquelles les méchants, les trompeurs, les rapaces nous enchaînent, nous étranglent et nous retiennent prisonniers. Mes amis ! c’est pour le peuple, pour le monde entier, pour tous les opprimés, que notre jeunesse, notre sang, se sont soulevés… Ne les abandonnez donc pas, ne les reniez pas, ne laissez pas vos enfants suivre leur voie solitairement !… Ayez pitié de vous-mêmes… aimez-les… comprenez ces cœurs d’enfants… ayez confiance en eux !

 

Sa voix se brisa, elle chancela, épuisée ; quelqu’un la soutint par le bras…

 

— C’est Dieu qui l’inspire ! cria une voix sourde et agitée, c’est Dieu qui l’inspire, bonnes gens. Écoutez-la !

 

Un autre la plaignit.

 

— Hé ! elle se tue…

 

— Ce n’est pas elle qu’elle tue, c’est nous autres imbéciles, qu’elle frappe, comprends-le !

 

Une voix aiguë et anxieuse s’éleva au-dessus de la foule :

 

— Chrétiens ! Mon Mitia… cette âme pure… qu’a-t-il fait ? Il a suivi ses camarades… ses camarades bien-aimés… Elle a raison… pourquoi abandonnons-nous nos enfants ? Quel mal ont-ils fait ?

 

Ces paroles firent trembler la mère ; elle leur répondit par de douces larmes.

 

— Rentre chez toi, Pélaguée. Va, mère ! tu es harassée ! dit Sizov d’une voix forte.

 

Il était sale, la barbe tout ébouriffée. Soudain, il fronça le sourcil, promena un regard sévère sur la foule, se redressa de toute sa hauteur, et dit d’une voix nette :

 

— Mon fils Matwéï a été écrasé à la fabrique, vous le savez. Mais s’il était vivant, je l’aurais moi-même envoyé se mettre dans les rangs de ceux-là… je lui aurais dit : Vas-y aussi, Matwéï, va, car c’est une cause juste, une cause sainte !

 

Il s’interrompit, les gens gardèrent le silence ; ils étaient envahis par la sensation d’on ne sait quoi de grand et de nouveau qui ne les effrayait déjà plus. Sizov leva le bras, l’agita et reprit :

 

— C’est un vieillard qui parle… Vous me connaissez tous ! Il y a trente-neuf ans que je travaille ici… Il y a cinquante-sept ans que je vis sur la terre. Mon neveu, un brave garçon, intelligent et honnête, a de nouveau été arrêté aujourd’hui… Il était aussi en avant, avec Vlassov, à côté du drapeau.

 

Son visage se crispa ; il continua en prenant la main de la mère :

 

— Cette femme a dit vrai… Les enfants veulent vivre dans l’honneur, selon la raison, et nous, nous les avons abandonnés… oui, nous les avons abandonnés. Rentre chez toi, Pélaguée !

 

— Mes amis, c’est pour nos enfants qu’est la vie, la terre est pour eux ! dit la mère en regardant la foule avec ses yeux rougis de larmes.

 

— Va chez toi, Pélaguée ! Tiens, prends ton bâton ! fit Sizov en lui tendant le débris de hampe.

 

On considérait la mère avec une tristesse respectueuse, une rumeur de compassion la suivait. Sans mot dire, Sizov lui frayait un passage, les gens s’écartaient sans récriminer et, obéissant à une force inexplicable, ils la suivaient lentement, échangeant à voix basse des paroles brèves.

 

Près de la porte de la maison, la mère se tourna vers eux, et, s’appuyant au tronçon de hampe, elle s’écria d’une voix pleine de reconnaissance :

 

— Merci à vous tous !

 

Et, de nouveau, se souvenant de sa pensée, de cette pensée nouveau-née dans son cœur, elle ajouta :

 

— Notre Seigneur Jésus-Christ ne serait pas venu dans le monde si les gens ne périssaient pas pour sa gloire.

 

La foule la regarda silencieusement. Elle fit un geste de la main et rentra chez elle avec Sizov. Les gens restés à la porte échangèrent encore quelques réflexions, puis ils s’en allèrent sans se hâter.

 

 

 

 

 

 

Deuxième partie

 

 

 

 

I

 

 

… Le reste de la journée flotta dans un brouillard bariolé de souvenirs, dans une fatigue extrême qui oppressait le corps et l’âme. Comme une tache grise, le petit officier sautillait sous les yeux de la mère ; le visage bronzé de Pavel, les yeux souriants d’André luisaient dans un noir tourbillon mouvant…

 

La mère allait et venait dans la chambre, elle s’asseyait près de la fenêtre, regardait dans la rue, se levait de nouveau et fronçait les sourcils ; elle frémissait, regardait autour d’elle ; la tête vide, elle cherchait, ne sachant pas elle-même ce qu’elle désirait… Elle but de l’eau sans apaiser sa soif, sans éteindre dans son cœur l’ardent brasier d’angoisse et d’humiliation qui la consumait. La journée était coupée en deux parties, la première avait un sens et un contenu, mais la seconde était comme évaporée ; c’était un vide absolu. Pélaguée ne trouvait pas de réponse à la question pleine de perplexité qu’elle se posait :

 

— Que faire… maintenant ?

 

Maria Korsounova survint. Elle fit de grands gestes, cria, pleura, frappa du pied, proposa et promit on ne sait quoi, menaça on ne sait qui. Mais tout cela n’émut pas la mère.

 

— Ah ! disait la voix criarde de Maria, tout de même le peuple a été touché… Elle s’est levée, la fabrique, elle s’est levée tout entière !

 

— Oui, oui, répondit doucement Pélaguée en hochant la tête ; et ses yeux considéraient d’un regard fixe ce qui était devenu le passé, ce qui s’était éloigné d’elle avec André et Pavel. Elle ne pouvait pas pleurer. Son cœur était serré et aride ; ses lèvres aussi étaient sèches comme son gosier. Ses mains tremblaient ; de petits frissons lui glaçaient le dos. Mais en elle subsistait une étincelle de colère, qui ne vacillait pas et piquait le cœur comme une aiguille ; et la mère répondait à cette piqûre par une froide promesse :

 

— Attendez !…

 

Alors, toussant avec bruit, elle fronçait les sourcils. Le soir, les gendarmes arrivèrent. Elle les accueillit sans étonnement, sans crainte. Ils entrèrent dans la maison à grand fracas, avec un air de satisfaction. L’officier au teint jaune dit en découvrant ses dents :

 

— Eh bien, comment allez-vous ? C’est la troisième fois que nous nous voyons, n’est-ce pas ?

 

La mère garda le silence et passa sa langue sèche sur ses lèvres ; l’officier parla beaucoup, d’un ton savant ; Pélaguée sentit qu’il avait du plaisir à s’écouter. Mais les paroles n’arrivaient pas jusqu’à elle et ne la troublaient pas. Cependant, lorsqu’il lui dit :

 

— Tu es coupable toi-même de n’avoir pas su inspirer à ton fils le respect envers Dieu et l’Empereur…

 

Elle répondit sans le regarder :

 

— Ce sont les enfants qui sont nos juges… ils nous condamneront en toute justice de les avoir abandonnés sur une voie pareille…

 

— Quoi ? cria l’officier, parle plus haut !

 

— Je dis que ce sont nos enfants qui sont nos juges ! répéta-t-elle en soupirant.

 

Alors il se mit à pérorer d’une voix rapide et irritée, mais les phrases s’envolaient sans toucher la mère.

 

Maria Korsounova avait été requise comme témoin. Debout à côté de Pélaguée, elle ne la regardait pas ; lorsque l’officier lui adressait une question quelconque, elle s’inclinait aussitôt très bas et répondait d’une voix monotone :

 

— Je ne sais pas, Votre Noblesse ! Je suis une femme tout à fait ignorante, je m’occupe de mon commerce… grâce à ma bêtise, je ne sais rien du tout…

 

— Tais-toi ! ordonna l’officier en agitant sa moustache.

 

Maria s’inclina et, lui faisait la nique sans qu’il s’en aperçût, chuchota :

 

— Tiens, prends ça pour toi !

 

On lui donna l’ordre de fouiller la mère. Ses yeux papillotèrent, se fixèrent écarquillés sur l’officier. Elle dit d’un ton effrayé :

 

— Je ne sais comment m’y prendre, Votre Noblesse !

 

Il frappa du pied et se fâcha.

 

— Eh bien… Déboutonne-toi, Pélaguée ! dit Maria.

 

Toute rouge, elle fouilla et tâta les vêtements de la mère en chuchotant :

 

— Hein ! quels chiens ?

 

— Qu’est-ce que tu dis ? cria l’officier avec rudesse, et il jeta un coup d’œil dans l’encoignure où elle accomplissait sa besogne.

 

— C’est une affaire de femme, Votre Noblesse ! murmura Korsounova d’une voix craintive.

 

Lorsque l’officier ordonna à la mère de signer le procès-verbal, elle traça ces mots d’une écriture gauche, en caractères d’imprimerie :

 

« Pélaguée Nilovna Vlassov, veuve d’un ouvrier. »

 

— Qu’as-tu écrit ? Pourquoi as-tu écrit cela ? s’exclama l’officier en fronçant dédaigneusement le sourcil ; et il ajouta avec un rire ironique :

 

— Quels sauvages !

 

Les gendarmes partirent. La mère se plaça devant la fenêtre ; les bras croisés sur la poitrine, elle resta là longtemps, les yeux fixés devant elle sans rien voir. Ses sourcils étaient relevés et ses lèvres pincées. Elle serrait les mâchoires avec tant de force qu’elle en eut bientôt mal aux dents. Il n’y avait plus de pétrole dans la lampe, la lumière s’éteignait avec de petits pétillements. La mère souffla sur la mèche et resta dans l’obscurité. Sa colère et son humiliation avaient disparu ; un nuage obscur et froid d’angoisse éperdue la pénétrait et lui remplissait la poitrine, gênant les battements de son cœur. Elle demeura immobile jusqu’à ce que ses yeux et ses jambes fussent fatigués. Alors elle entendit Maria s’arrêter sous la fenêtre et crier d’une voix avinée :

 

— Pélaguée ! tu dors ? Ma pauvre malheureuse !… Dors, dors ! On outrage tout le monde, tout le monde !…

 

La mère se coucha sur son lit sans se déshabiller et tomba dans un profond sommeil, comme si elle eût roulé dans un précipice.

 

Elle vit en rêve un tertre de sable jaune qui se trouvait au delà du marais, sur le chemin de la ville. Au sommet de la pente conduisant aux carrières d’où l’on extrayait le sable, Pavel chantait doucement, avec la voix d’André :

 

Lève-toi, lève-toi, peuple opprimé…

 

Pélaguée passa devant le monticule et regarda son fils en portant la main à son front. La silhouette du jeune homme se détachait nettement sur le fond bleu du ciel. Mais la mère avait honte de s’approcher de lui, car elle était enceinte. Dans ses bras elle portait un autre enfant. Elle continua à marcher. Dans les champs, des enfants jouaient avec une balle ; ils étaient nombreux et la balle était rouge. Le bambin qu’elle portait voulut aller s’amuser avec les autres et se mit à pleurer bruyamment. Elle lui donna le sein et revint sur ses pas ; le monticule était occupé par des soldats dont les baïonnettes se dirigeaient contre elle. Elle s’enfuit vers une église édifiée en pleine campagne, une église blanche, très haute et légère, comme si elle eût été formée de nuages. On y célébrait des funérailles ; le cercueil était grand et noir, hermétiquement fermé. Le prêtre et le diacre, vêtus d’aubes immaculées, chantaient :

 

— « Christ est ressuscité d’entre les morts »…

 

Le diacre agita l’encensoir et sourit à la mère en l’apercevant. Il avait les cheveux roux et l’air jovial, comme Samoïlov. De la coupole tombaient des rayons de soleil aussi larges que des essuie-mains. Dans le chœur, des garçonnets répétaient à mi-voix :

 

— « Christ est ressuscité d’entre les morts »…

 

— Saisissez-les ! cria soudain le prêtre en s’arrêtant au milieu de l’église. Son aube s’évapora, tandis que des moustaches épaisses et grises apparaissaient sur son visage. Tout le monde s’enfuit, même le diacre, qui jeta au loin l’encensoir et se prit la tête dans les mains, comme le Petit-Russien avait coutume de le faire. La mère laissa choir l’enfant sous les pieds des fidèles qui l’évitaient en jetant des regards craintifs sur le petit corps nu ; elle se mit à genoux et cria :

 

— N’abandonnez pas l’enfant ! Prenez-le…

 

— « Christ est ressuscité d’entre les morts !… » chantait le Petit-Russien, les mains derrière le dos, le sourire aux lèvres.

 

Pélaguée se baissa, prit l’enfant et le plaça sur une charrette de planches à côté de laquelle marchait lentement Vessoftchikov ; celui-ci riait en disant :

 

— On m’a donné un travail pénible…

 

La rue était sale ; aux fenêtres des maisons, les gens se montraient et sifflaient, criaient, gesticulaient. Le jour était clair, le soleil brillait avec ardeur ; il n’y avait d’ombre nulle part.

 

— Chantez, petite mère ! disait le Petit-Russien. C’est la vie.

 

Et il chantait, dominant tous les bruits de sa bonne voix souriante. La mère le suivait et se plaignait :

 

— Pourquoi se moque-t-il de moi ?

 

Mais, soudain, elle recula et tomba dans un gouffre sans fond, qui grondait à son approche…

 

Pélaguée se réveilla, toute frissonnante, couverte de sueur, et prêta l’oreille à ce qui se passait en elle. Avec étonnement elle constata le vide de sa poitrine. On eût dit qu’une main lourde et fureteuse s’était emparée de son cœur et le serrait doucement, en un jeu cruel. La sirène hurlait avec obstination ; d’après le son, la mère calcula que c’était déjà le second appel. La chambre était en désordre ; les livres et les vêtements gisaient pêle-mêle sur le plancher sali ; tout était sans dessus dessous.

 

Elle se leva, commença à faire de l’ordre, sans se laver, ni même prier. À la cuisine, elle aperçut un bâton portant encore un lambeau de calicot rouge ; elle le prit d’un air irrité et allait le jeter sous le poêle ; mais elle soupira, enleva le fragment d’étoffe rouge, qu’elle plia soigneusement et le mit dans sa poche. Ensuite elle lava à grande eau le plancher et la fenêtre. Elle s’habilla et prépara le samovar, puis s’assit près de la fenêtre de la cuisine, en se répétant la même question que la veille :

 

— Que faire maintenant ?

 

Se rappelant qu’elle n’avait pas encore prié, elle se plaça pendant quelques instants devant les images et s’assit de nouveau. Son cœur était vide.

 

Le balancier de l’horloge qui tictaquait d’habitude avec agilité, avait ralenti ses coups précipités. Les mouches bourdonnaient hésitantes et se débattaient aveuglément contre les vitres…

 

Un silence étrange régnait dans le faubourg, il semblait que les gens qui avaient tant crié dans les rues la veille s’étaient cachés à l’intérieur des maisons et y réfléchissaient en silence à l’extraordinaire journée.

 

Soudain, Pélaguée se remémora une scène qu’elle avait vue une fois, aux jours de sa jeunesse : dans le vieux parc des seigneurs Zoussaïlov, se trouvait un large étang tout parfumé de nénuphars. Par une grise journée d’automne, elle avait passé par là ; un canot était au milieu de la pièce d’eau, comme figé sur l’onde tranquille et sombre, piquée de feuilles jaunies. Et de cette embarcation sans rames ni rameur, solitaire et immobile sur l’eau opaque, parmi les feuilles mortes, se dégageait une tristesse profonde, un chagrin mystérieux. Pélaguée était restée là longtemps, se demandant qui avait pu pousser le canot loin de la rive et pourquoi. Il lui semblait maintenant qu’elle était elle-même pareille à cette nacelle qui jadis lui faisait penser à un cercueil attendant un cadavre. Le soir du même jour, on apprit que la femme de l’intendant s’était noyée ; c’était une petite femme à la démarche rapide, aux cheveux noirs éternellement en désordre…

 

La mère passa la main sur ses yeux, comme pour en chasser les souvenirs ; sa pensée frémissante et cahotante glissa en palpitant vers les impressions de la veille, qui l’envahissaient. Les yeux fixés sur sa tasse de thé refroidi, elle demeura longtemps immobile ; dans son âme se leva le désir de voir quelqu’un de simple et d’intelligent, pour lui demander une foule de choses.

 

Et comme pour exaucer son désir, Nicolas Ivanovitch arriva après le dîner. En le voyant, l’inquiétude la saisit brusquement ; elle dit d’une voix faible, sans répondre à ses salutations :

 

— Ah ! petit père ! vous avez eu tort de venir ! c’est imprudent, on vous arrêtera si on vous voit !

 

Après lui avoir serré la main avec énergie, Nicolas Ivanovitch consolida ses lunettes sur son nez, et se penchant à l’oreille de la mère, il lui expliqua rapidement, à voix basse :

 

— Nous avons convenu, André, Pavel et moi, que je viendrais vous chercher pour vous conduire à la ville, le lendemain même de leur arrestation, si elle avait lieu. On est venu perquisitionner ?

 

— Oui. Ils ont cherché partout, ils m’ont même fouillée. Ces gens n’ont point de conscience ni de pudeur !

 

— Pourquoi en auraient-ils ? demanda Nicolas en haussant les épaules ; puis il lui exposa les raisons pour lesquelles elle devait aller vivre à la ville.

 

Elle écoutait cette voix amicale, pleine de sollicitude, regardait ce visage au pâle sourire, et s’étonnait de la confiance que lui inspirait cet homme.

 

— Du moment que Pavel l’a décidé, et si je ne vous gêne pas… dit-elle.

 

— Ne vous inquiétez pas de cela. Je vis seul, ma sœur ne vient que rarement…

 

— Mais je veux travailler, je veux gagner mon pain !

 

— Si vous voulez travailler, on vous trouvera de l’ouvrage !

 

Pour elle, l’idée de travail était liée indissolublement au genre d’activité de son fils, d’André et de leurs camarades. Elle se rapprocha de Nicolas et lui demanda en le regardant dans les yeux :

 

— Vous croyez ?…

 

— Mon ménage n’est pas bien grand ; quand on est seul…

 

— Ce n’est pas de cela que je parle, je parle de la grande affaire… expliqua-t-elle à voix basse.

 

Blessée de ne pas avoir été comprise, elle poussa un soupir de tristesse. Nicolas se leva et dit d’un ton grave, en souriant de ses yeux myopes :

 

— Pour la grande cause aussi, vous aurez de l’ouvrage, si vous le voulez…

 

Une pensée simple et claire se forma vivement en elle. Une fois déjà, elle avait réussi à aider Pavel ; peut-être y parviendrait-elle encore ? Plus il y aurait de gens qui travailleraient à cette cause, plus il serait évident aux yeux du monde que Pavel avait raison de la défendre. Tout en examinant le bon visage de Nicolas Ivanovitch, elle s’attendait à ce qu’il parlât avec compassion de Pavel, d’André et d’elle-même, mais il ajouta seulement, en se caressant la barbe avec des gestes absorbés :

 

— Si vous pouviez savoir de Pavel, quand vous le verrez, l’adresse des paysans qui ont demandé un journal…

 

— Je la connais ! s’écria-t-elle pleine de joie. Je sais qui ils sont et où ils sont. Donnez-moi le journal, je le leur porterai. Je les trouverai et ferai tout ce que vous me direz… Personne ne supposera que je porte des livres défendus. Grâce à Dieu, j’en ai introduits à la fabrique par kilos.

 

Elle eut soudain le désir de s’en aller n’importe où, par les grandes routes, les forêts et les villages, le bâton à la main, la besace à l’épaule.

 

— Chargez-moi de cette besogne-là, je vous en prie, mon ami, dit-elle. J’irai partout où vous voudrez. N’ayez pas peur, je trouverai mon chemin dans n’importe quelle province. Je marcherai été et hiver… jusqu’à ma tombe ; je serai une apôtre, par amour de la vérité ; mon sort ne sera-t-il pas digne d’envie ? C’est une belle existence que celle des voyageurs ; ils s’en vont par la terre, ne possédant rien et n’ayant besoin de rien, sauf de pain ; ils n’humilient personne ; et ils parcourent le monde, tranquilles et inaperçus… Moi aussi, je vivrai ainsi… j’arriverai jusqu’à Pavel, jusqu’à André, jusqu’à l’endroit où ils seront…

 

Elle s’attrista en se voyant en pensée sans foyer, errante, mendiant au nom de Dieu sous les fenêtres des chaumières villageoises…

 

Nicolas lui prit doucement la main et la caressa de ses doigts chauds.

 

— Nous parlerons de cela plus tard ! dit-il en regardant l’horloge. Vous vous chargez d’une besogne dangereuse… réfléchissez !

 

— Mon bon ami ! s’exclama-t-elle. À quoi bon réfléchir ? Les enfants, le plus pur de notre sang, les morceaux de notre cœur, qui nous sont chers par-dessus tout, sacrifient leur liberté et leur vie, ils périssent sans regret pour eux-mêmes ; que ne ferais-je donc pas, moi qui suis mère ?

 

Nicolas pâlit :

 

— Savez-vous, c’est la première fois que j’entends des paroles de ce genre…

 

— Que puis-je dire ! fit-elle en hochant la tête tristement ; et elle laissa retomber les bras en un geste d’impuissance. Si j’avais des mots pour parler de mon cœur de mère…

 

Elle se leva, poussée par la force qui se développait en elle et exaltait dans son cerveau d’ardentes paroles de mécontentement.

 

— … Il y en a beaucoup qui pleureraient… même les méchants, les êtres sans conscience…

 

Nicolas se leva et regarda l’heure encore une fois.

 

— Ainsi, c’est décidé, vous viendrez à la ville, chez moi !

 

La mère hocha la tête sans rien dire.

 

— Quand ? le plus vite possible ! et il ajouta doucement : Je serai inquiet, à votre sujet, vrai !

 

Elle le regarda avec étonnement : quel intérêt pouvait-elle lui inspirer ? Il se tenait là, tête baissée, un sourire embarrassé aux lèvres, myope et un peu voûté, vêtu d’un modeste veston noir.

 

— Avez-vous de l’argent ? demanda-t-il sans la regarder.

 

— Non.

 

Il sortit vivement une bourse de sa poche, l’ouvrit et la lui tendit :

 

— Tenez, prenez, s’il vous plaît…

 

La mère eut un sourire involontaire, elle fit en hochant la tête :

 

— Tout a changé ! L’argent lui-même n’a pas de valeur pour vous autres. Les gens sont prêts à tout pour en avoir, ils perdent même leur âme… et pour vous, ce n’est que du papier… des rondelles de cuivre… On dirait que vous n’en avez que par bonté envers autrui.

 

— L’argent est une chose bien désagréable et incommode, repris Nicolas Ivanovitch en riant. C’est toujours si gênant d’en recevoir ou d’en donner…

 

Il prit la main de la mère, la serra avec force.

 

— Vous viendrez le plus vite possible, n’est-ce pas ? répéta-t-il.

 

Et, comme toujours, il s’éloigna sans bruit.

 

L’ayant reconduit, la mère pensa :

 

— Il est si bon ! et pourtant, il ne nous a pas plaints…

 

Et elle ne put se rendre compte si cela lui était désagréable ou si elle en était seulement étonnée.

 

 

 

 

 

 

II

 

 

Quatre jours après la visite de Nicolas, Pélaguée se mit en route pour aller chez lui. Lorsque le char qui l’emportait avec ses deux malles eut traversé le faubourg et fut arrivé dans les champs, elle se retourna et sentit soudain qu’elle quittait à jamais cet endroit, où la période la plus sombre et la plus pénible de sa vie s’était écoulée, et où une autre avait commencé, une ère pleine de nouveaux chagrins et de joies nouvelles et qui dévorait les jours avec rapidité.

 

Pareille à une immense araignée rouge foncé, la fabrique s’étalait sur le sol noir de suie et élevait bien haut dans l’air ses immenses cheminées. Autour d’elle se serraient les petites maisons d’ouvriers. Grisâtres et aplaties, elles formaient un groupe compact au bord du marais et avaient l’air de se regarder plaintivement avec leurs petites fenêtres ternes. L’église se dressait parmi elles, rouge comme la fabrique, et son clocher paraissait moins élevé que les cheminées de l’usine.

 

La mère soupira, défit le col de son corsage qui la gênait ; elle était triste, mais d’une tristesse sèche comme la poussière d’un jour d’été.

 

— Marche ! murmurait le voiturier en tirant sur les rênes. C’était un bancal d’âge incertain, dont les yeux étaient incolores et les rares cheveux déteints. Oscillant sur ses hanches, il marchait à côté de son char ; on sentait fort bien que le but du voyage, quel qu’il fût, lui était parfaitement indifférent.

 

— Marche, disait-il d’une voix blanche en allongeant d’une manière bizarre ses jambes torses, chaussées de lourdes bottes toutes crottées. La mère promenait son regard autour d’elle. Les champs étaient aussi vides que son âme…

 

Le cheval, hochant lamentablement la tête, enfonçait les pieds dans le sable profond, qui criait, faiblement réchauffé par le soleil. La charrette, mal graissée et en mauvais état, grinçait à chaque tour de roue. Tous ces bruits se mêlaient à la poussière.

 

Nicolas Ivanovitch habitait, à l’extrémité de la ville, un petit pavillon vert, adossé à une noire maison de deux étages, croulante de vieillesse, dans une rue déserte. Il y avait un jardin devant le pavillon, et par les fenêtres des trois pièces pénétraient de frais rameaux d’acacias, de lilas, de jeunes peupliers argentés. Les chambres étaient propres et silencieuses ; des ombres muettes et dentelées tremblaient sur le plancher ; le long des murs étaient suspendus des rayons couverts de livres, avec quelques portraits de gens graves et imposants.

 

— Vous sentirez-vous bien ici ? demanda Nicolas en conduisant la mère dans une chambre dont une fenêtre donnait sur le jardin, et une autre sur la cour recouverte d’un épais gazon. Et, là aussi, les murs étaient garnis de rayons chargés de livres.

 

— J’aime mieux la cuisine.

 

Il lui semblait que Nicolas avait peur de quelque chose. Il la dissuada d’un air embarrassé et lorsqu’elle renonça à rester dans la cuisine, il redevint brusquement satisfait.

 

Dans les trois chambres régnait une atmosphère particulière : il était agréable d’y respirer, mais la voix s’y faisait plus basse instinctivement ; on n’avait pas envie de parler fort, ni de troubler la paisible méditation des personnages qui vous regardaient du haut de leurs cadres avec un air concentré.

 

— Il faut arroser les plantes ! dit la mère en tâtant du doigt la terre des vases.

 

— Oui, oui, dit le maître de la maison avec confusion. Vous savez, j’aime les fleurs, mais je n’ai pas le temps de m’en occuper.

 

Pélaguée remarqua que, même dans son confortable appartement, Nicolas marchait avec prudence, sans bruit, comme étranger et lointain à tout ce qui l’entourait. Il plaçait son visage tout près de ce qu’il voulait voir, arrangeait ses lunettes avec les doigts minces de sa main droite, braquant une question muette sur l’objet qu’il considérait. On aurait dit qu’il venait d’arriver avec la mère, que tout dans la pièce lui était inconnu. Alors, le voyant si distrait, Pélaguée se sentit tout à fait chez elle dans cet appartement.

 

Elle suivit Nicolas, notant dans sa mémoire la place de chaque chose et le questionnant sur sa manière de vivre ; il répondait du ton embarrassé de quelqu’un qui a conscience de ne pas agir comme il le devrait, mais qui ne sait pas adopter d’autre ligne de conduite.

 

Après avoir arrosé les plantes et réuni en un seul tas les cahiers de musique épars sur le piano, la mère aperçut le samovar.

 

— Il faut le nettoyer ! fit-elle.

 

Nicolas passa le doigt sur le métal terni et, le portant à son nez, l’examina attentivement. Cela fit rire Pélaguée.

 

Lorsqu’elle se fut couchée et qu’elle se remémora sa journée, elle dressa la tête et regarda autour d’elle. Pour la première fois de sa vie, elle était chez un étranger et elle n’en était pas troublée. Elle pensa à son hôte avec sollicitude et se promit de mettre dans la vie de Nicolas un peu de chaude affection. Elle était touchée par la gaucherie, la maladresse ridicule de son hôte, par son éloignement de tout ce qui était coutumier, par l’expression à la fois enfantine et sage de ses yeux clairs. Puis sa pensée bondit vers son fils ; elle revécut les incidents du Premier Mai. Et la douleur de cette journée était particulière comme la journée l’était elle-même : cette douleur ne courbait pas la tête vers le sol comme le fait un coup de poing, mais elle meurtrissait le cœur de mille piqûres et excitait une colère sourde qui redressait le dos courbé de la vieille.

 

— Les enfants s’en vont par le monde… pensait-elle en prêtant l’oreille aux bruits, étrangers pour elle, de la vie nocturne de la ville et qui se glissaient par la fenêtre ouverte, agitant le feuillage du jardin ; ils venaient de loin, fatigués et atténués et mouraient doucement dans la chambre.

 

Le lendemain, de bonne heure, la mère nettoya le samovar et l’alluma ; elle serra la vaisselle sans bruit ; puis elle s’assit dans la cuisine en attendant le réveil de son hôte. Un accès de toux se fit entendre et Nicolas parut, tenant ses lunettes à la main.

 

Après avoir répondu à son bonjour, la mère porta le samovar dans la salle à manger, tandis que Nicolas en se lavant répandait l’eau sur le plancher et laissait tomber son savon, sa brosse, sans cesser de grommeler contre lui-même.

 

Pendant le déjeuner, Nicolas dit à la mère :

 

— Je m’occupe d’une bien triste besogne à l’administration provinciale : j’observe comment nos paysans se ruinent…

 

Il répéta avec un sourire contraint :

 

— Oui, j’observe, c’est le mot. Les gens ont faim, ils s’en vont prématurément au tombeau, épuisés par la misère ; les enfants sont faibles dès leur naissance, ils meurent comme des mouches en automne… nous savons tout cela… nous connaissons les causes de ces calamités, et quand nous les avons examinées, nous recevons notre traitement… Et c’est tout…

 

— Qu’est-ce que vous êtes, un ancien étudiant ? demanda Pélaguée.

 

— Non, j’étais maître d’école de village… Mon père est directeur de fabrique à Viatka ; et moi, je me suis fait instituteur. Mais j’ai distribué des livres aux habitants du village, et on m’a mis en prison. Ensuite, j’ai été employé dans une librairie ; là, j’ai agi avec imprudence et l’on m’a arrêté de nouveau ; on m’a envoyé dans la province d’Arkhangel… J’eus des ennuis avec le gouvernement, qui m’expédia sur les bords de la mer Blanche, dans un hameau où je suis resté cinq ans…

 

Sa voix résonnait calme et égale dans la pièce claire et inondée de soleil.

 

Bien souvent, la mère avait entendu des histoires de ce genre ; elle n’avait pu comprendre pourquoi on les racontait si tranquillement, sans jamais accuser personne des souffrances, qu’on semblait considérer comme inévitables.

 

— Ma sœur arrivera aujourd’hui, annonça-t-il.

 

— Elle est mariée ?

 

— Elle est veuve. Son mari a été exilé en Sibérie ; mais il s’échappa et prit froid en route ; il est mort à l’étranger, il y a deux ans…

 

— Elle est plus jeune que vous ?

 

— Non, elle a six ans de plus… Je lui dois beaucoup… Vous l’entendrez jouer sur ce piano, qui est à elle… d’ailleurs, il y a beaucoup de choses ici qui lui appartiennent… les livres sont à moi…

 

— Où demeure-t-elle ?

 

— Partout ! répondit-il avec un sourire. Partout où on a besoin d’une créature audacieuse, on la trouve…

 

— Elle s’occupe aussi de notre cause ?

 

— Bien entendu !

 

Il partit pour son bureau, et la mère songea à cette cause qui rendait de jour en jour les hommes plus calmes et plus obstinés. Et il lui sembla qu’elle était comme devant une montagne, dans l’obscurité.

 

Vers midi, arriva une dame grande et bien faite, vêtue de noir. Quand la mère lui eut ouvert la porte, elle jeta à terre une petite valise jaune et saisit vivement la main de Pélaguée en disant :

 

— Vous êtes la mère de Pavel Vlassov, n’est-ce pas ?

 

— Oui, c’est moi ! répondit Pélaguée, gênée par l’élégance de la dame.

 

— Vous êtes telle que je me le figurais ! Mon frère m’a écrit que vous iriez vivre chez lui ! Il y a longtemps que nous sommes amis, votre fils et moi… Il m’a souvent parlé de vous…

 

Elle avait la voix sourde et parlait lentement, mais ses mouvements étaient vifs et décidés. Ses grands yeux gris avaient un sourire franc et jeune. De fines petites rides rayonnaient déjà sur ses tempes et des cheveux blancs comme l’argent brillaient au-dessus de ses oreilles menues.

 

— J’ai faim ! déclara-t-elle. J’aimerais bien boire une tasse de café…

 

— Je vais en faire immédiatement, dit la mère, et, sortant une cafetière de l’armoire, elle demanda à voix basse :

 

— Pavel parle-t-il vraiment de moi ?

 

— Certainement, et souvent même !

 

La sœur de Nicolas tira un petit étui de sa poche, prit une cigarette et l’alluma ; marchant à grands pas dans la pièce, elle reprit :

 

— Vous êtes très inquiète à son sujet ?

 

Tout en regardant la flamme bleuâtre de la lampe à esprit de vin trembler sous la cafetière, la mère souriait. Son embarras avait disparu dans la profondeur de sa joie.

 

« Ainsi, il parle de moi, mon chéri ! » pensa-t-elle. Elle reprit :

 

— Vous me demandez si je suis inquiète ?… Naturellement, c’est douloureux… mais c’était pire, auparavant… maintenant, je sais qu’il n’est pas seul…

 

Fixant ses yeux sur le visage de la visiteuse, elle lui demanda :

 

— Comment vous appelez-vous ?

 

— Sophie !

 

La mère l’examina avec attention. Il y avait quelque chose de hardi, de trop audacieux et de trop précipité chez cette femme. Elle parlait avec assurance.

 

— L’important c’est que les camarades ne restent pas trop longtemps en prison, c’est qu’ils soient vite jugés. Et dès que Pavel sera en Sibérie, nous le ferons évader… on ne peut se passer de lui ici…

 

Après avoir cherché des yeux un endroit où elle pût jeter sa cigarette, Sophie l’enfonça dans un pot de fleurs.

 

— Vous allez faire périr la plante ! remarqua machinalement la mère.

 

— Pardon ! dit Sophie, Nicolas me le répète sans cesse… Et retirant le bout de sa cigarette, elle le lança par la fenêtre…

 

— Je vous prie de m’excuser ! J’ai parlé sans réfléchir. Est-ce à moi de vous reprendre ?…

 

— Et pourquoi pas, si je suis une sotte ? répartit tranquillement Sophie en haussant les épaules. Le café est prêt. Merci ! Pourquoi une seule tasse ! Vous n’en voulez pas ?

 

Et, prenant la mère par les épaules, elle l’attira à elle, la regarda fixement, et lui demanda avec étonnement :

 

— Vous gêneriez-vous ?

 

La mère répondit en souriant :

 

— Je suis arrivée ici hier, et je me conduis comme si j’étais chez moi et vous connaissais depuis longtemps… je n’ai peur de rien, je dis ce que je veux, je fais même des observations…

 

— Et c’est très bien ! s’exclama Sophie.

 

— Je ne sais plus où j’ai la tête… je ne me reconnais plus moi-même ! continua la mère. Autrefois, on tournait longtemps autour des gens avant de leur parler à cœur ouvert, et maintenant l’âme ne craint plus rien, et on dit du coup des choses que l’on n’aurait pas même pensées autrefois… et que de choses !…

 

Sophie alluma une seconde cigarette ; ses yeux gris posaient sur la mère un regard caressant.

 

— Vous dites que vous organiserez l’évasion de Pavel… mais comment vivra-t-il après ?

 

Pélaguée était parvenue à formuler la question qui la tourmentait.

 

— Ce sera bien facile ! répondit Sophie en se versant encore du café. Il vivra comme vivent un grand nombre d’évadés… Je viens d’aller en chercher un que j’ai accompagné jusqu’à l’étranger, c’est aussi un homme très précieux, un ouvrier du Sud ; il a été condamné à cinq ans d’exil et a subi trois ans et demi de sa peine. C’est pourquoi je suis si élégante. Vous croyez que c’est mon habitude ? Je déteste les garnitures et les froufrous… L’homme est simple, il doit s’habiller simplement, avec beauté, mais simplement…

 

La mère dit à voix basse, en hochant la tête :

 

— Ah ! c’est le Premier Mai qui m’a brouillé les idées ! Je me sens mal à mon aise, il me semble que je suis deux routes à la fois… tantôt je crois que je comprends tout, tantôt je suis dans le brouillard… Ainsi vous, par exemple… vous êtes une dame… vous travaillez à la cause… Vous connaissez Pavel… et vous l’appréciez… je vous en remercie…

 

— Non, c’est vous qu’il faut remercier ! fit Sophie en riant.

 

— Moi ? Ce n’est pas moi qui lui ai enseigné tout cela ! répondit la mère avec un soupir. Donc, je vous disais, continua-t-elle : tantôt tout me paraît simple, tantôt je ne puis comprendre cette simplicité… Ainsi, maintenant, je suis calme, et, tout à coup, j’ai peur d’être si calme. J’ai eu peur toute ma vie… et maintenant qu’il y a des raisons de craindre, je n’ai presque plus peur… Pourquoi cela ? je ne le sais pas !…

 

Sophie répondit pensivement :

 

— Le jour viendra où vous comprendrez tout !… Je crois qu’il est temps d’abandonner toutes ces splendeurs…

 

Après avoir posé le bout de sa cigarette dans sa soucoupe, elle secoua la tête, et ses cheveux dorés se répandirent en mèches épaisses sur ses épaules ; elle sortit…

 

La mère la suivit des yeux, soupira, regarda autour d’elle et se mit en devoir de serrer la vaisselle, sans pensée, accablée par une demi-somnolence qui l’apaisait.

 

 

 

 

 

 

III

 

 

Nicolas rentra vers quatre heures. Au dîner, Sophie raconta en riant comment elle avait été à la rencontre du prisonnier ; elle parlait de la terreur qui lui faisait voir des espions partout, de la conduite bizarre de l’homme échappé… Quelque chose dans le ton de sa voix rappelait à la mère les fanfaronnades d’un ouvrier qui a achevé un travail difficile et dont la perfection l’enchante.

 

Maintenant, Sophie était vêtue d’une robe grise légère et flottante, qui tombait des épaules jusqu’aux pieds en plis harmonieux, vaporeuse et simple. Elle paraissait plus grande que dans l’autre costume ; ses yeux semblaient assombris et ses mouvements plus calmes.

 

— Il faut que tu t’occupes d’une autre affaire, Sophie ! dit Nicolas après le dîner… Tu le sais, nous avons l’intention d’éditer un journal pour la campagne… mais, grâce aux dernières arrestations, les liens qui nous unissaient aux paysans sont rompus. Seule, Pélaguée sait comment trouver l’homme qui se chargera de la distribution du journal… Pars avec elle… le plus tôt possible…

 

— Bien ! dit Sophie en se remettant à fumer. Est-ce entendu, mère ?

 

— Pourquoi pas ? Allons !

 

— C’est loin ?

 

— À quatre-vingts kilomètres environ…

 

— Parfait !… Il faut que je joue du piano… Supporterez-vous un peu de musique ?

 

— Ne me demandez rien, faites comme si je n’étais pas là ! dit la mère, en s’asseyant dans un coin du canapé recouvert de toile cirée. Elle voyait que le frère et la sœur, sans avoir l’air de faire attention à elle, la mêlaient toujours à leur conversation.

 

— Écoute, Nicolas, c’est du Grieg ! Je l’ai apporté aujourd’hui. Ferme la fenêtre !

 

Elle ouvrit le cahier et caressa doucement les touches de la main gauche. Les cordes se mirent à vibrer en sonorités moelleuses et épaisses. D’abord un profond soupir, puis une autre note se joignit aux premières, riche et frémissante d’ampleur. Les doigts de la main droite s’éveillèrent avec des résonances pleines de clarté, des cris pareils à ceux d’un oiseau effrayé ; ils se balancèrent, battirent des ailes sur le fond noir des notes basses qui chantaient, harmonieuses et mesurées, comme les vagues de la mer fatiguée par la tempête. En réponse à la chanson, des ondes lourdes d’accords graves pleuraient douloureusement, engloutissant les plaintes, les questions, les gémissements fondus dans un rythme angoissé. Parfois, en un essor désespéré, la mélodie sanglotait, languissante ; puis elle tombait, rampait, chancelait sur le torrent épais et glissant des basses, se noyait et disparaissait pour se faire de nouveau jour au travers du grondement égal et monotone ; elle s’élargissait, tintait et se dissolvait dans un puissant battement de notes humides qui l’éclaboussaient, soupirant sans se lasser, avec la même force et le même calme…

 

Au commencement, la musique ne toucha pas la mère, elle ne comprenait pas ; c’était pour elle comme un chaos sonore. Son ouïe ne pouvait saisir la mélodie dans la palpitation complexe de la foule des notes. À demi somnolente, elle regardait Nicolas, assis dans l’autre coin du canapé, les jambes repliées sous lui ; elle étudiait le profil sévère de Sophie, la tête courbée sous sa pesante toison de cheveux dorés. Le soleil se couchait, un rayon tremblant nimba d’abord la tête et l’épaule de Sophie, puis, glissant sur les touches du piano, il flotta sous les doigts de la musicienne. La mélodie remplissait la chambre, et le cœur de la mère s’éveillait sans qu’elle s’en doutât. Trois notes, vibrantes comme la voix de Fédia Mazine, se succédaient avec régularité et se soutenaient mutuellement à la même hauteur, comme trois poissons argentés dans un ruisseau… brillant dans le torrent des sons… Parfois une autre note encore se joignait à elles ; et toutes ensemble, elles chantaient une chanson ingénue, triste et caressante. Pélaguée commençait à les suivre et à en attendre le retour, elle n’écoutait qu’elles, les séparant du chaos inquiet des sons que peu à peu elle n’entendait plus…

 

Et soudain, du tréfonds obscur de son passé, monta le souvenir d’une humiliation depuis longtemps oubliée et qui ressuscitait maintenant avec une cruelle netteté.

 

Une fois, son mari était rentré fort avant dans la nuit, complètement ivre ; il l’avait tirée par le bras, jetée à bas du lit et frappée à coups de pieds, en hurlant :

 

— Va-t’en, canaille, tu m’ennuies !… Va-t’en !

 

Pour échapper à ses coups, elle avait vite pris dans ses bras son enfant, alors âgé de deux ans, et, redressée sur les genoux, elle se protégeait avec le petit corps comme avec un bouclier. Pavel pleurait, se débattait, effrayé, nu, tiède.

 

— Va-t’en ! criait Mikhaïl de sa voix rugissante.

 

Elle avait sauté sur ses pieds et courût à la cuisine ; alors, ayant jeté une camisole sur ses épaules et enveloppé l’enfant dans un châle, sans mot dire, sans plainte, ni prière, nu-pieds, elle était sortie dans la rue. On était au mois de mai ; la nuit était fraîche ; la poussière de la rue se collait à ses pieds, pénétrant sa peau et la glaçant. L’enfant pleurait et se débattait. Elle découvrit son sein, serra son fils contre elle ; et, chassée par la peur, elle s’en alla dans la rue obscure, en chantonnant pour endormir le petit. Le jour allait se lever. Pélaguée avait honte à l’idée que quelqu’un pourrait la rencontrer demi-nue. Elle descendit au bord du marais, s’assit à terre sous un groupe compact de jeunes trembles… Elle resta là longtemps, enveloppée par la nuit, les yeux dilatés fixés sur les ténèbres, chantant craintivement pour bercer son enfant endormi et son cœur outragé. Soudain, un oiseau noir et silencieux s’envolant au-dessus de sa tête avait pris son essor dans le ciel et avait réveillé la mère. Toute tremblante de froid, elle se leva et rentra chez elle, allant au-devant de la terreur coutumière, des coups et des outrages incessants…

 

Pour la dernière fois, un accord sonore, indifférent et froid soupira et se figea.

 

Sophie se retourna et demanda à mi-voix à son frère :

 

— Cela te plaît ?

 

— Oui, beaucoup ! répondit-il en tressaillant comme s’il sortait d’un rêve, beaucoup…

 

Un arpège doux et harmonieux s’égrena sous les doigts de Sophie.

 

Dans la poitrine de la mère, l’écho des souvenirs chantait et tremblait. Elle aurait voulu que la musique continuât. Une pensée germait en elle.

 

— Voilà des gens qui vivent tranquillement… le frère et la sœur… amicalement… Ils font de la musique… Ils ne jurent pas, ils ne boivent pas d’eau-de-vie, ils ne se querellent pas pour des stupidités… Ils ne songent pas à s’offenser mutuellement, comme c’est le cas chez tous les gens de condition obscure…

 

Sophie fumait une cigarette ; elle fumait beaucoup, presque sans s’arrêter.

 

— C’était le morceau favori du pauvre Kostia ! dit-elle en aspirant vivement la fumée, et elle plaqua de nouveau un accord triste et faible. Comme j’aimais le lui jouer ! Il était subtil, il n’y avait rien qu’il ne comprît… Il était accessible à tout…

 

— C’est de son mari sans doute, qu’elle parle ! se dit la mère. Et elle sourit…

 

— Combien de bonheur cet homme m’a donné ! continua Sophie à voix basse, accompagnant ses pensées par de légers accords. Comme il savait vivre !… Constamment la joie, une joie enfantine, vivante, éclatait en lui…

 

— Enfantine ! répéta la mère au-dedans d’elle-même.

 

— Oui ! dit Nicolas en tourmentant sa petite barbiche, une âme chantante…

 

Sophie jeta sa cigarette allumée, se tourna vers la mère, et lui demanda :

 

— Ce tapage ne vous ennuie pas ?

 

— Je vous ai dit de ne rien me demander, répondit la mère avec un léger mécontentement, qu’elle ne parvint pas à cacher ; je ne comprends rien… Je suis là à écouter, à penser…

 

— Non, il faut que vous compreniez ! répliqua Sophie. Une femme, surtout si elle est triste, ne peut pas ne pas comprendre la musique…

 

Elle frappa les touches avec force ; un cri violent retentit comme si quelqu’un eût appris une de ces terribles nouvelles qui frappent au cœur et arrachent des plaintes poignantes. Des voix jeunes palpitèrent, effrayées et déconcertées et s’enfuirent rapides on ne sait où ; de nouveau, une voix sonore et irritée résonna, couvrant tout le reste… Sans doute un malheur était arrivé, mais excitait la colère… non les gémissements. Puis une autre voix énergique et caressante survint et se mit à chanter une chanson belle et naïve qui persuadait et entraînait. Sourdes et offensées, les voix des basses grondaient…

 

Sophie joua longtemps. La mère était troublée. Elle aurait voulu pouvoir demander de quoi parlait cette musique qui faisait naître en elle des images indistinctes, des sentiments, des pensées sans cesse changeants. Le chagrin et l’angoisse cédaient la place à des éclairs de joie paisible ; il semblait qu’une volée d’oiseaux invisibles tournoyaient dans la chambre, frôlant le cœur de leurs ailes délicates, chantant gravement quelque chose qui provoquait instinctivement la pensée par des paroles insaisissables, encourageant le cœur par de vagues espérances, l’emplissant de force et de fraîcheur.

 

Pélaguée ressentait un désir ardent de dire quelque chose de bon à ses deux compagnons. Elle souriait doucement, enivrée par la musique.

 

Cherchant des yeux ce qu’elle pourrait bien faire, elle s’en alla à la cuisine sur la pointe des pieds, pour préparer le samovar.

 

Son désir d’être utile ne s’éteignit pas ; il battait dans son cœur avec une régularité obstinée ; elle servit le thé avec un sourire embarrassé et ému, comme si elle eût enveloppé son âme avec de tièdes pensées de tendresse, qu’elle partageait également entre elle et ses compagnons.

 

— Nous autres gens du peuple, dit-elle, nous sentons tout, mais il nous est difficile de nous exprimer, nos idées sont flottantes ; nous sommes honteux de ne pouvoir dire ce que nous comprenons. Et souvent, en conscience, nous nous irritons contre nos pensées et aussi contre ceux qui nous les suggèrent, nous nous irritons contre eux et nous les chassons. La vie est agitée ; de tous côtés, elle nous frappe et nous meurtrit ; nous voudrions nous reposer… mais les pensées réveillent l’âme et lui ordonnent de regarder…

 

Nicolas écoutait en hochant la tête ; il essuyait ses lunettes d’un geste saccadé ; Sophie dévisageait la mère et oubliait sa cigarette éteinte. Elle était toujours assise au piano et en caressait de temps en temps les touches. L’accord se mêlait doucement aux discours de la mère, qui se hâtait de revêtir ses sentiments de paroles sincères et simples.

 

— Maintenant, je puis un peu parler de moi-même, des miens… parce que je comprends la vie, et j’ai commencé à comprendre quand j’ai pu comparer. Avant, je n’avais pas de points de comparaison. Dans notre classe, tous vivent de même. Maintenant, je vois comment les autres vivent, je me rappelle comment je vivais moi-même et il m’est dur de m’en souvenir… Enfin, on ne revient pas en arrière ; si même on le faisait, on ne retrouverait pas sa jeunesse…

 

Elle baissa la voix et continua :

 

— Peut-être que je dis des choses fausses ou inutiles, puisque vous savez tout vous-mêmes… mais, voyez-vous, c’est de moi que je parle… et c’est vous qui m’avez placée à côté de vous.

 

Des larmes de joyeuse reconnaissance tremblaient dans sa voix ; elle regarda ses hôtes avec des yeux souriants et reprit :

 

— Je voudrais vous ouvrir mon cœur pour que vous voyiez combien je vous veux de bien.

 

— Nous le voyons déjà ! dit Nicolas avec bonté. Et nous sommes heureux de vous avoir avec nous.

 

— Savez-vous ce qu’il me semble ? continua-t-elle, toujours à voix basse et en souriant, il me semble que j’ai trouvé un trésor, que je suis devenue riche, que je puis combler de cadeaux tout le monde… C’est peut-être seulement l’effet de ma bêtise…

 

— Ne parlez pas ainsi ! dit gravement Sophie.

 

Pélaguée ne pouvait apaiser son désir ; elle leur parla encore de ce qui était nouveau pour elle et lui semblait d’une importance inappréciable. Elle leur raconta sa pauvre existence pleine d’humiliations et de souffrance résignée ; parfois, elle s’interrompait ; il lui semblait qu’elle s’était éloignée d’elle-même, qu’elle parlait d’elle comme de quelqu’un d’autre…

 

Sans colère, avec des mots ordinaires et un sourire de compassion sur les lèvres, elle déroulait devant Nicolas et sa sœur l’histoire monotone et grise de ses tristes jours, dénombrant les coups reçus de son mari, étonnée elle-même de la futilité des prétextes qui les amenaient, étonnée de n’avoir pas su les éviter…

 

Nicolas et Sophie l’écoutaient en silence, attentivement ; ils étaient écrasés par le sens profond de cette histoire d’un être humain que l’on traitait comme une bête, et qui pendant longtemps n’avait pas senti l’injustice de la situation, n’avait pas murmuré. Il leur semblait que des milliers de vies parlaient par la bouche de la mère ; tout était banal et quelconque dans cette existence, mais il y avait une quantité innombrable de gens sur la terre qui menaient ce genre de vie… Et, s’élargissant sans cesse sous leurs yeux, l’histoire de la mère prenait l’importance d’un symbole… Nicolas, accoudé à la table, soutenait sa tête dans la paume de ses mains ; il restait immobile, contemplant la mère au travers de ses lunettes avec des yeux clignotants d’attention. Sophie, appuyée au dossier de la chaise, frémissait, murmurant de temps à autre on ne sait quoi et hochant négativement la tête. Elle ne fumait plus ; son visage semblait encore plus maigre et pâle.

 

— Une fois, je me suis sentie malheureuse, il me semblait que ma vie n’était qu’un délire, dit-elle à voix basse. C’était en exil, dans une misérable bourgade de province, où je n’avais rien à faire, personne à qui penser, excepté moi-même… Par oisiveté, je me mis à additionner tous mes malheurs, à les passer en revue : je m’étais querellée avec mon père que j’aimais, on m’avait chassée du gymnase parce que je lisais des livres défendus ; puis vint la prison, la trahison d’un camarade qui m’était cher, l’arrestation de mon mari, de nouveau la prison et l’exil, la mort de mon mari… Et il me semblait alors que la créature la plus malheureuse de la terre, c’était moi… Mais tous mes malheurs juxtaposés et décuplés ne valent pas un mois de votre vie, mère… non ! Cette torture journalière pendant des années consécutives… Où les pauvres prennent-ils la force de souffrir ?

 

— Ils s’y habituent ! répliqua la mère en soupirant.

 

— Je croyais que je connaissais cette vie ! dit Nicolas pensif. Et quand ce n’est plus des impressions détachées, un livre qui en parle, mais un être humain en personne, c’est terrible ! Et les détails aussi sont terribles, les riens mêmes, les secondes qui forment les années…

 

La conversation se déroulait à mi-voix. La mère, plongée dans ses souvenirs, tirait du crépuscule de son passé les humiliations mesquines et journalières, elle composait un sombre tableau d’horreur muet et immense, où sa jeunesse se noyait. Tout à coup, elle s’écria :

 

— Oh ! ai-je assez radoté ! C’est le moment d’aller nous coucher ! Il est impossible de tout redire.

 

Nicolas s’inclina devant elle plus bas que de coutume et lui serra la main avec plus de force. Sophie l’accompagna jusqu’au seuil de sa chambre ; là, elle s’arrêta et dit à voix basse :

 

— Reposez-vous !… Bonne nuit !

 

Sa voix était chaleureuse. Ses yeux gris caressaient doucement le visage de Pélaguée… Celle-ci prit la main de Sophie et, la serrant entre les siennes, elle répondit :

 

— Merci à vous !…

 

 

 

 

 

 

IV

 

 

Quatre jours plus tard, la mère et Sophie se montrèrent à Nicolas pauvrement vêtues de robes d’indienne usée, le bâton à la main, la besace à l’épaule. Ce costume faisait paraître Sophie plus petite et donnait une expression sévère à sa physionomie.

 

— On dirait que tu as passé ta vie à aller de monastère en monastère ! lui dit Nicolas.

 

En prenant congé de sa sœur, il lui serra la main énergiquement. Une fois de plus, la mère nota cette simplicité et ce calme. Ces gens ne prodiguaient pas les baisers ni les démonstrations affectueuses, et pourtant, ils étaient sincères entre eux, si pleins de sollicitude pour les autres. Là où Pélaguée avait vécu, les gens s’embrassaient beaucoup, se disaient souvent des mots tendres, ce qui ne les empêchaient pas de se mordre comme des chiens affamés.

 

Les voyageuses traversèrent la ville, gagnèrent la campagne et s’engagèrent sur la large route battue, entre deux rangées de vieux bouleaux.

 

— Ne serez-vous pas fatiguée ? demanda la mère à Sophie.

 

— Vous croyez que je n’ai pas l’habitude de marcher ? Vous vous trompez…

 

Gaîment, avec un sourire, comme si elle parlait d’espiègleries enfantines, Sophie se mit à raconter ses exploits de révolutionnaire. Elle avait vécu sous un faux nom, se servant d’un passeport truqué ; elle s’était déguisée pour échapper aux espions, avait transporté dans différentes villes des quintaux de brochures interdites. Elle avait organisé l’évasion de camarades exilés, les avait accompagnés à l’étranger. Une fois, elle avait installé chez elle une imprimerie clandestine ; lorsque les gendarmes, prévenus du fait, étaient survenus pour perquisitionner, elle s’était habillée en servante un instant avant leur arrivée et était sortie, croisant les inquisiteurs sur le seuil. Sans manteau, un petit fichu sur la tête et une burette à pétrole à la main, elle avait traversé la ville d’une extrémité à l’autre par un froid rigoureux, en plein hiver. Une autre fois, s’étant rendue chez des amis, dans une ville lointaine, elle montait déjà l’escalier qui conduisait à leur demeure, lorsqu’elle vit qu’on y perquisitionnait. Il était trop tard pour sortir de la maison ; elle sonna alors avec audace à l’étage au-dessous de celui où elle voulait aller, et entrant chez des inconnus, sa valise à la main, elle leur expliqua franchement sa situation.

 

— Vous pouvez me livrer si vous voulez, mais je ne crois pas que vous le fassiez, avait-elle dit avec conviction.

 

Très effrayés, ces gens ne fermèrent pas l’œil de toute la nuit, pensant qu’à chaque instant on allait venir frapper chez eux. Cependant, ils ne livrèrent pas Sophie ; le matin venu, ils se moquèrent des gendarmes avec elle. Une autre fois, costumée en religieuse, elle avait pris place dans le même compartiment et sur la même banquette qu’un espion chargé de la suivre, et qui, pour se vanter de son habileté, lui raconta comment il accomplissait sa besogne. Il était sûr que Sophie était dans le train, en seconde classe ; à chaque arrêt, il sortait, et disait en revenant à la pseudo-religieuse :

 

— Je ne la vois pas… elle est couchée probablement. Eux aussi se fatiguent… ils ont une vie si pénible… dans le genre de la nôtre !…

 

La mère riait en écoutant ces histoires et regardait Sophie avec des yeux affectueux. Grande et maigre, la jeune femme marchait d’un pas ferme et léger ; ses pieds étaient solides et bien formés. Il y avait dans sa démarche, dans ses paroles, dans le timbre même de sa voix hardie, quoique un peu sourde, dans toute sa silhouette élancée, une belle santé morale, une audace joyeuse, un besoin d’air et d’espace, et ses yeux se posaient sur toutes choses avec une expression de joie juvénile.

 

— Voyez quel joli sapin ! s’écria-t-elle, en montrant un arbre à la mère, qui s’arrêta pour le regarder, mais le sapin n’était pas plus haut ni plus fourni que les autres.

 

— Oui, c’est un bel arbre ! répéta-t-elle en souriant.

 

— Une alouette !

 

— Les yeux gris de Sophie étincelèrent joyeusement. Parfois, d’un mouvement souple, elle se baissait et cueillait une fleur dont elle caressait avec amour les pétales tremblants, d’un léger effleurement de ses doigts minces et agiles. Et elle chantonnait doucement.

 

En route elles croisaient des piétons, des paysans juchés sur leur charrette, qui leur disaient :

 

— Que la paix soit avec vous !

 

Un beau soleil printanier brillait ; l’abîme bleu du ciel étincelait ; des deux côtés de la route s’étendaient de sombres forêts de bois résineux, des champs d’un vert cru ; les oiseaux chantaient, l’air tiède et embaumé caressait doucement les joues.

 

Tout cela rapprochait la mère de la femme à l’âme et aux yeux clairs ; et elle se serrait involontairement contre elle, s’efforçant de marcher du même pas. Mais parfois, il y avait dans les paroles de Sophie quelque chose de trop vif, de trop sonore, qui semblait superflu à Pélaguée ; il lui venait alors des pensées inquiétantes :

 

— Elle ne plaira pas à Rybine…

 

Un instant après, Sophie parlait de nouveau simplement, cordialement, et la mère la regardait avec amour.

 

— Comme vous êtes encore jeune ? soupira-t-elle.

 

— Oh ! j’ai déjà trente-deux ans ! dit Sophie.

 

Pélaguée sourit.

 

— Ce n’est pas ce que je veux dire… à vous voir, on vous croirait plus âgée… Mais quand on regarde vos yeux, quand on vous entend, on est tout étonné, on dirait une jeune fille… Vous avez une vie agitée et pénible, dangereuse… et pourtant votre cœur est souriant…

 

— Je ne sens pas que ma vie soit pénible, je ne puis m’en figurer une qui soit plus intéressante et meilleure que celle-ci…

 

— Qui vous récompensera de vos peines ?

 

— Nous sommes déjà récompensés ! répondit Sophie d’un ton qui sembla plein de fierté à la mère. Nous nous sommes organisé une vie qui nous satisfait, que peut-on souhaiter de plus ?

 

La mère lui jeta un coup d’œil et baissa la tête, en se répétant :

 

— Elle ne plaira pas à Rybine…

 

Aspirant à pleins poumons l’air tiède, les deux femmes marchaient d’un pas lent, mais soutenu. Il semblait à Pélaguée qu’elle allait en pèlerinage. Elle se rappela son enfance et le pur bonheur qui l’animait lorsque, les jours de fête, elle quittait son village pour se rendre à quelque monastère lointain, vers une image miraculeuse.

 

De temps à autre, Sophie chantait de sa belle voix des chansons nouvelles qui parlaient de l’amour ou du Ciel ; ou bien elle se mettait soudain à déclamer des vers célébrant les champs et les bois, le Volga, et la mère écoutait et souriait ; sans le vouloir, elle hochait la tête au rythme de la poésie, dont la mélodie la charmait.

 

Dans son cœur, tout était paisible, tiède et doux, comme un vieux petit jardin par un soir d’été.

 

 

 

 

 

 

V

 

 

Le troisième jour, en arrivant dans un village, la mère demanda à un paysan qui travaillait aux champs où se trouvait la fabrique de goudron. Bientôt les deux femmes descendirent un étroit sentier raide et agreste, pareil à un escalier dont les racines formaient les marches ; elles aperçurent une petite clairière arrondie, tout encombrée de copeaux et de charbon avec, çà et là, des flaques de goudron.

 

— Nous voilà au but ! dit la mère en regardant autour d’elle avec inquiétude.

 

Près d’une hutte fermée de pieux et de branchages, quatre ouvriers dînaient, assis autour d’une table faite de trois planches brutes posées sur des pieux fichés dans le sol. C’étaient Rybine, tout noir, la chemise ouverte sur sa poitrine, Jéfim et deux autres jeunes gens. Rybine, le premier, aperçut les deux femmes ; il attendit en silence, s’abritant les yeux de sa main.

 

— Bonjour, frère Mikhaïl ! cria la mère de loin.

 

Il se leva et vint à leur rencontre sans se hâter ; lorsqu’il eut reconnu Pélaguée, il s’arrêta et caressa sa barbe.

 

— Nous allons en pèlerinage ! dit la mère en s’approchant. J’ai fait un détour pour te rendre visite. Voilà mon amie, elle s’appelle Anne…

 

Fière de son ingéniosité, elle regarda du coin de l’œil Sophie, qui restait grave et impassible.

 

— Bonjour ! dit Rybine avec un sourire morose. Il lui serra la main, salua Sophie et continua : Inutile de mentir, ce n’est pas la ville ; ici, on n’a pas besoin de mensonge. Ici, il n’y a que de braves gens, que l’on connaît…

 

Jéfim, toujours assis à la table, considérait avec attention les voyageuses ; il chuchota quelque chose à ses compagnons. Lorsque les femmes se rapprochèrent, il se leva, salua sans mot dire ; les deux autres restèrent immobiles, comme s’ils n’avaient pas aperçu les visiteuses.

 

— Nous sommes en reclus ici ! reprit Rybine, en frappant sur l’épaule de la mère. Personne ne vient nous voir, le patron n’est pas au village, sa femme est à l’hôpital, et moi, je suis maintenant une sorte d’intendant… Asseyez-vous. Voulez-vous du thé ? Jéfim, apporte donc du lait !

 

Lentement, Jéfim se rendit à la hutte, tandis que les voyageuses se débarrassaient de leur besace. Un des paysans, un grand gaillard maigre, se leva pour les aider. L’autre, déguenillé et trapu, s’était accoudé et regardait pensivement les femmes, en se grattant la tête et en fredonnant. L’arome étouffant du goudron frais se mêlait à l’odeur suffocante des feuilles pourries et faisait tourner la tête.

 

— Celui-ci s’appelle Jacob, dit Rybine en désignant le plus grand des deux ouvriers, et celui-ci, Ignati… Eh bien, et ton fils ?…

 

— En prison ! soupira la mère.

 

— De nouveau ! s’écria Rybine. Il faut croire qu’il s’y trouvait bien…

 

Ignati ne chantonnait plus ; Jacob prit le bâton d’entre les mains de la mère :

 

— Assieds-toi, grand-mère !

 

— Et vous aussi, asseyez-vous, dit Rybine en s’adressant à Sophie.

 

Sans parler, elle se plaça sur un ballot et se mit à examiner Rybine.

 

— Quand a-t-il été arrêté ? demanda celui-ci, et il s’exclama en branlant la tête : Tu n’as pas de chance, Pélaguée !

 

— Qu’importe !

 

— Eh bien, tu t’habitues ?

 

— Non, mais je le vois bien, il est impossible qu’il en soit autrement !

 

— Voilà ! dit Rybine. Eh bien, raconte…

 

Jéfim apporta un pot de lait ; il prit un bol sur la table, le rinça avec de l’eau, puis, l’ayant rempli de lait, il le poussa vers Sophie. Il marchait et agissait sans bruit, avec précaution. Lorsque la mère eut terminé son court récit, tout le monde garda le silence. Toujours assis à la table, Ignati dessinait avec son ongle sur les planches. Jéfim s’appuyait à l’épaule de Rybine. Jacob croisait les bras sur sa poitrine et baissait la tête. Sophie étudiait toujours le visage des paysans.

 

— Oui ! dit Rybine en traînant lentement les mots. Voilà, ils ont décidé d’agir ouvertement…

 

— S’ils avaient organisé une parade de ce genre chez nous, dit Jéfim avec un sourire, les moujiks les auraient battus à mort…

 

— Tu dis que Pavel sera jugé ? demanda Rybine.

 

— Oui, c’est décidé ! répondit la mère.

 

— À quelle peine peut-il être condamné… tu ne le sais pas ?

 

— Le bagne ou la déportation à vie en Sibérie ! répondit-elle à voix basse.

 

Trois des ouvriers la regardèrent simultanément. Rybine reprit :

 

— Et quand il a arrangé l’affaire, savait-il ce qui l’attendait ?

 

— Je l’ignore… probablement.

 

— Oui ! il le savait… dit Sophie avec force.

 

Tous se turent, ils ne bougeaient plus, comme s’ils se fussent figés en une même pensée réfrigérante.

 

— Voilà ! reprit Rybine d’une voix grave et sévère. Moi aussi, je crois qu’il le savait. C’est un homme sérieux, il n’agit pas à la légère. Voyez-vous ça, camarades ! Il savait qu’on pouvait le transpercer d’une baïonnette ou lui faire les honneurs du bagne, et il a marché quand même ! Il fallait qu’il marche et il a marché ! Si on avait placé sa propre mère au travers de son chemin, il aurait passé outre… n’est-ce pas, Pélaguée ?

 

— Oui… répondit la mère en tressaillant.

 

Et, après avoir promené son regard autour d’elle, elle poussa un profond soupir. Sophie lui caressa doucement la main et jeta un coup d’œil de mécontentement à Rybine.

 

— C’est un homme ! reprit celui-ci à mi-voix, en fixant ses yeux sombres sur ses compagnons. Et de nouveau, tous les six gardèrent le silence. De minces rayons de soleil pendaient en l’air comme des rubans d’or. On ne sait où, un corbeau croassait. La mère regardait autour d’elle, troublée par les réminiscences du Premier Mai, par le souvenir de Pavel et d’André. Dans la petite clairière étroite, gisaient des tonneaux brisés qui avaient contenu du goudron, des bûches écorcées et hérissées ; des copeaux frissonnaient au vent. Les chênes et les bouleaux se dressaient en un cordon resserré ; de tous côtés, ils gagnaient insensiblement sur la clairière comme pour effacer, anéantir tous ces débris, ces ordures qui les outrageaient, et, liés par le silence, immobiles, ils lançaient sur le sol des ombres noires et chaudes.

 

Soudain, Jacob s’écarta de l’arbre auquel il s’adossait, fit un pas, s’arrêta et demanda d’une voix forte et sèche, en secouant la tête :

 

— Et c’est contre des gens pareils qu’on nous enverra combattre, Jéfim et moi ?

 

— Et contre qui pensais-tu ? demanda Rybine d’un ton morne. On nous étouffe de nos propres mains… C’est là le comble !

 

— Malgré tout, je me ferai soldat ! déclara Jéfim d’une voix basse.

 

— Qui t’en empêche ? s’exclama Ignati. Vas-y !

 

Et fixant ses yeux sur Jéfim, il lui dit en riant :

 

— Seulement, quand tu tireras sur moi, vise à la tête, ne m’estropie pas… tue-moi du coup !…

 

— Tu me l’as déjà dit ! cria Jéfim avec âpreté.

 

— Attendez, camarades ! reprit Rybine, et il leva le bras d’un geste lent : Voyez cette femme ! — il désigna la mère — son fils est perdu, probablement…

 

— Pourquoi dis-tu cela ? demanda la mère d’une voix angoissée.

 

— Parce qu’il le faut ! Il faut que tes cheveux ne blanchissent pas en vain, que ton cœur ne souffre pas pour rien… Eh bien, est-ce que cela t’a tuée ?… Tu apportes des livres ?

 

La mère lui jeta un coup d’œil et fit après un silence :

 

— Oui !

 

— Voilà ! dit Rybine en frappant la table de la paume de sa main. Je l’ai deviné aussitôt que je t’ai vue… pourquoi serais-tu venue, sinon pour cela ? Vous voyez, le fils a été arraché des rangs, et la mère a pris sa place !

 

Il se redressa et cria d’une voix sourde, avec un geste menaçant :

 

— Ces canailles ne savent pas ce que sèment leurs mains aveugles ! Ils verront quand notre force aura grandi, quand nous nous mettrons à faucher ces herbes maudites ! Ils verront !

 

Ces paroles effrayèrent Pélaguée ; elle regarda Rybine et remarqua combien il avait changé et maigri : sa barbe n’était plus carrée, mais inégale ; on entrevoyait au-dessus les os des pommettes. De fines veines rouges se dessinaient sur la cornée bleuâtre, comme s’il eût été en proie à l’insomnie. Son nez était devenu plus cartilagineux et crochu, comme le bec d’un rapace. Le col déboutonné de sa chemise, jadis rouge et imbibée de goudron, découvrait des clavicules sèches et l’épaisse toison noire de la poitrine. Il y avait en toute la personne de cet homme quelque chose d’encore plus sombre et de plus mélancolique qu’auparavant. L’éclat de ses yeux enflammés illuminait son visage foncé d’une lueur d’angoisse et de colère, qui brillait en pourpres étincelles.

 

— L’autre jour, continua Rybine, le chef du district me fait appeler et me demande : — Qu’as-tu dit au prêtre, mauvais garnement ? — Pourquoi serais-je un mauvais garnement ? Je gagne mon pain en m’échinant, je n’ai fait de mal à personne, lui ai-je répondu. Il s’est mis à hurler et m’a donné un coup de poing en pleine figure… et il m’a mis aux arrêts pour trois jours. Ah ! c’est comme cela que vous parlez au peuple ? C’est bien ! Mais n’attendez pas de pardon, diables ! Si ce n’est pas moi, ce sera un autre qui se vengera de l’outrage, sur vous ou sur vos enfants… souvenez-vous-en ! Vous avez labouré la poitrine du peuple avec les griffes de fer de votre avidité, vous y avez semé le mal… Nous ne vous ferons pas grâce, maudits ! Voilà !

 

Il bouillonnait de fureur ; dans sa voix résonnaient des notes qui épouvantaient la mère.

 

— Et qu’avais-je dit au prêtre ? reprit-il un peu calmé. Après une assemblée, il était là dans la rue avec les paysans et leur racontait que les hommes sont un troupeau, qu’ils ont toujours besoin d’un berger… voilà ! Et moi, j’ai dit en plaisantant : Si on nommait le renard chef de la forêt, il y aurait beaucoup de plumes, mais point d’oiseaux ! Il me regarda de travers et se mit à dire que le peuple devait souffrir, se résigner et prier Dieu plus souvent, afin qu’il lui donne la force de tout supporter. Et moi, j’ai répondu : Le peuple prie beaucoup, mais Dieu n’a probablement pas le temps de l’écouter. Il ne l’entend pas ! Voilà ! Alors, il m’a demandé quelles prières je disais. Je lui ai répondu : Je n’en ai appris qu’une dans ma vie, celle du peuple tout entier : Dieu, apprends-moi à travailler pour les seigneurs, à manger des pierres, à cracher des bûches ! Il ne m’a pas laissé achever… Vous êtes une dame de la noblesse ? demanda brusquement Rybine à Sophie, interrompant son récit.

 

— Pourquoi croyez-vous cela ? fit-elle en tressaillant de surprise.

 

— Parce que !… s’écria Rybine. C’est votre sort, vous êtes née ainsi. Voilà ! Vous vous imaginez que vous pouvez cacher votre péché de noblesse en vous couvrant la tête d’un fichu d’indienne ? On reconnaît le prêtre, même quand il n’a plus de tonsure… Vous venez de poser le coude sur la table mouillée et vous avez fait la grimace… Et votre dos est trop droit pour être celui d’une ouvrière…

 

Craignant qu’il n’offensât Sophie par sa voix, ses paroles et son ironie lourdes, la mère intervint vivement, avec sévérité :

 

— C’est mon amie. C’est une brave femme… c’est en travaillant pour nous et notre cause qu’elle s’est fait des cheveux blancs… Ne sois pas si rude…

 

Rybine soupira péniblement.

 

— Ai-je donc dit des choses insultantes ?

 

Sophie le regarda et demanda d’un ton sec :

 

— Vous vouliez me dire quelque chose ?

 

— Moi ? Oui ! Voilà, il y a ici un homme qui est venu il y a quelques jours ; c’est le cousin de Jacob, il est malade, il a la phtisie, mais il comprend pas mal de choses. Peut-on l’appeler ?

 

— Pourquoi pas ? répliqua Sophie.

 

Rybine la regarda en plissant les paupières et dit en baissant la voix :

 

— Jéfim, va donc chez lui… dis-lui qu’il vienne dans la soirée…

 

Jéfim se dirigea vers la cabane, mit sa casquette et sans mot dire, sans regarder personne, disparut d’un pas tranquille dans le bois. Rybine hocha la tête en le désignant et dit sourdement :

 

— Il souffre !… il est obstiné… il sera bientôt soldat… Jacob aussi… Jacob dit tout simplement qu’il ne peut pas aller au régiment, et Jéfim ne peut pas non plus, mais il veut y aller quand même… Il a une idée… Il pense qu’on peut répandre parmi les soldats des ferments de liberté… Moi, je crois qu’on ne peut pas enfoncer un mur en le heurtant du front. Et eux, ils prennent une baïonnette à la main et s’en vont. Où ? Ils ne voient pas qu’ils marchent contre eux-mêmes… Oui, il souffre, Jéfim. Et Ignati lui retourne le couteau dans le cœur, c’est peut-être inutile…

 

— Pas du tout ! dit Ignati d’un air sombre, sans regarder Rybine ; on le convertira au régiment, et il fera feu aussi bien que les autres !

 

— Non, je ne crois pas ! répliqua Rybine pensivement. Mais, tout de même, il vaut mieux éviter cela. La Russie est grande… comment retrouver un homme ? Il faut se procurer un passeport et s’en aller par les villages.

 

— C’est ce que je veux faire ! déclara Ignati, en se frappant la jambe avec un copeau. Du moment qu’on est résolu à combattre, il faut marcher sans hésiter…

 

La conversation tomba. Les abeilles et les guêpes voltigeaient affairées, et leur bourdonnement nuançait le silence. Les oiseaux gazouillaient ; dans le lointain s’élevait une chanson qui errait au-dessus des champs. Après un instant de silence, Rybine reprit :

 

— Il faut travailler, camarades… Vous vous reposerez, peut-être ? Il y a des lits de camp dans la hutte. Jacob ramasse-leur des feuilles sèches… Et toi, mère, donne les livres, où sont-ils ?

 

Sophie et Pélaguée ouvrirent leur besace. Rybine se pencha pour regarder, et dit avec satisfaction :

 

— Voilà… Quel paquet vous en avez apporté… Voyez-vous cela ? Il y a longtemps que vous êtes dans cette affaire… vous ? fit-il en s’adressant à Sophie.

 

— Il y a douze ans.

 

— Comment vous appelez-vous donc ?

 

— Je m’appelle Anna Ivanovna. Pourquoi ?

 

— Comme ça. Et vous avez été en prison, probablement ?

 

— Oui !

 

— Tu vois ! dit la mère à voix basse, d’un ton de reproche. Et toi, tu lui parles avec rudesse…

 

Il garda le silence un instant ; puis, prenant un paquet de livres sur le bras, il répondit :

 

— Ne vous fâchez pas contre moi ! Le paysan et le seigneur, c’est comme le goudron et l’eau, ils ne vont pas ensemble, ils se repoussent l’un l’autre…

 

— Je ne suis pas une grande dame, je suis un être qui pense, souffre et gémit ! répliqua Sophie.

 

— C’est bien possible ! dit Rybine… Je vais cacher tout cela.

 

Ignati et Jacob s’approchèrent de lui et tendirent les mains.

 

— Donne-nous-en ! dit Ignati.

 

— Ils sont tous pareils ? demanda Rybine à Sophie.

 

— Non, pas tous. Il y a aussi un journal…

 

— Ah ?

 

Les trois hommes se précipitèrent dans la cabane.

 

— Il est ardent, le paysan ! fit la mère à voix basse, en les suivant d’un regard pensif.

 

— Oui ! dit Sophie de même… Je n’ai encore jamais vu un visage comme le sien… on dirait un grand martyr !… Allons-y aussi, j’aimerais voir l’effet du journal.

 

— Ne vous fâchez pas contre lui… pria doucement la mère.

 

— Quelle bonne âme vous êtes, Pélaguée !

 

En voyant les deux femmes au seuil de la cabane, Ignati leva la tête, leur jeta un coup d’œil rapide ; puis, plongeant ses doigts dans ses cheveux bouclés, il se pencha sur le journal, qu’il avait posé sur ses genoux.

 

Rybine, debout, éclairait sa feuille d’un rayon de soleil qui se glissait dans la hutte par une fente du toit ; il avançait peu à peu le journal sous le rayon, au fur et à mesure de sa lecture, et lisait en remuant les lèvres. Jacob, agenouillé, appuyait sa poitrine contre le bord du lit de camp et lisait aussi.

 

La mère vit que Sophie remarquait leur enthousiasme pour les paroles de vérité. Son visage s’éclaira d’un sourire. Elle alla doucement dans un coin de la hutte et s’assit. Sophie, gardant le silence, lui entoura les épaules de son bras.

 

— Oncle Mikhaïl ! On nous injurie là-dedans, nous autres paysans ! fit Jacob à mi-voix, sans bouger. Rybine se tourna vers lui et dit en souriant :

 

— Parce qu’on nous aime. Ceux qui vous aiment peuvent vous dire tout ce qu’ils veulent sans vous irriter !

 

Ignati renifla, leva la tête et se mit à rire ; puis il ferma les yeux et dit :

 

— On écrit là : « Le paysan a cessé d’être une créature humaine. » C’est bien vrai, il ne l’est plus !

 

Une ombre d’humiliation passa sur son visage simple et franc.

 

— Viens donc, fichu savant ! Mets-toi dans ma peau et bouge ! On verra alors ce que tu seras…

 

— Je vais me coucher un instant, dit la mère à Sophie. Je suis tout de même un peu fatiguée et cette odeur de goudron me fait tourner la tête… Et vous ?

 

— Non !

 

La mère s’étendit sur son lit et sommeilla bientôt. Sophie, assise à côté d’elle observait toujours ses lecteurs ; elle chassait avec sollicitude les bourdons ou les guêpes qui venaient voltiger autour du visage de la mère. Pélaguée s’en rendait compte, les yeux mi-clos, et ces attentions lui étaient douces.

 

Rybine s’approcha et demanda :

 

— Elle dort ?

 

— Oui !

 

Il se tut un instant, braqua ses yeux sur le visage calme de la dormeuse, soupira et reprit à voix basse :

 

— C’est peut-être la première femme qui ait suivi son fils sur cette voie-là… la première !

 

— Allons-nous-en !… ne la dérangeons pas ! proposa Sophie.

 

— Il faut que nous allions au travail… J’aimerais bien pouvoir causer avec vous… mais il faut attendre jusqu’au soir ! Allons, camarades !

 

Les trois hommes sortirent, laissant Sophie dans la hutte. La mère pensa :

 

— Dieu merci ! ils se sont réconciliés !… Ils s’accordent !… Et elle s’endormit paisiblement, respirant l’air embaumé de la forêt.

 

 

 

 

 

 

 

VI

 

 

À la tombée de la nuit, les quatre ouvriers rentrèrent, heureux que la journée fût finie. Réveillée par le bruit des voix, la mère, toute souriante, sortit de la hutte, en bâillant.

 

— Vous avez travaillé et moi j’ai dormi comme une grande dame ! dit-elle en fixant ses yeux affectueux sur chacun d’eux.

 

— Cela ne fait rien, on te pardonne ! dit Rybine.

 

Il était plus tranquille qu’au dîner ; la fatigue avait dissipé l’excès de son agitation.

 

— Ignati ! fit-il, occupe-toi du souper… Nous faisons le ménage à tour de rôle… aujourd’hui, c’est Ignati qui doit nous donner à manger et à boire… Voilà !

 

— J’aurais volontiers cédé mon tour à quelqu’un d’autre, aujourd’hui, observa Ignati, et, tout en prêtant l’oreille à la conversation, il se mit à ramasser des copeaux de bois mort pour allumer le feu.

 

— Les visites intéressent tout le monde ! fit Jéfim en s’asseyant à côté de Sophie.

 

— Je vais t’aider, Ignati ! dit Jacob.

 

Il pénétra dans la hutte, d’où il rapporta un pain rond, qu’il coupa en tranches.

 

— Chut ! murmura Jéfim, on entend tousser…

 

Rybine prêta l’oreille et dit :

 

— Oui ! il vient !…

 

Et il expliqua en se tournant vers Sophie :

 

— Vous allez voir un témoin… J’aimerais pouvoir le mener dans les villes, l’exposer sur les places, pour que le peuple l’entende… Il dit toujours la même chose, mais il faut que tous l’entendent !…

 

L’obscurité et le silence devenaient plus profonds ; les voix résonnaient avec plus de douceur. Sophie et la mère suivaient des yeux les paysans, qui se mouvaient lourdement, lentement, avec une bizarre prudence.

 

Un homme voûté, de haute taille, sortit du bois ; il marchait en s’appuyant de toute sa force sur une canne ; on entendait le bruit de sa respiration rauque.

 

— Voilà Saveli ! s’écria Jacob.

 

— Me voici ! dit l’homme en s’arrêtant, secoué par la toux.

 

Il était vêtu d’un pardessus usé qui lui tombait sur les talons ; de son chapeau rond et fripé s’échappaient en mèches maigres des cheveux jaunâtres et raides. Son visage osseux et blême était recouvert d’une barbe blonde, sa bouche ouverte ; dans ses orbites profondément creusées, les yeux brillaient fiévreusement comme au fond de cavernes sombres.

 

Lorsque Rybine l’eut présenté à Sophie, le nouveau venu dit :

 

— Vous avez apporté des livres pour le peuple, à ce qu’il paraît ?

 

— Oui !

 

— Merci… pour le peuple… Il ne peut pas encore comprendre le livre de la vérité… il ne peut pas encore vous remercier… alors, moi, qui ai compris… je vous remercie en son nom…

 

Il respirait avec rapidité, avalant l’air par petites gorgées avides. La voix était saccadée. Les doigts décharnés de ses mains faibles glissaient sur sa poitrine, essayant de boutonner son pardessus.

 

— C’est malsain pour vous de venir si tard dans la forêt… La forêt est humide et suffocante, observa Sophie.

 

— Il n’y a plus rien de sain ou de malsain pour moi ! répondit-il en haletant. Seule, la mort me sera la bienvenue.

 

Il était pénible de l’entendre ; d’ailleurs, toute sa personne excitait la compassion, une compassion qui était impuissante. Il s’accroupit sur un tonneau en ployant les genoux avec précaution, comme s’il eût craint de les voir se casser ; puis il essuya son front couvert de sueur. Ses cheveux étaient secs et morts.

 

Le bois commençait à flamber dans la clairière ; tout frémit et se balança ; les ombres, léchées par les flammes, s’enfuirent effrayées dans la forêt ; au-dessus du brasier apparut un instant le visage rond d’Ignati qui gonflait ses joues. Le feu s’éteignit. On sentit l’odeur de la fumée ; le silence et les ténèbres tombèrent de nouveau sur la clairière, comme prêtant l’oreille aux paroles rauques du malade.

 

— Mais je puis encore être utile au peuple… comme témoin d’un grand crime… Regardez-moi, j’ai vingt-huit ans, et je meurs… Il y a dix ans je soulevais sur mes épaules, sans effort, jusqu’à deux cents kilos… Je me disais alors qu’avec une santé pareille, je mettrais soixante-dix ans pour arriver à la tombe, sans trébucher… Et j’en ai vécu dix… et je ne puis aller plus loin…

 

— La voilà, sa chanson ! dit Rybine d’une voix sourde.

 

Le feu se ralluma avec plus de force ; les ombres s’enfuirent de nouveau pour rejaillir sur les flammes, tremblèrent autour du brasier en une danse muette et hostile. Le bois mort craquait et gémissait sous la morsure de la flamme. Le feuillage bruissait et chuchotait, agité par une onde d’air chaud. Gaies et vives, les langues de feu pourpres et or jouaient, s’étreignaient, s’élevaient en lançant des étincelles ; une feuille brûlante s’envola ; au ciel, les étoiles souriaient aux étincelles et les attiraient à elles.

 

— Ce n’est pas ma chanson… il y a des milliers de gens qui la chantent en eux-mêmes… ils la chantent en eux-mêmes, parce qu’ils ne comprennent pas que leur vie malheureuse est une salutaire leçon pour le peuple… Combien d’êtres épuisés ou estropiés par le travail et la prison meurent de faim sans se plaindre !… Il faut crier, frères, il faut crier !

 

Saveli se mit à tousser et se pencha en avant, tout tremblant.

 

Jacob posa sur la table un broc de kvass, et jetant un paquet d’oignons à côté, il dit au malade :

 

— Viens, Saveli, je t’ai apporté du lait.

 

Le malade hocha négativement la tête ; mais Jacob le prit sous le bras et le conduisit jusqu’à la table.

 

— Écoutez ! dit Sophie à Rybine d’un ton de reproche et à voix basse, pourquoi l’avez-vous fait venir ici ? Il peut mourir d’un instant à l’autre.

 

— C’est vrai ! répliqua Rybine. Qu’il meure entouré d’amis… ce sera plus facile que dans la solitude… Il a beaucoup souffert dans sa vie, qu’il souffre encore un peu pour servir d’avertissement aux hommes… cela ne fait rien. Voilà !

 

— On dirait que vous vous détachez de lui à la vue de son malheur ! s’écria Sophie.

 

Rybine lui jeta un coup d’œil, et répondit d’un air sombre :

 

— Ce sont les seigneurs qui se délectent à la vue du Christ gémissant sur la croix ; mais nous, nous étudions l’homme sur le vif, et nous aimerions que, vous aussi, vous appreniez à le connaître.

 

Le malade reprit la parole :

 

— On détruit l’homme par le travail… on l’achève par la prison… et pourquoi ? Notre patron – c’est à la fabrique Nefédov que j’ai travaillé comme un forcené – notre patron a donné à une chanteuse une grande cuvette et un vase de nuit en or… Et c’est dans ce vase que sont notre force et notre vie… les miennes… et des milliers d’autres. Voilà à quoi elles ont servi…

 

— L’homme a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu ! dit Jéfim en souriant – et voilà à quoi on l’emploie… ce n’est pas mal !

 

— Il faut le crier ! s’écria Rybine frappant de la paume de sa main sur la table.

 

— Il ne faut pas le supporter ! ajouta Jacob à voix basse.

 

Ignati se contenta de sourire.

 

La mère remarqua que les trois jeunes ouvriers parlaient peu, mais écoutaient avec l’attention insatiable d’âmes affamées. Chaque fois que Rybine ouvrait la bouche, ils le fixaient, l’épiaient des yeux… Les paroles de Saveli leur faisaient faire des grimaces bizarres. Ils ne semblaient pas avoir pitié du malade…

 

La mère se pencha vers Sophie et dit à voix basse :

 

— C’est vrai, ce qu’il raconte ?

 

Sophie répondit tout haut :

 

— Oui, c’est vrai ! On en a parlé dans les journaux… c’est à Moscou que c’est arrivé…

 

— Et l’homme n’a pas été puni ; dit Rybine sourdement. Il aurait fallu le châtier, on aurait dû le mener sur une place publique, le couper en morceaux et jeter aux chiens sa chair infâme ! Il y aura de grands châtiments quand le peuple se lèvera.

 

— Qu’il fait froid ! dit le malade.

 

Jacob l’aida à se lever et à s’approcher du feu.

 

Le foyer brûlait, égal et vif. Des ombres informes l’entouraient et contemplaient avec étonnement le jeu joyeux des flammes. Saveli s’assit sur un billot et tendit vers la chaleur ses mains sèches et transparentes. Rybine le désigna d’un hochement de tête et dit à Sophie :

 

— C’est plus fort qu’un livre ! Ça, il faut le savoir… Quand une machine arrache un bras ou tue un homme, cela s’explique ; c’est toujours lui qui est fautif. Mais qu’on suce le sang d’un homme et qu’on le jette ensuite à l’écart comme une charogne, cela ne s’explique pas…

 

— Oui… prononça lentement Ignati, cela ne s’explique pas… J’ai connu, moi, un chef de district qui obligeait les paysans à saluer son cheval, quand on le promenait dans le village, et qui mettait aux arrêts ceux qui désobéissaient… Pourquoi avait-il besoin de cela ?… Cela ne s’explique pas, non plus !…

 

Lorsqu’ils eurent fini de manger, tous se placèrent autour du foyer ; devant eux, le feu brûlait en dévorant rapidement le bois ; derrière eux, les ténèbres enveloppaient le ciel et la forêt… Le malade regardait le feu, les yeux grands ouverts ; il toussait sans s’arrêter et frissonnait. On eût dit que des débris de vie s’arrachaient de sa poitrine, pressés d’abandonner le corps décharné. Les reflets de la flamme dansaient sur son visage sans animer la peau morte. Seuls, ses yeux brûlaient d’un reflet bleuâtre et mourant.

 

— Peut-être aimerais-tu mieux aller dans la cabane, hein, Saveli ? demanda Jacob en se penchant sur lui.

 

— Pourquoi ? répondit celui-ci avec effort. Je veux rester là… je n’ai plus beaucoup de temps à vivre avec les hommes… plus bien longtemps.

 

Il promena son regard autour de lui, garda un instant le silence et reprit, avec un pâle sourire :

 

— Je me sens bien parmi vous ; je vous regarde et me dis que peut-être c’est vous qui vengerez tous ceux qu’on a maltraités… le peuple tout entier !…

 

Personne ne lui répondit ; il se mit bientôt à sommeiller, laissant retomber sa tête sur sa poitrine. Rybine le regarda longuement, et dit à voix basse :

 

— Il vient nous voir, il s’assied et raconte toujours la même chose…

 

— C’est ennuyeux de l’entendre se répéter ! dit Ignati à voix basse. Quand on n’aurait entendu cette histoire qu’une fois, on ne l’oublierait pas… et lui, il la rabâche sans cesse !

 

— C’est que, pour lui, elle contient tout, sa vie tout entière, comprends-le donc ! fit Rybine d’un air sombre… et aussi la vie d’une foule de gens. J’ai entendu son histoire des dizaines de fois et, pourtant, il arrive parfois que j’ai des doutes. Il y a des heures bonnes où on ne veut pas croire à la vilenie de l’homme, ni à sa folie, où on a pitié de tous, du riche comme du pauvre… car le riche aussi fait fausse route… L’un est aveuglé par la faim, l’autre par l’or… Et alors, on se dit : « Ah ! hommes, ah ! frères. Secouez-vous, réfléchissez loyalement, réfléchissez. »

 

Le malade se balança, ouvrit les yeux et se coucha sur le sol. Sans faire de bruit, Jacob se leva et alla chercher dans la cabane une petite pelisse qu’il jeta sur Saveli, puis il s’assit de nouveau à côté de Sophie.

 

Aux voix humaines se mêlaient le sourd crépitement du bois et le chuchotement des flammes ; et le feu, semblable à un visage rubicond, avait l’air de sourire avec malice aux sombres silhouettes qui l’entouraient.

 

Sophie se mit à parler de la lutte des peuples pour acquérir le droit à la vie et à la liberté, des anciens combats des paysans d’Allemagne, des malheurs des Irlandais, des exploits des ouvriers français.

 

Dans la forêt, revêtue de velours, dans la petite clairière bornée par les arbres muets, sous la voûte du ciel obscur, devant le riant foyer, au milieu d’un cercle d’ombres hostiles et étonnées, ressuscitaient des événements qui avaient bouleversé le monde des repus, des gens follement avides ; les peuples de la terre défilaient les uns après les autres, saignants, épuisés par la lutte ; on célébrait les noms des héros de la liberté et de la vérité…

 

La voix rauque de la femme résonnait avec douceur comme si elle fût sortie du passé. Elle éveillait des espoirs, inspirait confiance. Les auditeurs écoutaient sans mot dire cette musique, la grande histoire de leurs frères en esprit. Ils regardaient le visage pâle et maigre, ils souriaient pour répondre au sourire des yeux gris. Et une lumière toujours plus vive éclairait pour eux la cause sacrée de l’humanité ; en eux se développait de plus en plus le sentiment de la parenté morale avec leurs frères du monde entier ; un nouveau cœur naissait pour eux en la terre, et ils étaient pleins du désir de tout comprendre, de tout unir en lui…

 

— Le jour viendra où tous les peuples lèveront la tête et s’écrieront : C’est assez ! nous n’en voulons plus de cette vie ! disait Sophie d’une voix sonore, et alors s’écroulera la puissance factice de ceux qui ne sont forts que de leur avidité, la terre se dérobera sous leurs pas, ils ne sauront plus sur quoi s’appuyer…

 

— C’est ce qui arrivera ! ajouta Rybine, tête baissée. En ne ménageant pas ses forces, on peut tout vaincre !

 

La mère écoutait en relevant très haut les sourcils et avec un sourire d’étonnement nerveux. Elle voyait que tout ce qui lui paraissait choquant en Sophie, son audace, son extrême vivacité, avait disparu, comme fondu par le torrent égal et brûlant de ses paroles. Le silence de la nuit, le jeu du feu, le visage de la jeune femme la charmaient ; mais ce qui lui plaisait par-dessus tout, c’était l’attention parfaite des paysans. Ils restaient immobiles, s’efforçant de ne troubler en rien le développement calme du discours ; on eût dit qu’ils craignaient de rompre le fil lumineux qui les réunissait au monde. De temps à autre, l’un d’eux mettait avec précaution une bûche dans le foyer ; et les hommes dispersaient, en agitant la main, les étincelles et la fumée, pour les empêcher d’arriver jusqu’à Sophie.

 

À l’aurore, Sophie se tut, fatiguée, et regarda en souriant les visages pensifs et rassérénés qui l’entouraient.

 

— C’est le moment de partir ! dit la mère.

 

— Oui ! répondit Sophie avec lassitude.

 

Un des ouvriers soupira bruyamment.

 

— C’est dommage que vous partiez ! déclara Rybine avec une douceur inaccoutumée. Vous parlez bien ; c’est une grande chose que d’apparenter les gens entre eux ! Quand on comprend qu’il y a des millions d’êtres qui veulent la même chose que nous autres, le cœur devient meilleur… Et il y a une grande force dans la bonté.

 

— Et quand on agit avec douceur, on vous répond par la violence ! dit Jéfim avec un petit sourire et en se levant prestement. Il faut qu’elles partent, oncle Mikhaïl, avant qu’on les voie… Quand les livres seront distribués dans le peuple, les autorités chercheront d’où ils sont venus… Et peut-être quelqu’un se souviendra des voyageuses et parlera…

 

— Merci de ta peine, mère ! dit Rybine en interrompant Jéfim. Je pense tout le temps à Pavel, en te voyant… Tu as pris un bon chemin…

 

Tout, apaisé, il souriait d’un large et amical sourire. Il faisait frais ; cependant il était là en blouse, le col ouvert, la poitrine découverte. La mère considéra sa massive personne et lui conseilla avec sollicitude :

 

— Tu devrais mettre quelque chose, il fait froid !

 

— Mais j’ai chaud en dedans ! répliqua-t-il.

 

Debout près du foyer, les trois jeunes gens conversaient à voix basse ; à leurs pieds, le malade dormait, enveloppé de pelisses. Le ciel pâlissait, les ombres fondaient. Toutes tremblantes, les feuilles attendaient le soleil.

 

— Eh bien, adieu ! dit Rybine en serrant la main de Sophie. Comment vous retrouver en ville ?

 

— C’est moi qu’il faut chercher ! répondit la mère.

 

Lentement, en un seul groupe, les ouvriers s’approchèrent de Sophie et lui serrèrent la main avec une maladresse affectueuse. On devinait que chacun d’eux était secrètement pénétré de gratitude et d’amitié, et ce sentiment les troublait par sa nouveauté. Avec un sourire dans leurs yeux desséchés par l’insomnie, ils regardaient Sophie en se tenant tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre.

 

— Voulez-vous boire un peu de lait avant de partir ? proposa Jacob.

 

— Y en a-t-il encore ? demanda Jéfim.

 

— Oui, un peu…

 

Ignati dit avec confusion en se grattant la tête :

 

— Non, je l’ai renversé.

 

Et tous les trois se mirent à sourire.

 

Ils parlaient de lait, mais la mère sentait qu’ils pensaient à autre chose, qu’ils souhaitaient à Sophie et à elle tout le bien possible, sans pouvoir s’exprimer. Sophie était visiblement touchée et son trouble était tel qu’elle parvint seulement à dire, d’un ton modeste :

 

— Merci, camarades !

 

Ils s’entre-regardèrent, comme si ce mot les eût fait doucement chanceler.

 

Le malade eut un accès de toux rauque. Dans le foyer, les charbons s’éteignaient.

 

— Au revoir ! dirent à mi-voix les paysans ; et leurs salutations mélancoliques accompagnèrent longtemps les femmes. Sans se hâter, celles-ci s’engagèrent dans un sentier forestier, à la clarté de l’aurore…

 

Elles se mirent à parler de Rybine, du malade, des ouvriers qui gardaient un silence si attentif, qui avaient exprimé leurs sentiments d’amitié reconnaissante avec gaucherie, mais éloquemment, en prodiguant mille petits soins aux deux femmes. Elles arrivèrent dans les champs. Le soleil se levait au devant d’elles. Encore invisible, il avait déployé au ciel un transparent éventail de rayons pourpres ; dans l’herbe, les gouttes de rosée scintillaient en multicolores étincelles de joie alerte et printanière. Les oiseaux se réveillaient et animaient le matin de leurs cris joyeux. Avec des croassements affairés, de gros corbeaux s’envolaient en agitant lourdement leurs ailes ; dans les champs ensemencés dès l’automne sautillaient des freux noirs, qui jacassaient d’une voix saccadée ; on ne sait où, un loriot sifflait avec inquiétude. Les lointains se découvraient et accueillaient le soleil en effaçant les ombres nocturnes sur leurs cimes.

 

 

 

 

 

 

 

VII

 

 

… La vie de la mère s’écoulait dans un calme étrange, qui la surprenait parfois. Son fils était en prison, elle savait qu’un dur châtiment l’attendait ; chaque fois qu’elle y pensait, et en dépit de sa volonté, se dressaient dans sa mémoire les images d’André, de Fédia et d’autres, toute une longue série de figures connues. Résumant pour elle tous ceux qui partageaient son sort, la figure de Pavel grandissait aux yeux de Pélaguée, et en songeant à son fils, ses pensées s’élargissaient et se dirigeaient de tous côtés, à son insu. Elles se dispersaient en minces rayons inégaux, touchant à tout, essayant d’éclairer tout, de tout rassembler en un même tableau ; et elles empêchaient ainsi la mère de s’arrêter sur l’ennui qu’elle éprouvait de ne pas voir Pavel, sur la terreur que le sort de son fils lui inspirait.

 

Sophie partit bientôt. Cinq jours plus tard, elle revint, vive, et gaie, pour disparaître de nouveau quelques heures après. On ne la revit qu’au bout de quinze jours. Il semblait qu’elle allât dans la vie par grands cercles. Elle montait parfois chez son frère pour remplir sa demeure de vaillance et de musique.

 

La musique était devenue agréable à la mère, presque indispensable même. Elle la sentait couler dans sa poitrine et pénétrer son cœur, et alors des ondes de pensées naissaient en elle, rapides et intenses, des paroles fleurissaient, légères et belles, éveillées par la force des sons…

 

Pélaguée se résignait difficilement au désordre de Sophie, qui jetait dans tous les coins les objets lui appartenant, des bouts de cigarettes ou des cendres ; elle se faisait encore plus difficilement à sa manière de parler si hardie. Le contraste était trop grand avec la tranquille assurance de Nicolas, avec la gravité bienveillante et constante de ses paroles. Aux yeux de la mère, Sophie n’était qu’une adolescente désireuse de se faire passer pour une grande personne, et qui considérait encore les gens comme des jouets curieux. Elle parlait beaucoup de la sainteté du travail et augmentait stupidement la besogne de la mère par son désordre ; elle discourait sur la liberté et, pourtant, il était visible qu’elle gênait chacun par son impatience irritable, par ses incessantes discussions, son désir de se placer au premier rang. Il y avait beaucoup de contradictions en elle ; la mère la traitait avec une prudence constante, mais sans le sentiment chaleureux qu’elle avait pour Nicolas.

 

Toujours soucieux, celui-ci menait jour après jour la même existence réglée et monotone ; à huit heures, il déjeunait, lisait à haute voix le journal, commentant les nouvelles importantes. Pélaguée trouvait chez Nicolas et chez André des traits communs. De même que le Petit-Russien, son hôte parlait sans haine des hommes, il les considérait tous comme coupables de la mauvaise organisation de la vie. Mais sa foi en la vie nouvelle n’était pas aussi ardente que celle d’André, ni aussi lumineuse. Il parlait toujours paisiblement, de la voix d’un juge intègre et sévère ; même quand il racontait des choses terribles, il avait un doux sourire de compassion ; mais alors, ses yeux brillaient d’une lueur froide. En voyant ce regard, la mère comprit que cet homme ne pardonnerait jamais à personne, qu’il ne pouvait pas pardonner ; et, sentant combien cette fermeté devait lui être pénible, elle le prenait en pitié. Nicolas lui devenait toujours plus cher.

 

À neuf heures, il allait à son bureau ; la mère faisait les chambres, préparait le dîner, se lavait, se changeait ; puis elle s’asseyait dans sa chambre et regardait les images des livres. Elle pouvait lire en s’appliquant de toute son attention ; mais, au bout de quelques pages, elle était fatiguée et ne comprenait plus le sens des mots. Par contre, les images la distrayaient comme un enfant : elles déroulaient à ses yeux un monde nouveau, merveilleux, compréhensible cependant, et presque tangible. Elle voyait les villes immenses, leurs édifices magnifiques, les machines, les vaisseaux, les monuments, les richesses incalculables amassées par les hommes, les créations de la nature, dont la diversité frappait son esprit. La vie s’élargissait à l’infini, lui découvrant chaque jour des choses énormes, inconnues, féeriques ; et par l’abondance de ses richesses, l’infini de ses beautés, elle excitait toujours davantage l’âme affamée qui s’éveillait. Pélaguée aimait surtout feuilleter un livre de zoologie ; bien que cet ouvrage fût écrit dans une langue étrangère, c’était celui dont les illustrations lui donnaient la représentation la plus nette de la richesse, de la beauté, de l’immensité de la terre.

 

— La terre est grande ! dit-elle un jour à Nicolas.

 

— Oui, et pourtant les gens sont à l’étroit…

 

Ce qui l’attendrissait surtout, c’étaient les insectes, les papillons en particulier ; elle regardait avec surprise les dessins qui les représentaient, et disait :

 

— Quelle beauté, n’est-ce pas, Nicolas ? Combien il y en a partout, de cette chère beauté ; mais elle est cachée à nos yeux, elle passe devant nous sans que nous la voyions. Les gens courent, ils ne savent rien, ils n’admirent rien, parce qu’ils n’en ont ni le temps ni l’envie. Que de joie ils pourraient se donner s’ils savaient combien la terre est riche et que de choses étonnantes on y trouve. Et tout est pour tous et chacun est pour tout… n’est-ce pas ?

 

— Oui, parfaitement ! répondait Nicolas avec un sourire. Et il lui apportait toujours d’autres livres.

 

Le soir, des visiteurs venaient souvent, entre autres Alexis Vassiliév, bel homme au visage pâle, à la barbe noire, taciturne et grave ; Roman Pétrov, aux traits arrondis et couperosés, qui faisait constamment claquer ses lèvres d’un air de pitié ; Ivan Danilov, petit et maigre, avec une barbe en pointe et une voix grêle, agressive, criarde et acérée comme une alène ; Iégor, qui plaisantait sur lui-même, sur ses camarades, sur son mal toujours croissant. Parfois, des gens que la mère ne connaissait pas arrivaient de villes lointaines et avaient avec Nicolas de longs entretiens, toujours sur le même sujet : la liberté et les ouvriers de tous les pays. On discutait, on s’échauffait, on faisait de grands gestes, on buvait beaucoup de thé. Dans le bruit des voix, Nicolas composait quelquefois des proclamations qu’il lisait à ses compagnons ; séance tenante, elles étaient recopiées, en caractères d’imprimerie ; la mère recueillait soigneusement les fragments des brouillons déchirés et les brûlait.

 

Tout en servant le thé, elle s’étonnait de l’ardeur avec laquelle les camarades parlaient de la vie et du sort de l’ouvrier, du paysan, de la manière la plus profitable et la plus rapide de semer dans le prolétariat les pensées de vérité et de liberté, d’élever son esprit. Souvent, les opinions divergeaient, on se fâchait, on s’accusait mutuellement, on s’offensait pour recommencer ensuite à discuter.

 

La mère sentait qu’elle connaissait mieux que tous ces discoureurs la vie des ouvriers, qu’elle voyait plus nettement l’immensité de la tâche qu’ils s’étaient donnée ; et cela lui permettait de traiter les camarades avec la condescendance un peu mélancolique d’une personne d’âge mûr qui voit des enfants jouer au mari et à la femme, sans comprendre le tragique de la situation.

 

Involontairement, elle comparait leurs discours avec ceux de son fils, avec ceux d’André, et elle en apercevait maintenant la différence, qui lui échappait auparavant. Il lui semblait qu’ici on criait plus qu’au faubourg, et elle se disait :

 

— Ils sont plus savants, ils parlent plus fort.

 

Mais elle constatait trop souvent que tous ces hommes paraissaient s’échauffer mutuellement à dessein, que leur excitation était factice ; chacun voulait démontrer à ses camarades qu’il était plus près de la vérité qu’eux, qu’elle leur était plus chère qu’à eux ; les autres en étaient blessés et, à leur tour, pour prouver combien ils connaissaient cette vérité, ils discutaient avec âpreté et rudesse. Chacun voulait sauter plus haut que l’autre, et la mère en éprouvait une tristesse angoissée. Elle remuait les sourcils en promenant sur les assistants un regard de supplication ; elle pensait :

 

« Ils ont oublié Pavel et ses camarades… ils les ont oubliés. »

 

Elle écoutait toujours attentivement les discussions que, naturellement, elle ne comprenait pas ; elle cherchait à démêler les sentiments sous les paroles. Elle s’aperçut que lorsqu’au faubourg, on parlait du bien, on le prenait en son entier, tandis qu’ici, tout se fragmentait et s’amenuisait ; là, on sentait avec plus de force et de profondeur ; ici, c’était le domaine des pensées tranchantes qui découpaient tout en menus morceaux. Ici, on parlait davantage de la destruction du monde ancien ; là, on rêvait au nouveau, et c’est pourquoi les discours de son fils et d’André étaient plus compréhensibles, plus à la portée de Pélaguée.

 

Un sourd mécontentement envers les hommes se glissait furtivement dans son cœur et l’inquiétait ; de la méfiance lui venait, elle avait le désir de comprendre tout le plus vite possible, pour parler elle aussi de la vie, avec des paroles que lui dicterait son âme.

 

Elle remarqua également que lorsqu’il venait un camarade ouvrier, Nicolas se conduisait avec une aisance extraordinaire ; une expression de douceur apparaissait sur son visage ; il parlait autrement que de coutume, sinon avec plus de grossièreté, du moins plus négligemment.

 

— Il fait son possible pour se mettre à leur niveau ! pensait-elle.

 

Mais cela ne la consolait pas, et elle voyait que l’ouvrier était gêné, que son intelligence restait comme nouée, qu’il n’arrivait pas à parler aussi simplement et librement qu’avec elle, femme de sa classe. Un jour que Nicolas était sorti de la chambre, elle dit à l’un d’eux :

 

— Pourquoi te gênes-tu ? Tu n’es pas un gamin qui passe un examen.

 

L’autre eut un large sourire.

 

— C’est manque d’habitude… Tout de même… ce n’est pas un des nôtres !

 

Et il baissa la tête.

 

— Cela ne fait rien ! dit la mère. Il est simple…

 

L’ouvrier lui lança un regard, tous deux sourirent et gardèrent le silence…

 

Parfois Sachenka venait, elle ne restait jamais longtemps ; elle parlait toujours d’un ton affairé, sans rire ; en s’en allant, elle demandait chaque fois à la mère :

 

— Comment va Pavel ? Il est bien portant ?

 

— Oui, Dieu merci ! Il est bien, il est gai.

 

— Saluez-le de ma part ! reprenait la jeune fille, et elle disparaissait.

 

De temps à autre, la mère se plaignait à elle de ce qu’on gardât Pavel si longtemps en prison, sans fixer la date de son jugement : Sachenka fronçait le sourcil et se taisait ; ses lèvres tremblaient, tandis que ses doigts s’agitaient nerveusement.

 

La mère avait envie de lui dire :

 

— Ma chérie, je sais que vous l’aimez… je le sais !…

 

Mais elle n’osait : l’air sévère de la jeune fille, ses lèvres pincées, la sécheresse de ses paroles semblaient repousser les caresses à l’avance. Avec un sourire, Pélaguée serrait la main qu’on lui tendait et pensait : « Ma pauvre petite !… »

 

Un jour, Natacha survint ; tout heureuse de voir Pélaguée l’embrasser affectueusement, elle lui annonça soudain, à voix basse, entre autres choses :

 

— Ma mère est morte… elle est morte, ma pauvre maman !

 

Elle s’essuya les yeux d’un geste rapide.

 

— Je la regrette, reprit la jeune fille… elle n’avait pas cinquante ans… elle aurait pu vivre longtemps encore. Mais quand on réfléchit à tout, on se dit que la mort lui est probablement plus légère que la vie ! Elle était toujours seule et étrangère à tous ; personne n’avait besoin d’elle ; mon père l’avait rendue craintive par ses criailleries continuelles… Peut-on dire qu’elle vivait ? On vit quand on attend quelque chose de bon ; mais elle, elle n’avait rien à attendre, excepté des outrages !

 

— C’est bien vrai, ce que vous dites là, Natacha !… déclara la mère après un instant de réflexion. On vit quand on attend quelque chose de bon ; quand on n’attend rien, est-ce vivre ?

 

Elle ajouta en caressant affectueusement la main de la jeune fille : – Et maintenant, vous êtes toute seule ?

 

— Oui ! répondit Natacha.

 

La mère se tut un instant ; puis, elle reprit avec un sourire :

 

— Qu’importe ! Quand on est bon, on n’est jamais seul, on est toujours entouré…

 

Natacha partit en qualité d’institutrice pour un district où se trouvait une filature. La mère lui apportait de temps à autre des livres défendus, des proclamations, des journaux. C’était sa besogne attitrée. Plusieurs fois par mois, vêtue en religieuse, en marchande de dentelles ou de mercerie, en bourgeoise cossue ou en pèlerine, elle s’en allait par la province, à pied, en chemin de fer, en charrette, la besace à l’épaule ou la valise à la main. Dans les hôtels ou les auberges, sur les bateaux comme en wagon, elle se comportait avec calme et simplicité ; elle adressait la première la parole à des inconnus, et attirait irrésistiblement l’attention par son parler sympathique, par son assurance de femme qui a beaucoup vu et retenu.

 

Elle aimait à converser avec les malheureux, connaître leurs opinions sur la vie, leurs plaintes, leurs perplexités. Son cœur s’inondait de joie chaque fois qu’elle constatait chez ses interlocuteurs ce vif mécontentement qui, tout en protestant contre les coups du sort, cherche avec ardeur la solution des grands problèmes de l’humanité. Toujours plus large et plus divers, le tableau de la vie avec ses luttes se déroulait devant elle. Partout et en tout elle voyait la tendance cynique à tromper l’homme, à le dépouiller, à tirer de lui le plus de profits possible. Et elle voyait aussi qu’il y avait de tout en abondance sur la terre, tandis que le peuple était dans la misère et végétait à demi affamé, au milieu d’innombrables richesses. Dans les villes, il y avait des temples remplis d’or et d’argent inutiles à Dieu, et sur le parvis, les miséreux grelottaient, attendant en vain qu’on leur fît l’aumône. Elle avait déjà vu ce spectacle autrefois, les opulentes églises, les chasubles brodées d’or des prêtres, les taudis des pauvres et leurs guenilles infectes ; mais alors elle trouvait que c’était tout naturel, tandis que maintenant, elle considérait cet état de choses comme outrageant pour les pauvres, à qui, elle le savait bien, la religion est plus nécessaire qu’aux riches.

 

Grâce aux images de Jésus, aux récits qu’elle avait entendus, Pélaguée savait qu’il fut l’ami des misérables, qu’il habitait sans faste ; et dans les églises, où les pauvres venaient à lui pour être consolés, elle le voyait emprisonné dans des ornements d’or et de soie, dédaigneusement froufroutante en face du dénuement. Et les paroles de Rybine lui revenaient à la mémoire :

 

— On s’est servi de Dieu lui-même pour nous tromper ! On l’a revêtu de mensonge et de calomnie, pour tuer notre âme…

 

Sans qu’elle s’en doutât, elle priait moins, mais pensait davantage à Jésus, aux gens qui, sans parler de lui, sans même le connaître, semblait-il, vivaient selon son Évangile et qui, pareils à lui, considéraient la terre comme le royaume des pauvres, voulaient distribuer en parties égales entre les hommes toutes les richesses. Elle réfléchissait beaucoup à toutes ces choses, les approfondissant, les ramenant à tout ce qu’elle voyait ; ces pensées se développaient, prenaient la forme lumineuse d’une prière et répandaient une clarté égale sur l’obscurité du monde, sur la vie et l’humanité. Et il semblait à la mère que le Christ lui-même, qu’elle avait toujours aimé d’un vague amour, d’un sentiment complexe où la peur se mêlait étroitement à l’espoir, à l’attendrissement et à la douleur, lui devenait plus proche, qu’il s’était transformé, qu’il était plus visible pour elle, d’une sérénité plus joyeuse. Maintenant ses yeux lui souriaient avec assurance, avec une vivante force intérieure, comme s’il fût vraiment ressuscité, lavé et ranimé par le sang ardent que versent généreusement pour l’amour de lui, ceux qui ont la sagesse de ne pas le nommer. La mère revenait donc de ses voyages réjouie et enthousiasmée, par ce qu’elle avait vu et entendu, et satisfaite d’avoir accompli sa mission.

 

— C’est agréable d’aller de tous côtés et de voir tant de choses, dit-elle un soir à Nicolas. On comprend comment la vie s’arrange. Le peuple est repoussé, rejeté sur les bords, il grouille dans l’humiliation, et il se dit : – Pourquoi me tient-on à l’écart ? Pourquoi ai-je faim, quand il y a de tout en abondance ? Pourquoi suis-je bête, ignorant, quand il y a tant d’esprit partout ? Et où est-il, ce Dieu miséricordieux pour lequel il n’y a ni riches ni pauvres, dont tous sont les enfants bien-aimés ? Peu à peu, le peuple se révolte contre son existence… il sent que l’injustice l’anéantira s’il ne s’occupe pas de lui-même.

 

Et elle éprouvait de plus en plus souvent le besoin de parler elle-même, en son langage, des injustices de la vie ; parfois, il lui était difficile d’y résister…

 

Quand Nicolas la surprenait à regarder des gravures, il lui racontait des choses merveilleuses. Frappée par l’audace des problèmes que l’homme se posait, elle demandait d’un ton incrédule :

 

— Est-ce bien possible ?

 

Et Nicolas lui décrivait l’avenir féerique avec une certitude inébranlable dans ses prophéties.

 

— Les désirs de l’homme n’ont pas de limite, sa force est inépuisable ! disait-il. Néanmoins, le monde ne s’enrichit en esprit que lentement, parce que, pour être indépendants, les hommes sont obligés d’amasser de l’argent, et non de la science. Et, quand ils auront chassé l’avidité, ils se libéreront de l’esclavage du travail forcé.

 

La mère ne comprenait que rarement le sens des paroles de Nicolas, mais elle était très sensible à la foi paisible qui les animait.

 

— Il y a trop peu d’hommes libres sur la terre, c’est ce qui fait le malheur de l’humanité ! disait-il.

 

En effet, Pélaguée connaissait des gens qui s’étaient affranchis de la haine et de la rapacité ; elle comprenait que si le nombre de ces gens augmentait, le visage noir et terrible de la vie deviendrait plus accueillant et plus simple, meilleur et plus lumineux.

 

— L’homme est obligé d’être cruel malgré lui ! disait tristement Nicolas.

 

La mère acquiesçait d’un signe de tête et se rappelait le Petit-Russien.

 

 

 

 

 

 

 

VIII

 

 

Un jour, Nicolas, à l’ordinaire très exact, revint de son bureau beaucoup plus tard que de coutume ; au lieu d’enlever son pardessus, il dit vivement en se frottant les mains :

 

— Savez-vous, Pélaguée, aujourd’hui, un de nos camarades s’est échappé de la prison à l’heure des visites… Mais je n’ai pas réussi à savoir qui c’est…

 

La mère chancela, envahie par l’émotion ; elle se laissa tomber sur une chaise et demanda en chuchotant :

 

— Pavel, peut-être !

 

— Peut-être ! répondit Nicolas en haussant les épaules. Mais comment l’aider à se cacher, où le trouver ? Je viens de me promener dans les rues pour voir si je le rencontrerais. C’est bête, mais il faut faire quelque chose ; je vais sortir de nouveau…

 

— Moi aussi ! s’écria la mère.

 

— Allez chez Iégor, peut-être a-t-il des nouvelles ! conseilla Nicolas, et il s’en alla.

 

La mère jeta un fichu sur sa tête ; pleine d’espoir, elle sortit aussitôt après Nicolas. Elle voyait trouble ; son cœur battait à grands coups et l’obligeait à courir presque. Elle marchait à la rencontre du possible, tête baissée, sans rien voir autour d’elle. « Il est peut-être déjà chez Iégor ! » Cette idée la poussa en avant. Il faisait chaud, Pélaguée haletait de fatigue. Arrivée à l’escalier de la maison d’Iégor, elle s’arrêta, n’ayant pas la force d’aller plus loin ; elle se détourna, poussa un petit cri d’étonnement : il lui avait semblé que Vessoftchikov était sur le seuil, les mains dans les poches, le sourire aux lèvres, et qu’il la regardait. Mais, lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle ne vit personne…

 

— C’est une hallucination ! se dit-elle en montant l’escalier sans cesser de prêter l’oreille. On entendit dans la cour un sourd piétinement de pas lents… la mère s’arrêta sur le palier, se pencha et regarda : elle aperçut de nouveau un visage grêlé qui lui souriait.

 

— Vessoftchikov ! c’est lui ! s’écria-t-elle en descendant à sa rencontre ; son cœur se serra, désappointé…

 

— Non, monte ! monte ! répondit-il à mi-voix, avec un geste de la main.

 

La mère obéit ; elle entra dans la chambre d’Iégor, et, le voyant étendu sur son canapé, elle chuchota, haletante :

 

— Vessoftchikov s’est enfui de prison…

 

— Le grêlé ? demanda Iégor d’une voix rauque, en soulevant sa tête.

 

— Oui, lui !… Il vient ici !

 

— C’est parfait ! Mais je ne veux pas me lever pour le recevoir.

 

Déjà Vessoftchikov était rentré ; il ferma la porte au verrou et enleva sa casquette en riant doucement. Puis, il s’accouda sur le canapé. Iégor se redressa, et dit d’une voix rauque en hochant la tête :

 

— Je vous en prie… ne vous gênez pas !…

 

La bouche fendue en un large sourire, le grêlé s’approcha de la mère et lui saisit la main :

 

— Si je ne t’avais pas vue, il ne me restait plus qu’à retourner à la prison ! Je ne connais personne en ville ; si j’avais été au faubourg on m’aurait arrêté aussitôt… En marchant, je me disais : — Imbécile ! Pourquoi t’es-tu sauvé ? Et voilà que je vois la mère qui courait ! Je t’ai suivie…

 

— Comment as-tu pu t’enfuir ? demanda Pélaguée.

 

Le jeune homme s’assit gauchement sur le bord du canapé et dit avec embarras, en haussant les épaules :

 

— Je ne sais pas… c’est l’occasion qui s’est présentée… Je me promenais dans la cour… les criminels de droit commun se sont jetés sur un geôlier… un ancien gendarme expulsé du corps pour cause de vol… il espionne, rapporte, fait la vie dure à tout le monde… Alors, il y a eu une mêlée, les surveillants ont eu peur, ils sifflaient, couraient… Pendant ce temps, je vois que la grille était ouverte, je m’approche, j’aperçois une place, la ville… Cela m’a attiré. Et je suis sorti sans me hâter…, comme dans un rêve… Quand j’eus fait quelques pas, je revins à moi, je me demandai où j’allais me rendre… je constatai alors que les portes de la prison étaient fermées… J’ai été mal à mon aise… je regrettais les camarades… enfin, c’était stupide… je ne pensais pas à m’enfuir…

 

— Hum ! fit Iégor. Eh bien, monsieur, vous auriez dû retourner, frapper à la porte et demander poliment qu’on vous laisse rentrer : — Excusez, un moment de distraction…

 

— Oui ! continua Vessoftchikov en souriant. C’était bête aussi, je le comprends. Et pourtant, j’ai mal agi envers les camarades… je ne dis rien à personne et je pars… Dans la rue, je vois venir un enterrement. J’ai suivi le cercueil — c’était un enfant — la tête baissée, sans regarder personne… Je suis resté au cimetière, au grand air, et il m’est venu une idée…

 

— Une seule ? demanda Iégor, et il ajouta avec un soupir : Je pense qu’elle n’a pas été à l’étroit…

 

Le grêlé se mit à rire, sans se fâcher.

 

— Oh ! ma tête n’est plus aussi vide qu’avant… Et toi, Iégor, tu es toujours malade ?

 

— Chacun fait ce qu’il peut ! répondit Iégor ; et un accès de toux le secoua. Continue !

 

— Puis j’ai été au musée… je me suis promené, j’ai regardé les collections tout en pensant : « Où vais-je aller maintenant ? » J’étais furieux contre moi-même, j’avais horriblement faim !… Je suis retourné dans la rue, j’ai marché, j’étais vexé ; je voyais que les agents de police examinaient les passants avec attention… Je me disais : — Grâce à mon museau, je tomberai bientôt entre les mains de la justice… Et soudain, voilà la mère qui vient en courant, elle passe à côté de moi, je m’écarte, je me retourne, je la suis… et voilà tout !…

 

— Et moi qui ne t’ai même pas remarqué ! dit la mère d’un ton confus. Elle examinait Vessoftchikov avec attention ; il lui sembla qu’il avait changé à son avantage.

 

— Les camarades sont sans doute inquiets et se demandent où je suis… reprit-il en se grattant la tête.

 

— Et les gendarmes, tu ne les regrettes pas ? Et pourtant ils sont inquiets, eux aussi ! fit observer Iégor ; puis le malade ouvrit la bouche et, remuant les lèvres comme s’il voulait frapper l’air, il continua : — Trêve de plaisanteries ! Il faut te cacher, ce qui est agréable, mais pas très facile… Si je pouvais me lever !… Il eut une crise d’étouffement et se frotta la poitrine avec de faibles mouvements.

 

— Tu es bien malade, Iégor ! dit Vessoftchikov.

 

La mère soupira et promena un regard inquiet autour de la chambrette.

 

— C’est mon affaire ! répondit Iégor. Grand-mère, ne vous gênez donc pas, demandez-lui des nouvelles de Pavel.

 

Le grêlé eut de nouveau un large sourire.

 

— Pavel ? Il va bien, il est en bonne santé. C’est une espèce de président pour nous. C’est lui qui parle avec les autorités en notre nom ; en général, c’est lui qui commande… On le respecte… Il y a de quoi !

 

La mère buvait les paroles du jeune homme ; elle jetait parfois un regard furtif sur le visage bleuâtre et boursouflé de Iégor. Figé comme un masque, dépourvu d’expression, il semblait étrangement plat ; seuls les yeux vivaient et étincelaient gaiement.

 

— Si vous me donniez à manger… je vous jure que j’ai bien faim ! s’écria soudain le grêlé.

 

Grand-mère, dit Iégor, il y a du pain sur le rayon ; donnez-le lui ; ensuite, allez dans le corridor et frappez à la seconde porte à gauche. Une femme vous ouvrira ; dites-lui qu’elle vienne ici et qu’elle apporte tout ce qu’elle possède en fait de comestibles…

 

— Pourquoi tout ? protesta Vessoftchikov.

 

— Ne vous émotionnez pas, ce ne sera pas grand’chose… rien, peut-être !

 

La mère obéit. Lorsqu’elle eut frappé à la porte indiquée, elle se dit tristement en prêtant l’oreille : — Il est mourant…

 

— Qui est là ? demanda quelqu’un à l’intérieur de la chambre.

 

— De la part d’Iégor ! répondit la mère à mi-voix. Il vous prie de venir chez lui…

 

— J’y vais ! répondit-on.

 

Pélaguée attendit un instant et frappa de nouveau. La porte s’ouvrit brusquement et une grande jeune femme qui portait des lunettes apparut. Tout en lissant la manche froissée de son corsage, elle demanda d’un ton sec :

 

— Que désirez-vous ?

 

— C’est Iégor qui m’envoie…

 

— Ah ! Allons-y !… Mais je vous connais ! s’écria la femme. Bonjour. Il fait sombre ici…

 

La mère la regarda et se souvint de l’avoir vue une ou deux fois chez Nicolas. « On trouve des nôtres partout ! » pensa-t-elle.

 

La femme s’arrangea de manière à ce que la mère marchât devant elle.

 

— Il est bien mal ? interrogea-t-elle.

 

— Oui, il est couché. Il vous prie d’apporter quelque chose à manger.

 

— Oh ! c’est inutile…

 

Lorsque les deux femmes pénétrèrent chez Iégor, celui-ci les accueillit par un râle…

 

— Lioudmila, ce jeune homme-là vient de sortir de prison sans la permission des autorités, l’impertinent ! Avant tout, donnez-lui à manger et cachez-le n’importe où pendant un jour ou deux.

 

Lioudmila hocha la tête et, tout en examinant avec attention le visage du malade, elle dit sévèrement :

 

— Iégor, vous auriez dû me faire chercher aussitôt que vos visites sont arrivées ! Et je vois que vous avez à deux reprises oublié de prendre votre médecine. Quelle négligence ! Vous dites, vous-même, que vous respirez plus facilement après… Venez chez moi, camarade !… On va tout de suite venir prendre Iégor pour le mener à l’hôpital.

 

— Il faut donc que j’y aille ? demanda Iégor.

 

— Oui. J’irai vous y rejoindre !

 

— Là aussi ?…

 

— Ne dites pas de sottises…

 

Tout en parlant, la jeune femme avait remis la couverture sur la poitrine du malade, fixement observé Vessoftchikov, mesuré de l’œil la médecine… Elle parlait d’une voix égale et basse, mais sonore ; ses mouvements avaient de l’ampleur ; son visage était pâle et ses sourcils noirs se rejoignaient presque à la racine du nez. Cette physionomie déplut à la mère, qui la jugea arrogante ; les yeux n’avaient ni éclat, ni sourire ; la voix, des intonations de commandement.

 

— Nous partons ! continua-t-elle. Je reviendrai bientôt. Vous, vous donnerez à Iégor une cuillerée à soupe de cette potion… Ne lui permettez pas de parler…

 

Et elle sortit en emmenant le grêlé.

 

— Quelle merveilleuse femme ! dit Iégor avec un soupir. Quelle admirable créature !… C’est chez elle que vous auriez dû vous installer grand-mère. Elle travaille beaucoup… Elle est très fatiguée…

 

— Ne parle pas, tiens, bois plutôt ! répondit affectueusement la mère.

 

Il avala le remède et continua en fermant un œil :

 

— Qu’importe ! j’aurai beau me taire, je mourrai quand même…

 

Il regarda la mère, tandis que ses lèvres s’ouvraient lentement en un sourire. La mère baissa la tête ; un sentiment de pitié aigu fit couler ses larmes…

 

— Ne pleurez pas, grand-mère, c’est naturel… Le plaisir de vivre entraîne après lui la nécessité de mourir…

 

La mère lui posa la main sur la tête et dit à voix basse :

 

— Tais-toi, hein !

 

Mais, fermant les yeux comme pour écouter les râles dans sa poitrine, il continua obstinément :

 

— C’est stupide de me taire, grand-mère… Qu’y gagnerais-je ? quelques minutes d’agonie de plus, et je perdrais le plaisir de bavarder avec une brave femme… Je ne crois pas qu’il y ait dans l’autre monde d’aussi braves gens que dans celui-ci…

 

La mère l’interrompit avec agitation :

 

— Elle va revenir, la dame, elle me grondera parce que tu parles…

 

— Ce n’est pas une « dame », mais une révolutionnaire, une camarade, une âme admirable… Elle vous grondera de toute façon, grand-mère ! Elle gronde toujours tout le monde…

 

Et Iégor se mit à raconter l’histoire de sa voisine, lentement, en remuant les lèvres avec effort. Ses yeux souriaient ; Pélaguée se disait avec inquiétude, à la vue de ce visage tout bleui et moite :

 

— Il meurt !…

 

Lioudmila revint ; après avoir soigneusement fermé la porte derrière elle, elle dit à la mère :

 

— Il faut absolument que votre ami se déguise et s’en aille ; allez lui chercher immédiatement d’autres vêtements et apportez-les ici ! Quel dommage que Sophie soit absente ! Cacher les gens, c’est sa spécialité.

 

— Elle arrive demain ! répliqua la mère, en jetant son fichu sur ses épaules.

 

Chaque fois qu’on la chargeait d’une mission, elle ne pensait qu’à l’accomplir vite et bien. Elle demanda d’un air affairé et soucieux, en fronçant les sourcils :

 

— Comment faut-il l’habiller, qu’en pensez-vous ?

 

— Peu importe ! Il sortira de nuit.

 

— C’est bien pis que de jour : il y a moins de monde dans les rues, on vous remarque plus facilement, et Vessoftchikov n’est pas très malin…

 

Iégor eut un rire rauque :

 

— Que vous êtes encore jeune… grand-mère !

 

— Puis-je aller te voir à l’hôpital ? demanda-t-elle.

 

Il hocha la tête en toussant. Lioudmila regarda la mère de ses yeux noirs, et proposa :

 

— Voulez-vous que nous le veillions à tour de rôle ? Oui ? Bien !… Et maintenant, allez vite !

 

Et, prenant la mère par le bras d’un geste affectueux, mais autoritaire, elle la fit sortir dans le corridor, où elle lui dit à voix basse :

 

— Ne vous fâchez pas de ce que je vous renvoie ainsi… c’est malhonnête, je le sais… Mais cela lui fait beaucoup de mal de parler… et j’ai l’espoir…

 

Cette explication troubla la mère ; elle chuchota :

 

— Que dites-vous ! Vous n’êtes pas malhonnête… vous êtes bonne… Au revoir, je m’en vais…

 

— Prenez garde aux espions ! recommanda la femme à voix basse. Portant la main à son visage, elle se frotta les tempes ; ses lèvres frémirent ; elle eut un air plus doux.

 

— Oui, oui ! répondit la mère, sans fierté.

 

Arrivée à la grille, elle s’arrêta un instant, comme pour arranger son fichu, et jeta autour d’elle un regard vigilant que personne n’aurait pu remarquer. Elle savait distinguer presque à coup sûr les espions dans la foule. L’insouciance soulignée de la démarche, l’aisance affectée des gestes, l’expression de fatigue et d’ennui peinte sur le visage, le scintillement craintif, confus et mal dissimulé des yeux fuyants et désagréablement perçants, autant de traits qui lui étaient devenus familiers.

 

Mais, cette fois-là, elle n’aperçut aucun visage connu ; sans se hâter, elle s’engagea dans la rue, puis prit un fiacre en donnant au cocher l’ordre de la conduire au marché. Elle acheta des vêtements pour Vessoftchikov et marchanda sans pitié, tout en couvrant d’injures son ivrogne de mari qu’il fallait habiller à neuf presque chaque mois. Cette fable n’impressionna guère les commerçants, mais causa beaucoup de satisfaction à la mère elle-même ; en route, elle s’était dit que la police devinerait que le fugitif allait se déguiser et qu’une enquête serait faite au marché. Pélaguée retourna chez Iégor, et ensuite accompagna le grêlé à l’autre extrémité de la ville. Ils prirent chacun un trottoir ; et la mère, contente et amusée, regardait le jeune homme marcher lourdement, tête basse, s’embarrassant dans les longs pans de son pardessus jaunâtre, et repoussant son chapeau qui lui glissait sur le nez. Sachenka vînt à leur rencontre dans une rue déserte, et la mère rentra après avoir salué Vessoftchikov d’un hochement de tête.

 

— Pavel est en prison… André aussi… pensa-t-elle avec tristesse.

 

 

 

 

 

 

 

IX

 

 

Nicolas l’accueillit par une exclamation d’inquiétude.

 

— Vous savez, Iégor est très bas ! On l’a transporté à l’hôpital ; Lioudmila est venue pour vous demander de l’y aller rejoindre…

 

— À l’hôpital ?

 

Après avoir ajusté ses lunettes d’un mouvement nerveux, Nicolas l’aida à passer une jaquette. Il lui serra la main de ses doigts secs et chauds en lui disant d’une voix tremblante :

 

— Oui ! Prenez ce paquet avec vous, Vessoftchikov est en sûreté ?

 

— Oui, tout va bien…

 

— J’irai aussi… voir Iégor…

 

La mère était si fatiguée que la tête lui tournait ; l’inquiétude de Nicolas lui faisait pressentir un drame.

 

— Il va mourir… il va mourir !… se disait-elle ; et cette sombre pensée lui martelait le cerveau.

 

Mais, lorsqu’elle arriva dans la chambrette claire et propre de l’hôpital, et qu’elle vit Iégor rire sourdement, assis au milieu d’un amoncellement de blancs oreillers, elle se tranquillisa du coup. Souriante, elle resta sur le seuil et entendit le malade qui disait au médecin :

 

— Le remède, c’est une réforme !

 

— Ne dites pas de bêtises, Iégor ! s’écria le docteur d’une voix soucieuse.

 

— Et moi, qui suis un révolutionnaire, je hais les réformes !…

 

Avec précaution, le médecin prit la main du malade et la lui plaça sur le genou ; puis, s’étant levé, il tâta du doigt, tout en tiraillant sa barbe, les boursouflures du visage de Iégor.

 

La mère connaissait bien le docteur ; c’était un des meilleurs camarades de Nicolas. Elle s’approcha de Iégor, qui tira la langue quand il la vit. Le médecin se retourna :

 

— Ah ! c’est vous… Bonjour… Asseyez-vous ! Qu’apportez-vous ?

 

— Des livres, je crois.

 

— Il ne doit pas lire ! dit le docteur.

 

— Il veut que je devienne idiot ! pleurnicha Iégor.

 

— Tais-toi ! ordonna le docteur, et il inscrivit quelques mots dans son carnet.

 

De petits soupirs pénibles, accompagnés d’un râle moite s’échappaient de la poitrine de Iégor. Son visage était couvert de fines gouttes de sueur ; il s’essuyait parfois le front en levant lentement ses mains pesantes et désobéissantes. L’étrange immobilité de ses joues enflées déformait sa bonne et large figure, dont les traits avaient disparu sous un masque cadavérique ; seuls, les yeux profondément enfoncés entre les enflures avaient un regard clair et souriaient avec condescendance.

 

— Hé ! cette science !… Je suis fatigué… Puis-je me coucher ? demanda-t-il.

 

— Non ! répondit brièvement le docteur.

 

— Eh bien, je me coucherai quand tu seras parti !

 

— Ne le lui permettez pas, mère. Arrangez ses oreillers !… Et surtout, qu’il ne parle pas ! Je vous en prie, cela lui est très nuisible.

 

Pélaguée hocha la tête. Le médecin s’en alla à petits pas rapides. Iégor jeta la tête en arrière, ferma les yeux et ne fit plus aucun mouvement ; seuls ses doigts remuaient un peu. Les parois blanches de la petite chambre dégageaient un froid sec, une tristesse terne et pâle. La grande fenêtre laissait voir les faîtes ondulés des tilleuls ; dans le feuillage poussiéreux et sombre étincelaient vivement des taches jaunes : les froides prémices de l’automne naissant…

 

— La mort vient à moi lentement, à regret ! dit Iégor, sans bouger ni ouvrir les yeux. On voit qu’elle a un peu pitié de moi, qui étais un si brave garçon, avec un si bon caractère…

 

— Tais-toi, Iégor ! supplia la mère, en lui caressant doucement la main.

 

— Attendez, grand-mère, je vais me taire…

 

Haletant, il continua en articulant les mots avec un immense effort, et les entrecoupant de longues pauses :

 

— C’est très bien que vous soyez avec nous, grand-mère… il m’est très agréable de voir votre visage… vos yeux si vigilants… votre naïveté… Je me demande en vous voyant : — Comment finira-t-elle ? Et je suis triste en pensant… que c’est la prison, l’exil, toutes sortes d’abominations qui vous attendent… vous, comme les autres… Vous n’avez pas peur de la prison ?

 

— Non ! répondit-elle simplement.

 

— Évidemment !… Et pourtant, la prison… c’est dégoûtant… c’est elle qui m’a tué… À parler franchement, je ne désire pas mourir…

 

— Peut-être ne mourras-tu pas encore ! eut-elle envie de lui dire ; mais elle se tut et le regarda.

 

— J’aurais pu travailler encore… pour le bien du peuple… Mais, quand on ne peut plus travailler, il est impossible de vivre, c’est trop bête !

 

— « C’est vrai, mais ce n’est pas consolant ! » Ces paroles d’André revinrent brusquement à la mémoire de la mère ; elle poussa un soupir. Elle était très fatiguée et avait faim. Le chuchotement monotone et rauque du malade remplissait la chambre et rampait impuissant sur les murs lisses. Le feuillage des tilleuls faisait songer à des nuages descendus très bas et étonnait l’œil par sa teinte foncée et mélancolique. Tout était bizarrement figé en une immobilité morose, dans l’attente désolée de la mort.

 

— Comme je me sens mal ! dit Iégor. Il ferma les yeux et se tut.

 

— Dors ! conseilla la mère. Peut-être cela te fera-t-il du bien.

 

Pendant quelques instants, elle prêta l’oreille à la respiration du malade et promena son regard autour d’elle. Envahie par une tristesse glaciale, elle se mit à sommeiller.

 

… Un frôlement la réveilla ; elle tressaillit en voyant que Iégor avait les yeux ouverts.

 

— Je me suis endormie… excuse-moi ! dit-elle à voix basse.

 

— Et toi aussi, pardonne-moi ! répliqua-t-il, également en chuchotant.

 

À la fenêtre, le crépuscule tombait ; un froid trouble oppressait les yeux ; tout s’était bizarrement terni ; le visage du malade avait pris une teinte plus sombre.

 

On entendit de nouveau un frôlement ; la voix de Lioudmila résonna :

 

— Ils sont là, dans l’obscurité, et bavardent… où donc est le bouton ?

 

Soudain la chambre fut inondée d’une clarté blanche et désagréable. Lioudmila était là, toute noire, grande, droite.

 

Iégor tressaillit de tout son corps et porta la main à sa poitrine.

 

— Qu’y a-t-il ? s’écria Lioudmila en courant à lui.

 

Il jeta sur la mère un regard fixe ; ses yeux semblaient très grands et brillaient d’un feu étrange.

 

— Attends… chuchota-t-il.

 

La bouche largement ouverte, il leva la tête et tendit le bras en avant… La mère lui prit la main avec précaution et le regarda en retenant son souffle. D’un mouvement convulsif et vigoureux, il rejeta la tête en arrière et dit à haute voix :

 

— Je ne puis plus… c’est fini…

 

Son corps fut secoué d’une légère contraction, sa tête roula faiblement sur l’épaule, et, dans les yeux grands ouverts, la lumière de la lampe allumée au-dessus du lit se refléta avec un morne éclat…

 

— Mon ami ! chuchota la mère.

 

Lioudmila s’éloigna lentement du lit ; elle s’arrêta à la fenêtre, regardant droit devant elle, et dit d’une voix étrange et sonore, que la mère ne lui connaissait pas :

 

— Il est mort…

 

Elle s’inclina, s’accouda sur la tablette et se mit à parler d’une voix frémissante :

 

— Il est mort… paisiblement, courageusement… sans se plaindre…

 

Et, soudain, comme si on l’eût frappée à la tête, elle se laissa tomber sans force sur les genoux, se couvrit le visage de ses mains et sanglota sourdement.

 

Après avoir croisé les bras pesants d’Iégor sur sa poitrine et replacé sa tête étrangement chaude sur l’oreiller, la mère s’approcha de Lioudmila, se pencha sur elle et caressa doucement sa chevelure épaisse, tout en essuyant ses propres larmes. Lentement, la femme tourna vers la mère ses yeux maladivement dilatés et chuchota avec des lèvres tremblantes :

 

— Il y a longtemps que je le connaissais… nous avons été ensemble en exil, nous avons été dans les mêmes prisons… parfois la torture était insupportable, abominable ; beaucoup d’entre nous perdaient courage… quelques-uns devinrent fous…

 

Un spasme violent lui serra la gorge ; elle se domina avec effort, puis, rapprochant du visage de la mère son visage adouci par une nuance de tendresse et de douleur, qui la rajeunissait, elle continua en un murmure rapide, avec des sanglots sans larmes :

 

— Et lui, il était toujours, toujours gai ; sans se lasser il plaisantait, il riait, cachant courageusement ses souffrances… il s’efforçait toujours de ranimer les faibles… il était si bon, si sensible, si doux… En Sibérie, l’inaction déprave et donne essor aux mauvais instincts. Comme il savait lutter contre eux !… quel camarade, c’était, si vous saviez ! Sa vie privée a été pénible, douloureuse… mais, je le sais, personne ne l’a jamais entendu se plaindre… personne, jamais ! Ainsi moi, j’étais son amie intime… je dois beaucoup à son cœur, il m’a donné de son esprit tout ce qu’il pouvait ; il était las, solitaire, et pourtant, jamais il n’a rien demandé en échange, ni caresses, ni sollicitude…

 

Elle s’approcha du mort, s’inclina et lui baisa la main.

 

— Camarade, mon cher camarade aimé, dit-elle d’une voix basse et désolée, je te remercie de tout mon cœur… adieu ! Je travaillerai comme tu l’as fait… sans me lasser… sans douter… toute ma vie… pour ceux qui souffrent… adieu… adieu !…

 

Des sanglots violents secouèrent son corps ; toute haletante, elle posa sa tête sur le lit, aux pieds d’Iégor. La mère pleurait d’abondantes larmes qui lui brûlaient les joues. Elle tâchait de les contenir ; elle aurait voulu consoler Lioudmila avec une caresse spéciale et forte, lui parler d’Iégor avec de bonnes paroles d’amour et de tristesse. À travers ses larmes, elle regardait le visage boursouflé du mort, ses yeux fermés, ses lèvres noires, figées en un léger sourire… Tout était silencieux et d’une clarté opprimante.

 

Le docteur entra à petits pas pressés, comme toujours ; il s’arrêta brusquement au milieu de la pièce ; d’un geste rapide il plongea ses mains dans ses poches et demanda, d’une voix nerveuse et sonore :

 

— Il y a longtemps ?

 

Personne ne lui répondit. Il vacilla sur ses jambes et, s’approchant d’Iégor en s’essuyant le front, lui serra la main et s’écarta.

 

— Ce n’est pas étonnant… vu l’état de son cœur… cela aurait dû lui arriver il y a six mois… au moins… oui…

 

Sa voix aiguë, dont le calme était voulu et la sonorité déplacée, se brisa soudain. Adossé au mur, il passa ses doigts agiles dans sa barbe, regardant les deux femmes et le mort avec des yeux papillotants.

 

— Encore un !… dit-il doucement.

 

Lioudmila se leva, s’approcha de la fenêtre et l’ouvrit. La mère leva la tête et regarda autour d’elle en soupirant. Un instant après, Lioudmila et elles étaient près de la croisée ; serrés les uns contre les autres, ils regardaient le sombre visage de la nuit d’automne. Au-dessus des arbres, les étoiles scintillaient et reculaient jusqu’à l’infini lointain des cieux…

 

Lioudmila prit la mère par le bras et appuya sans mot dire la tête sur son épaule. Le médecin essuyait son lorgnon avec son mouchoir. Au dehors, le bruit nocturne de la ville soupirait, lassé ; la fraîcheur glaçait les visages et agitait les cheveux. Lioudmila avait des frissons ; des larmes ruisselaient sur ses joues… Dans le corridor de l’hôpital, erraient des sons assourdis, fripés, effrayés, des piétinements pressés, des gémissements, des chuchotements désolés. Immobiles près de la fenêtre, Lioudmila, la mère et le médecin regardaient les ténèbres et se taisaient…

 

Pélaguée sentit qu’elle était de trop, et, après avoir dégagé doucement son bras de l’étreinte de la jeune femme, elle se dirigea vers la porte, non sans s’être inclinée devant le mort.

 

— Vous partez ? demanda le médecin à voix basse et sans se retourner.

 

— Oui !

 

Dans la rue, elle pensa à Lioudmila. « Elle ne sait pas même bien pleurer ! » se dit-elle en se rappelant ses larmes parcimonieuses.

 

Les dernières paroles de Iégor la firent soupirer. Tout en marchant à pas lents, elle se remémorait ses yeux vifs, ses plaisanteries, ses opinions sur la vie.

 

— Pour les braves gens, l’existence est pénible et la mort légère… Comment mourrai-je, moi ?

 

Puis elle se représenta Lioudmila et le médecin debout près de la fenêtre, dans la chambre blanche et trop claire, les yeux ternis de Iégor ; et, envahie par un sentiment oppressant de pitié, elle soupira profondément et se mit à marcher plus vite, poussée par un vague pressentiment…

 

« Il faut avancer ! » pensa-t-elle en obéissant à l’impulsion de vaillance attristée qui lui venait au cœur…

 

 

 

 

 

 

 

X

 

 

La mère passa la journée du lendemain à organiser l’enterrement de Iégor. Le soir, tandis qu’elle prenait le thé avec Nicolas et Sophie, Sachenka survint, étonnamment bruyante et animée… Elle avait les joues rouges, ses yeux étincelaient ; il sembla à la mère que la jeune fille était pleine d’une espérance joyeuse. Cet état d’esprit rayonnant fit une irruption bruyante et tumultueuse dans le mélancolique courant des souvenirs sans s’y mêler ; c’était comme une clarté vive éclatant soudain dans les ténèbres et qui troublait le petit cercle. Nicolas dit en frappant pensivement sur la table :

 

— Vous êtes toute transformée aujourd’hui, Sachenka !…

 

— Vraiment ? Peut-être bien ! répondit-elle avec un petit rire heureux.

 

La mère la regarda avec un muet reproche. Sophie observa en accentuant les mots :

 

— Nous parlions de Iégor…

 

— Quel brave homme, n’est-ce pas ? s’écria Sachenka. Je l’ai toujours vu le sourire et la plaisanterie aux lèvres… Il travaillait si bien ! C’était un artiste de la révolution ; il possédait la pensée révolutionnaire, comme un grand maître ! Avec quelle simplicité et quelle force il décrivait l’homme du mensonge, de l’injustice, de la violence !… Je lui dois beaucoup.

 

Elle parlait à mi-voix, les yeux pleins d’un sourire pensif, qui n’éteignait pas dans son regard le feu d’allégresse si visible et que personne ne comprenait. Il arrive quelquefois qu’on se délecte d’un chagrin, qu’on s’en fait un jouet torturant qui ronge le cœur. Nicolas, Sophie et la mère ne voulaient pas laisser leur tristesse se dissiper ni s’abandonner au sentiment d’allégresse qu’apportait Sachenka ; sans en avoir conscience, ils défendaient leur mélancolique droit de se nourrir de leur douleur, ils essayaient de faire entrer la jeune fille dans le cercle de leurs préoccupations…

 

— Et voilà qu’il est mort ! insista Sophie en regardant Sachenka avec attention.

 

La jeune fille promena un regard interrogateur sur les assistants et baissa la tête.

 

— Il est mort ? répéta-t-elle à haute voix. Il m’est difficile de me résigner à ce fait…

 

Elle marcha de long en large dans la pièce, puis, s’arrêtant soudain, elle reprit d’une voix bizarre :

 

— Que signifie cela : « Il est mort ? » Qui est-ce qui est mort ? Mon estime pour Iégor, mon amour pour ce camarade, le souvenir de l’œuvre de sa pensée, tout cela est-il mort ? L’idée que je m’en faisais, celle d’un homme courageux et loyal s’est-elle donc anéantie ? Tout cela est-il mort ? Pour moi, tout cela, le meilleur de lui-même ne mourra jamais… je le sais… Il me semble que nous nous hâtons trop de dire d’un homme qu’il est mort ! Ses lèvres sont mortes, mais ses paroles vivent dans le cœur des vivants.

 

Tout émue, elle s’assit de nouveau, s’accouda à la table et continua plus doucement :

 

— Je dis peut-être des bêtises, mais voyez-vous, camarades, je crois en l’immortalité des braves gens…

 

— Il vous est arrivé quelque chose d’heureux ? demanda Sophie en souriant.

 

— Oui ! répondit Sachenka en hochant la tête. Quelque chose de très heureux, je crois ! J’ai parlé toute la nuit avec Vessoftchikov… Je ne l’aimais pas auparavant, il me paraissait trop grossier, trop ignorant… C’était vrai, d’ailleurs… Il y avait en lui une rudesse, une irritation vague et continuelle envers tout le monde ; il se plaçait toujours au centre de tout avec une insistance fatigante et parlait sans cesse de lui-même. Il y avait là quelque chose d’énervant, de vil…

 

Elle sourit et promena autour d’elle un regard rayonnant :

 

— Maintenant, il parle de ses « camarades ». Et il faut l’entendre prononcer ce mot… avec un amour si tendre, si doux qu’on ne le peut rendre comme lui ! Il s’est trouvé lui-même, il voit sa force, il sait ce qui lui manque… et surtout le vrai sentiment de camaraderie est né en lui, un immense amour qui va en souriant au-devant de tout ce qui est pénible dans la vie.

 

Pélaguée écoutait Sachenka, ravie de voir la joie de la jeune fille, si morose d’habitude. Mais, en même temps, une pensée de jalousie se faisait jour au tréfonds de son âme : « Et Pavel, que devient-il là-dedans ? »

 

— Il ne pense qu’à ses camarades, continua Sachenka, et savez-vous ce qu’il me persuade de faire ? D’organiser l’évasion de ses compagnons… oui ! Il dit que c’est très facile.

 

Sophie leva la tête, et dit d’un ton animé :

 

— Qu’en pensez-vous, Sachenka ? C’est une bonne idée !

 

La tasse de thé que tenait la mère se mit à trembler, elle la plaça sur la table. Sachenka fronça le sourcil et, réprimant son excitation, se tut un instant, puis d’une voix sérieuse, mais avec un sourire radieux, elle reprit en hésitant :

 

— C’est sûr que si les choses sont vraiment comme il le dit… nous devons essayer… c’est notre devoir.

 

Elle rougit, se laissa tomber sur une chaise et se tut.

 

« Ma chérie ! ma chérie » pensa la mère en souriant. Sophie sourit aussi ; Nicolas eut un petit rire et considéra la jeune fille avec bonté. Alors Sachenka releva la tête, jeta un regard sévère autour d’elle ; pâle, les yeux étincelants, elle dit d’un ton sec :

 

— Vous riez… je comprends pourquoi. Vous pensez que je suis personnellement intéressée à la réussite de l’évasion, n’est-ce pas ?

 

— Pourquoi donc, Sachenka ? demanda hypocritement Sophie.

 

Elle se leva et s’approcha de la jeune fille. La mère trouva la question oiseuse, humiliante pour Sachenka ; elle soupira et regarda Sophie d’un air de reproche.

 

— Mais je ne veux pas m’en occuper ! s’écria Sachenka. Je ne veux pas prendre part à la discussion, si vous considérez ce projet…

 

— Taisez-vous, Sachenka ! dit tranquillement Nicolas.

 

La mère alla vers la jeune fille et lui caressa doucement les cheveux. Sachenka s’empara de la main de Pélaguée, et, levant son visage où le sang affluait, la regarda avec confusion. Sophie prit une chaise, s’assit à côté de Sachenka, lui entoura les épaules avec son bras, et lui dit en la fixant avec un sourire curieux :

 

— Que vous êtes bizarre !…

 

— Oui, je crois que je viens de parler bêtement… mais je n’aime pas les ombres…

 

Nicolas l’interrompit, en disant d’un ton grave et affairé :

 

— Si l’évasion est possible, il faut l’organiser, il n’y a pas d’hésitation possible !… Mais avant tout, il faut savoir si les camarades emprisonnés sont d’accord…

 

Sachenka baissa la tête.

 

— Comme s’ils pouvaient ne pas consentir ! dit la mère en soupirant. Seulement, je ne crois pas que ce soit possible…

 

Ses compagnons gardèrent le silence.

 

— Il faut que je voie Vessoftchikov, dit Sophie.

 

— Bien ! Je vous dirai demain où et quand vous pourrez le rencontrer, répondit Sachenka à mi-voix.

 

Nicolas s’approcha de la mère, qui lavait les tasses et lui dit :

 

— Vous allez à la prison après-demain… il faudra faire passer un billet à Pavel. Vous comprenez, il faut savoir…

 

— Je comprends, je comprends ! répliqua vivement la mère. Je le lui remettrai…

 

— Je m’en vais ! déclara Sachenka ; et, après avoir serré vigoureusement la main de ses camarades, elle partit sans mot dire…

 

Sophie posa la main sur l’épaule de la mère et lui demanda avec un sourire :

 

— Vous aimeriez avoir une fille pareille, Pélaguée ?

 

— Ô Dieu ! Si je pouvais les voir ensemble, ne fût-ce qu’un seul jour ! s’écria la mère, prête à pleurer.

 

— Oui… il est bon pour chacun d’avoir un peu de bonheur… Quand notre bonheur est trop grand, il est aussi de qualité inférieure…

 

Sophie s’assit au piano, et se mit à jouer un air mélancolique.

 

 

 

 

 

 

 

XI

 

 

Le lendemain matin, quelques dizaines d’hommes et de femmes se tenaient à la grille de l’hôpital, attendant qu’on sortît le cercueil de leur camarade. Autour d’eux rôdaient avec précaution des espions qui saisissaient chaque exclamation, gravaient dans leur mémoire les visages, les gestes, les paroles ; sur l’autre trottoir, il y avait un groupe d’agents de police, le revolver au ceinturon. L’impudence des espions, les sourires ironiques des policiers, qui mettaient de l’ostentation à montrer leur force, irritaient la foule. Les uns cachaient leur colère et plaisantaient, d’autres regardaient à terre d’un air morne pour ne pas voir ce spectacle outrageant ; d’autres encore, incapables de contenir leur fureur, se moquaient de l’administration qui avait peur de gens armés de leurs seules paroles. Un ciel d’automne, bleu et pâle, éclairait la rue pavée de pierres rondes et grises, parsemée de feuilles mortes que le vent soulevait et jetait sous les pieds des passants.

 

La mère était parmi la foule ; tout en comptant les visages connus, elle se disait avec tristesse :

 

— Vous n’êtes pas nombreux… vous n’êtes pas nombreux…

 

La grille s’ouvrit. On porta dans la rue le couvercle du cercueil orné de couronnes à rubans rouges. Silencieux, les hommes enlevèrent leur chapeau tous ensemble : on aurait dit une volée d’oiseaux noirs se levant sur les têtes. Un officier de police, de haute taille, à l’épaisse moustache foncée barrant un visage écarlate, entouré d’agents et de soldats, s’élança dans la foule, bousculant les gens sans cérémonie, et s’écria d’une voix enrouée et autoritaire :

 

— Je vous prie d’enlever les rubans !

 

Les hommes et les femmes l’entourèrent en un cercle compact, parlant tous à la fois, gesticulant, s’écartant mutuellement. Devant les yeux troublés de la mère, s’agitèrent confusément des visages pâles et excités, dont les lèvres tremblaient ; de grosses larmes d’humiliation coulèrent sur les joues d’une femme…

 

— À bas la violence ! s’écria une voix juvénile, qui mourut solitaire dans le bruit de la discussion.

 

Dans son cœur, la mère sentait bouillonner l’amertume ; elle s’adressa à son voisin, jeune homme pauvrement vêtu, et lui dit :

 

— On ne permet pas même aux gens d’enterrer un camarade comme ils l’entendent !…

 

L’hostilité grandissait, le couvercle du cercueil vacillait au-dessus des têtes ; le vent jouait avec les rubans, enveloppait les têtes et les visages ; on entendait le claquement nerveux et sec de la soie.

 

La mère, envahie par la terreur froide d’une mêlée possible, adressait à mi-voix à ses voisins des phrases rapides :

 

— Qu’importe !… puisqu’il en est ainsi… il faut enlever les rubans… il faut céder… À quoi bon ?

 

Une voix âpre et sonore retentit, recouvrant le tumulte :

 

— Nous exigeons qu’on nous laisse accompagner à sa dernière demeure un camarade que vous avez torturé…

 

Quelqu’un, une jeune fille sans doute, entonna d’une voix aiguë et grêle :

 

Vous êtes tombés victimes, dans la lutte…

 

— Je vous prie d’enlever les rubans ! Jakovlef, coupe-les !

 

On entendit le cliquetis d’un sabre retiré du fourreau. La mère ferma les yeux, s’attendant à un cri. Mais le bruit s’apaisa ; les gens grommelaient, montraient les dents comme des loups traqués. Puis, la tête baissée, silencieux, écrasés par le sentiment de leur impuissance, ils se mirent en marche, remplissant la rue du bruit de leurs pas.

 

En avant, le couvercle du cercueil dépouillé planait en l’air, avec les couronnes fripées ; les agents de police venaient ensuite, se balançant de côté et d’autre sur leurs chevaux. La mère marchait sur le trottoir ; elle ne pouvait apercevoir le cercueil, à cause de la foule qui l’entourait ; le nombre des manifestants augmentait sans cesse, ils occupaient toute la largeur de la chaussée. Derrière la foule, se dressaient les silhouettes égales et grises des cavaliers ; de chaque côté, les agents de police, la main à la poignée du sabre ; et partout la mère voyait des visages d’espions, dont les yeux perçants scrutaient les physionomies.

 

— Adieu, camarade, adieu ! chantèrent doucement deux belles voix.

 

— Silence ! cria quelqu’un. Taisons-nous, amis ! Taisons-nous pour le moment !

 

Il y avait dans cette exclamation tant de rudesse, suggestive d’avertissements menaçants, que la foule obéit. Le chant funèbre s’interrompit, le bruit des voix s’apaisa ; seuls les pas assourdis résonnaient, faisaient une rumeur qui s’élevait par-dessus les têtes, s’envolait dans le ciel transparent, ébranlait l’air comme l’écho du premier grondement de tonnerre d’un orage encore lointain. Le vent toujours plus froid jetait avec animosité aux visages la poussière et la boue, gonflait les robes, s’embarrassait dans les jambes, frappait les poitrines…

 

Ces funérailles silencieuses, sans prêtres, ni chants funèbres, ces visages pensifs aux sourcils froncés, ce bruit de pas décidés, tout cela faisait naître en la mère un sentiment d’angoisse poignante ; sa pensée tournoyait lentement, revêtait ses impressions de paroles mélancoliques :

 

— Vous n’êtes pas nombreux… lutteurs pour la liberté, vous n’êtes pas nombreux ! Et pourtant on a peur de vous !

 

Il lui semblait que ce n’était pas le Iégor qu’elle connaissait qu’on enterrait, mais une chose coutumière, qui lui était proche et indispensable. Un sentiment âpre et inquiétant envahissait son cœur : elle n’était pas d’accord avec ceux qui accompagnaient Iégor.

 

— Je le sais bien, pensa-t-elle, Iégor ne croyait pas en Dieu, et tous ceux-là non plus…

 

Mais elle ne parvenait pas à achever sa pensée, et elle soupirait, comme pour débarrasser son âme d’un fardeau :

 

— Ô Seigneur ! ô Seigneur !… Jésus-Christ… Est-il possible que, moi aussi, on m’enterre ainsi ?…

 

On arriva au cimetière. Longtemps on fit des détours entre les tombes jusqu’à ce qu’on fût parvenu à un emplacement vide, parsemé de petites croix blanches. La foule se groupa autour d’une fosse et le silence se fit. Et cet austère silence des vivants au milieu des tombeaux présageait quelque chose de terrible, qui fit tressaillir le cœur de la mère. Elle se figea dans l’attente. Entre les croix le vent sifflait et hurlait ; sur le cercueil des fleurs flétries palpitaient tristement…

 

Les hommes de la police, aux aguets, s’étaient alignés et suivaient leur chef de l’œil. Un grand jeune homme, tête nue, pâle, aux sourcils noirs, aux longs cheveux noirs aussi, se plaça près de la fosse. Au même instant résonna la voix enrouée de l’officier de police.

 

— Messieurs !

 

— Camarades ! commença le grand jeune homme d’une voix forte et sonore.

 

— Permettez ! cria l’officier… Je vous déclare que je n’autorise aucun discours…

 

— Je ne dirai que quelques mots ! répondit paisiblement le jeune homme : Camarades ! Jurons sur la tombe de notre maître et ami, de ne jamais oublier ses enseignements, jurons que chacun de nous travaillera toute sa vie sans se lasser à anéantir la source de tous les maux de notre patrie, la force malfaisante qui l’oppresse, l’autocratie !

 

— Arrêtez-le ! cria l’officier. Mais sa voix fut couverte par une explosion d’exclamations :

 

— À bas l’autocratie !…

 

Écartant la foule à grands coups de coude, les agents de police se précipitèrent sur l’orateur étroitement entouré de toutes parts et qui criait :

 

— Vive la liberté ! Vivons et mourons pour elle !

 

La mère fut jetée de côté ; dans sa terreur, elle se cramponna à une croix et ferma les yeux dans l’attente du coup. Un tourbillon impétueux de sons discordants l’assourdit ; la terre vacilla sous ses pieds ; le vent et la terreur l’empêchaient de respirer. L’air était déchiré par les coups de sifflet des agents de police ; une rauque voix de commandement retentissait ; des femmes poussaient des cris hystériques ; le bois des clôtures craquait ; le lourd piétinement des gens sur le sol sec résonnait sourdement… Cela dura longtemps. Pélaguée ne pouvait plus tenir ses yeux fermés ; son épouvante était trop grande… Elle regarda autour d’elle et, avec une exclamation, elle se mit à courir, les bras tendus. Non loin de là, dans un étroit sentier, entre les tombes, les agents de police, cernant le grand jeune homme, se défendaient contre la foule qui les attaquait. Les lames nues étincelaient en l’air avec un éclat blanc et froid ; elles s’élevaient au-dessus des têtes et s’abaissaient rapidement. Des cannes, des débris de palissade se montraient et disparaissaient ; en un tourbillon sauvage les cris de la foule ameutée s’entrecroisaient ; on apercevait de temps en temps le visage pâle du grand jeune homme ; sa voix forte grondait au-dessus de la tempête des colères :

 

— Camarades ! Pourquoi vous sacrifiez-vous en vain ?

 

On lui obéit. Lançant au loin leurs gourdins, les gens s’écartèrent les uns après les autres ; la mère marchait toujours en avant, entraînée par une force invincible. Elle vit Nicolas, le chapeau sur la nuque, repousser les manifestants ivres de colère ; elle l’entendit leur faire des reproches.

 

— Vous êtes devenus fous !… Mais calmez-vous donc !

 

Il lui sembla qu’il avait une main toute rouge.

 

— Allez-vous-en, Nicolas ! cria-t-elle en s’élançant vers lui.

 

— Où courez-vous ? Vous allez recevoir des coups.

 

À côté d’elle, la prenant par l’épaule, elle aperçut Sophie, nu-tête, les cheveux épars, soutenant un jeune homme, un enfant presque, qui essuyait de la main son visage tuméfié et chuchotait de ses lèvres tremblantes :

 

— Laissez-moi… ce n’est rien !

 

— Occupez-vous de lui… conduisez-le à la maison, chez nous… Voilà un mouchoir… Bandez-lui la figure ! dit vivement Sophie.

 

Et mettant la main du jeune homme dans celle de la mère, elle s’enfuit avec un dernier conseil :

 

— Partez vite !… sinon vous serez arrêtés.

 

Les manifestants sortaient du cimetière par toutes les issues ; derrière eux, les agents de police marchaient pesamment entre les tombes ; s’embarrassant dans les pans de leur capote, ils juraient et brandissaient leurs sabres. Le jeune homme les suivait des yeux.

 

— Allons vite ! dit doucement la mère, et elle lui essuya le visage…

 

Il cracha du sang en marmottant :

 

— Ne vous inquiétez pas… je ne souffre pas… Il m’a frappé avec la poignée de son sabre… sur la figure et sur la tête… Et moi, je lui ai donné avec mon bâton… une fameuse volée… il a hurlé !

 

— Vite ! disait la mère, se dirigeant rapidement vers un petit guichet pratiqué dans la clôture du cimetière. Il semblait à Pélaguée que deux agents les attendaient derrière le mur, dissimulés dans les champs, et que dès qu’on les apercevrait, son compagnon et elle, ils se précipiteraient sur eux pour les frapper. Mais lorsque, après avoir ouvert la petite porte avec précaution, elle regarda la campagne toute revêtue du gris tissu du crépuscule automnal, le silence et la solitude qui y régnaient la calmèrent du coup.

 

— Attendez ! je vais vous bander le visage, proposa-t-elle.

 

— Mais non, je n’ai pas honte de mes blessures !

 

La mère pansa rapidement les plaies ; la vue du sang frais et vermeil la remplissait de pitié ; quand ses doigts en sentirent la chaude moiteur, un frisson de terreur la secoua. Puis elle conduisit le blessé à travers champs, sans mot dire, en le tenant par le bras. Il dégagea sa bouche du bandeau et dit avec un sourire dans la voix :

 

— Pourquoi me traînez-vous, camarade ? Je puis bien marcher seul…

 

Mais la mère sentait qu’il chancelait, que ses pieds vacillaient. D’une voix faiblissante, il lui parlait, la questionnait sans attendre ses réponses :

 

— Je m’appelle Ivan, je suis ferblantier… et vous… qui êtes-vous ? Nous étions trois dans le cercle de Iégor… trois ferblantiers ; en tout, nous étions onze ! Nous l’aimions beaucoup…

 

Dans une rue, la mère prit un fiacre, y fit monter Ivan et chuchota :

 

— Taisez-vous, maintenant.

 

Pour plus de sûreté, elle lui replaça le bandeau sur la bouche. Il porta la main à son visage, mais ne parvint pas à libérer ses lèvres ; sa main retomba sans force sur ses genoux. Néanmoins, il continuait à murmurer au travers du mouchoir :

 

— Je n’oublierai pas ces coups, mes bons amis de la police !… Avant Iégor, c’est un étudiant qui s’occupait de nous… il nous apprenait l’économie politique… Il était très sévère… et ennuyeux… on l’a arrêté…

 

La mère entoura Ivan de son bras et appuya sur sa poitrine la tête du jeune homme. Soudain, il s’alourdit et se tut. Glacée par la peur, la mère lançait des regards craintifs de tous côtés ; il lui semblait qu’à chaque coin de rue, un agent de police allait apparaître, saisir Ivan et le tuer.

 

— Il a bu ? demanda le cocher avec un sourire en se tournant sur son siège.

 

— Oui, plus que de raison ! répondit la mère en soupirant.

 

— C’est ton fils ?

 

— Oui, il est cordonnier… Moi, je suis cuisinière…

 

— C’est un métier pénible… oui !

 

Après avoir allongé un coup de fouet à son cheval, le cocher se tourna de nouveau et continua en baissant la voix :

 

— Tu sais, il y a eu une échauffourée au cimetière, tout à l’heure… On enterrait un de ces politiques, de ces hommes qui sont contre les autorités… qui ont des contestations avec les autorités… Et c’est ses amis qui l’accompagnaient… Alors ils se sont mis à crier : À bas les autorités, elles ruinent le peuple !… La police les a battus… On dit qu’il y en a qui sont morts… Mais la police aussi a reçu des coups…

 

Le cocher se tut et hocha la tête d’un air découragé, puis il reprit d’une voix bizarre :

 

— On dérange les morts… on réveille les cadavres…

 

La voiture bondissait sur les pavés en grinçant ; la tête d’Ivan roulait doucement sur la poitrine de la mère. Le cocher, tourné de leur côté, continua, pensif :

 

— Il y a de l’agitation dans le peuple… les désordres sortent de terre… oui ! Cette nuit, les gendarmes sont venus chez des voisins, ils ont fait on ne sait quoi jusqu’au matin et puis, quand ils sont partis, ils ont pris avec eux un forgeron… On dit qu’on le conduira une de ces nuits au bord de la rivière et qu’on le noiera en secret. Et pourtant, c’était un homme intelligent, ce forgeron…

 

— Comment s’appelle-t-il ? demanda la mère.

 

— Le forgeron ? Savyl, son surnom est Evtchenko. Il est tout jeune, mais il comprenait déjà beaucoup de choses, et il est défendu de comprendre, à ce qu’il paraît… Il venait parfois à notre station de voitures et disait : Quelle vie vous avez, vous autres, cochers !

 

— C’est vrai, disions-nous, notre vie est pire que celle des chiens, oui !

 

— Arrête ! dit la mère.

 

Le soubresaut fit revenir Ivan à lui ; il se mit à gémir faiblement.

 

— Il est bien malade, ce garçon ! observa le cocher…

 

Tout chancelant, Ivan traversa la cour, mettant avec difficulté un pied devant l’autre, il disait :

 

— Ce n’est rien… je puis marcher…

 

 

 

 

 

 

 

XII

 

 

Sophie était déjà rentrée. Agitée et affairée, elle accueillit la mère, une cigarette à la bouche. Elle plaça le blessé sur un canapé, lui banda adroitement la tête tout en donnant des ordres ; la fumée de sa cigarette la faisait clignoter :

 

— Docteur ! les voilà… Vous êtes fatiguée, Pélaguée ? Vous avez eu peur, n’est-ce pas ? Eh bien, reposez-vous maintenant… Nicolas, donne vite du thé et un verre de porto à la mère…

 

Ahurie par les événements, Pélaguée respirait avec difficulté et ressentait une douloureuse sensation de piqûre à la poitrine :

 

— Ne vous inquiétez pas de moi… murmura-t-elle.

 

Et de tout son être effrayé, elle demandait une caresse apaisante, un peu d’attention…

 

Nicolas sortit de la pièce contiguë ; il avait la main entourée d’un bandage ; le médecin le suivit, ébouriffé, semblable à un hérisson. Il courut à Ivan, se pencha sur lui, et dit :

 

— De l’eau, beaucoup d’eau… des chiffons de toile propres, de la ouate !…

 

La mère se dirigeait vers la cuisine, mais Nicolas la prit par le bras et lui dit affectueusement en l’entraînant dans la salle à manger :

 

— Ce n’est pas à vous qu’il parle, mais à Sophie. Vous avez eu bien des émotions, n’est-ce pas, chère amie ?

 

La mère répondit à son regard compatissant par un sanglot qu’elle ne put contenir, et s’écria :

 

— Ah ! c’était affreux !… On a sabré des gens… on les a sabrés !

 

— J’étais là aussi, dit Nicolas en hochant la tête — il lui versa un verre de vin chaud. Les deux camps se sont un peu emportés… Mais ne vous inquiétez pas… la police a frappé seulement avec le plat des sabres ; il n’y a qu’une seule personne grièvement blessée, à ce que je crois… elle est tombée près de moi… et je l’ai sortie de la mêlée…

 

Le visage et la voix de Nicolas, la clarté et la chaleur régnant dans la pièce calmèrent Pélaguée. Elle jeta un regard reconnaissant à son hôte et demanda :

 

— Vous avez reçu aussi un coup ?

 

— Je crois que c’est de ma faute… Sans le vouloir, j’ai frôlé je ne sais quoi de la main et me suis arraché la peau. Buvez votre vin… il fait froid et vous êtes habillée légèrement…

 

Elle tendit ses mains vers le verre et vit que ses doigts étaient couverts de sang figé ; d’un geste instinctif elle laissa tomber le bras sur ses genoux ; sa jupe était humide. Les yeux grands ouverts, le sourcil relevé, elle regarda ses doigts à la dérobée ; la tête lui tourna ; une pensée martelait son cerveau :

 

— Voilà… voilà… voilà ce qui attend Pavel un jour…

 

Le médecin entra ; il était en bras de chemise et les manches retroussées. À la question muette de Nicolas, il répondit de sa voix grêle :

 

— La blessure du visage est insignifiante ; mais il y a une fracture du crâne ; elle n’est pas très grave, non plus… le gaillard est vigoureux… toutefois, il a perdu beaucoup de sang… Nous allons le transporter à l’hôpital…

 

— Pourquoi ? Qu’il reste ici ! s’écria Nicolas.

 

— Oui, aujourd’hui et demain peut-être. Mais ensuite, il serait préférable qu’il fût à l’hôpital. Je n’ai pas le temps de faire des visites. Tu te charges du compte rendu des événements au cimetière ?

 

— Bien entendu ! répondit Nicolas.

 

La mère se leva sans bruit et se dirigea dans la cuisine.

 

— Où allez-vous ? s’écria Nicolas alarmé. Sophie saura bien s’arranger toute seule !

 

Elle lui jeta un coup d’œil et répondit, frémissante avec un sourire bizarre et involontaire :

 

— Je suis couverte de sang… je suis couverte de sang !

 

Tout en changeant de vêtements dans sa chambre, elle pensa une fois de plus au calme de ces gens, à la faculté qu’ils avaient de ne pas s’arrêter longtemps sur l’horreur des événements. Cette réflexion la fit revenir à elle et chassa l’effroi de son cœur. Lorsqu’elle retourna dans la chambre où était le blessé, Sophie se penchait sur lui, et disait :

 

— Quelle sottise, camarade !

 

— Mais je vous gênerai ! répliqua-t-il d’une voix faible.

 

— Taisez-vous cela vaudra mieux !

 

La mère s’arrêta derrière Sophie et lui posa la main sur l’épaule ; elle regarda en souriant le visage pâle du blessé et se mit à raconter combien son accès de délire en fiacre l’avait épouvantée. Ivan écoutait, les yeux brillants de fièvre ; il claquait des dents et s’écriait de temps à autre avec confusion :

 

— Oh ! que je suis bête !

 

— Eh bien, nous vous laissons ! déclara Sophie en arrangeant la couverture du malade. Reposez-vous !

 

Les deux femmes passèrent dans la salle à manger, où avec Nicolas et le médecin elles s’entretinrent longtemps et à voix basse des événements du jour. Déjà on traitait ce drame comme quelque chose de lointain, on regardait l’avenir avec assurance, on préparait la besogne du lendemain. Si les visages exprimaient la fatigue, les pensées étaient alertes. Le docteur s’agitait nerveusement sur sa chaise s’efforçant d’assourdir sa voix grêle et aiguë :

 

— La propagande, la propagande ! Ce n’est plus suffisant, les jeunes ouvriers ont raison : il faut faire de l’agitation sur un plus vaste terrain… je vous dis que les ouvriers ont raison !…

 

Nicolas répliqua d’un ton morne :

 

— Partout on se plaint de l’insuffisance des livres, et nous ne sommes pas encore parvenus à créer une bonne imprimerie… Lioudmila est épuisée, elle tombera malade, si nous ne lui trouvons pas de collaborateurs…

 

— Et Vessoftchikov ? demanda Sophie.

 

— Il ne peut pas vivre en ville… Il se mettra à l’ouvrage à la nouvelle imprimerie… mais il nous manque encore quelqu’un…

 

— Pourrais-je faire l’affaire ? proposa la mère doucement.

 

Les trois camarades la regardèrent un instant.

 

— C’est une bonne idée ! s’exclama Sophie brusquement.

 

— Non, c’est trop difficile pour vous, Pélaguée, dit Nicolas d’une voix sèche. Il faudrait que vous alliez vivre hors de la ville, vous ne pourriez plus voir Pavel, et en général…

 

Elle répliqua en soupirant :

 

— Ce ne serait pas une grande privation pour Pavel… et à moi aussi, ces visites me fendent le cœur… Il est interdit de parler de quoi que ce soit… j’ai l’air d’une idiote aux yeux de mon fils… on nous épie sans cesse.

 

Les événements récents l’avaient fatiguée, et maintenant que l’occasion se présentait pour elle de s’éloigner des drames de la ville, elle s’y raccrochait de toute sa force.

 

Mais Nicolas changea de sujet de conversation :

 

— À quoi penses-tu ? demanda-t-il au docteur.

 

Celui-ci répondit d’un ton maussade :

 

— Nous sommes peu, voilà à quoi je pense… Il faut absolument travailler avec plus d’énergie… il faut décider André et Pavel à s’évader… ils sont tous deux trop précieux pour rester ainsi dans l’inaction…

 

Nicolas fronça le sourcil et hocha la tête d’un air dubitatif ; il jeta un coup d’œil sur la mère. Elle comprit qu’ils se gênaient de parler de son fils en sa présence et elle se rendit dans la chambre, légèrement irritée contre ceux qui se préoccupaient si peu de ses désirs.

 

Elle se coucha et, les yeux ouverts et bercée par le chuchotement des voix, se laissa envahir par l’inquiétude. La journée qui venait de s’écouler lui semblait incompréhensible, pleine d’allusions menaçantes ; mais ce genre de réflexions lui était pénible, elle les écarta de son cerveau et se mit à penser à Pavel. Elle aurait voulu le voir en liberté et, en même temps, elle s’effrayait à cette idée ; elle sentait qu’autour d’elle tout s’agitait, que la situation se tendait de plus en plus, que des collisions violentes étaient imminentes. La patience du peuple avait fait place à une expectative énervée ; l’irritation croissait visiblement, des paroles âpres résonnaient ; partout se dégageait un souffle nouveau, un souffle d’excitation… Chaque proclamation était discutée avec animation au marché, dans les boutiques, parmi les domestiques et les artisans ; dans la ville, chaque arrestation réveillait un écho craintif, inconsciemment sympathique parfois ; on en commentait les causes. La mère entendait le plus souvent les gens du peuple prononcer les mots qui l’avaient jadis effrayée : « socialistes, politique, révolte ». On les répétait avec ironie, mais cette ironie dissimulait mal le besoin de s’instruire ; avec colère, mais sous cette colère il y avait de la peur ; pensivement, avec une nuance d’espoir et de menace… En larges cercles, lentement, l’agitation se propageait dans la vie sombre et stagnante ; la pensée endormie se réveillait ; on ne traitait plus les événements journaliers avec le calme coutumier et la force d’auparavant. La mère remarquait cela plus distinctement que ses compagnons, car elle connaissait mieux qu’eux la figure désolée de la vie ; elle en était plus proche et voyait s’y former des rides de réflexion et d’irritation, une vague soif de quelque chose de nouveau ; elle se réjouissait et craignait en même temps. Elle se réjouissait, parce qu’elle considérait tout cela comme l’œuvre de son fils ; elle craignait, car elle savait que, dès sa sortie de prison, il se placerait à l’endroit le plus dangereux, à la tête des camarades… et qu’il périrait.

 

 

Pélaguée sentait souvent s’agiter en elle les grandes pensées indispensables à l’humanité et éprouvait le besoin de parler de la vérité ; mais elle ne parvenait presque jamais à réaliser son désir. Sourdes et muettes, ses pensées l’accablaient. Parfois, l’image de son fils prenait à ses yeux les proportions gigantesques d’un héros de légende ; elle résumait en lui toutes les paroles fortes et loyales qu’elle avait entendues, toutes ses affections, toutes les choses grandes et lumineuses qu’elle connaissait. Alors, elle le contemplait avec un enthousiasme muet ; fière, attendrie, remplie d’espérance, elle se disait :

 

— Tout ira bien !… tout !

 

Son amour maternel s’enflammait, lui étreignait le cœur jusqu’à le faire saigner, mais il empêchait l’amour pour l’humanité de croître et le consumait ; et il ne restait plus, à la place de ce grand sentiment, qu’une petite pensée désolée qui palpitait timidement sur les cendres grises de l’inquiétude.

 

— Il périra… il périra !…

 

Très tard, elle s’endormit d’un lourd sommeil, mais se réveilla de bonne heure, les os rompus, la tête lourde.

 

 

 

 

 

 

 

XIII

 

 

À midi, elle était au greffe de la prison ; les yeux troublés, elle examinait le visage barbu de Pavel, assis en face d’elle, guettant le moment où elle pourrait lui remettre le billet fortement serré entre ses doigts.

 

— Je suis bien portant ainsi que tous les autres ! dit Pavel à mi-voix. Et toi, comment vas-tu ?

 

— Très bien ! Iégor est mort ! répondit-elle machinalement.

 

— Vraiment ! s’écria Pavel en baissant la tête.

 

— La police est venue à l’enterrement, il y a eu une bagarre, on a arrêté quelqu’un, continua-t-elle avec simplicité.

 

Le sous-directeur de la prison fit claquer ses lèvres minces avec énervement et grommela en se levant :

 

— Ne parlez pas de cela… c’est interdit… vous le savez bien ! Il est défendu de parler de politique… oh ! mon Dieu !

 

La mère se leva aussi et déclara d’un ton innocent, comme pour s’excuser :

 

— Je ne parlais pas de politique, je parlais de la bagarre. Et c’est bien vrai qu’ils se sont battus… Il y en a même un qui a eu la tête fendue.

 

— C’est égal ! Je vous prie de vous taire ! c’est-à-dire d’être muette sur tout ce qui ne concerne pas personnellement vous, votre famille ou votre maison…

 

Sentant que ses explications n’étaient pas claires, il s’assit à la table, et ajouta d’un ton las et désolé, en classant ses documents :

 

— C’est moi qui suis responsable…

 

La mère lui jeta un coup d’œil, glissa vivement le billet dans la main de Pavel et soupira avec soulagement :

 

— Je ne sais vraiment pas de quoi parler…

 

Pavel sourit :

 

— Moi non plus…

 

— Alors il est inutile de faire des visites ! observa le fonctionnaire avec irritation. Vous ne savez pas de quoi parler, et vous venez, vous nous dérangez…

 

— Quand passeras-tu en jugement ? demanda la mère après un instant de silence.

 

— Le procureur est venu ces jours-ci, il a dit que ce serait bientôt…

 

Ils échangèrent des paroles banales ; la mère voyait que Pavel la regardait avec amour. Il n’avait pas changé, il était toujours calme et pondéré ; seule, sa barbe avait vigoureusement poussé et le vieillissait ; ses poignets étaient plus blancs. Elle voulut lui faire plaisir et lui parler de Vessoftchikov ; sans changer de voix, du même ton dont elle disait des riens, elle continua :

 

— J’ai vu ton filleul…

 

Pavel la fixa d’un air interrogateur. Pour évoquer le visage grêlé du jeune homme, la mère se picota les joues avec le doigt…

 

— Il va bien, c’est un garçon robuste et déluré, il va bientôt entrer en place… Tu te souviens ? il réclamait toujours un travail pénible.

 

Pavel avait compris, il hocha la tête, et répondit, les yeux illuminés d’un gai sourire :

 

— Comment donc !… si je m’en souviens !…

 

— Eh bien, voilà ! dit-elle avec satisfaction.

 

Elle était contente d’elle-même et touchée par la joie de son fils. Lorsqu’elle partit, il lui serra la main vigoureusement :

 

— Merci, maman !

 

Comme une vapeur d’ivresse, un sentiment d’extase monta à la tête de la mère ! Elle sentait le cœur de son fils tout proche du sien ; elle n’eut pas la force de lui répondre par des mots et se contenta de lui serrer la main, sans parler.

 

Lorsqu’elle rentra, elle trouva Sachenka. La jeune fille avait l’habitude de venir le jour où la mère allait à la prison. Jamais elle ne la questionnait au sujet de Pavel ; si Pélaguée ne parlait pas elle-même de son fils, Sachenka la regardait fixement, et c’était tout. Mais, ce jour-là, elle l’accueillit par une question inquiète :

 

— Eh bien, que fait-il ?

 

— Il est bien !

 

— Vous lui avez donné le billet ?

 

— Bien entendu !

 

— Il l’a lu ?

 

— Mais non ! Comment aurait-il pu le faire !

 

— C’est vrai… j’oubliais ! dit lentement la jeune fille. Attendons encore une semaine… Qu’en pensez-vous ? sera-t-il d’accord ?

 

Elle regarda fixement la mère.

 

— Oui… je ne sais pas… je crois que oui ! répondit la mère. Pourquoi ne s’évaderait-il pas ? Il n’y a pas de danger…

 

Sachenka hocha la tête et demanda d’un ton sec :

 

— Vous ne savez pas ce qu’on peut donner à manger au malade ? Il dit qu’il a faim…

 

— On peut lui donner de tout… de tout ! J’y vais de suite !

 

Elle alla à la cuisine ; Sachenka la suivit lentement.

 

La mère se pencha sur le fourneau pour prendre une casserole.

 

— Attendez, dit la jeune fille à voix basse.

 

Son visage pâlit, ses yeux se dilatèrent avec angoisse, et ses lèvres tremblantes chuchotèrent vivement :

 

— Je voulais vous demander… je le sais, il ne voudra pas ! persuadez-le… Dites-lui qu’il nous est nécessaire… qu’on ne peut se passer de lui… que j’ai peur qu’il en tombe malade… que j’ai bien peur… Vous le voyez, le jour du jugement n’est pas encore fixé !…

 

Elle parlait avec difficulté. L’effort la raidissait toute ; elle ne regardait pas la mère ; sa voix était inégale comme une corde qu’on tend et qui se brise soudain. Les paupières baissées avec lassitude, la jeune fille se mordit les lèvres, et les jointures de ses doigts contractés craquèrent.

 

La mère fut toute saisie à la vue de cet accès d’émotion, mais elle comprit ; troublée, pleine de tristesse, elle étreignit Sachenka et répondit à voix basse :

 

— Mon enfant… il n’écoute personne que lui-même… personne !

 

Les deux femmes gardèrent un instant le silence, étroitement enlacées. Puis Sachenka se dégagea avec douceur et dit en frémissant :

 

— Oui… vous avez raison ! Ce sont des bêtises… mes nerfs…

 

Et redevenant grave tout d’un coup, elle conclut simplement :

 

— Pourtant, il faut donner à manger au blessé !…

 

Puis, assise au chevet d’Ivan, elle lui demanda d’un ton de sollicitude amicale :

 

— Vous avez bien mal à la tête ?

 

— Non, pas trop… seulement, tout est vague… je suis faible ! répondit Ivan avec confusion en tirant sa couverture jusqu’au menton ; ses yeux clignotaient comme si la lumière eût été trop forte. Remarquant que le jeune homme ne se décidait pas à manger en sa présence, Sachenka se leva et sortit de la pièce.

 

Ivan se redressa, la suivit du regard et dit en clignant de l’œil :

 

— Elle est si jolie…

 

Il avait les yeux clairs et joyeux, des dents petites et serrées ; sa voix muait encore.

 

— Quel âge avez-vous ? demanda pensivement la mère.

 

— Dix-sept ans !…

 

— Où sont vos parents ?

 

— À la campagne… Il y a sept ans que je suis ici… j’ai quitté le village en sortant de l’école… Et vous, camarade, quel est votre nom ?

 

La mère était toujours amusée et touchée quand on l’appelait ainsi. Elle demanda en souriant :

 

— Quel besoin avez-vous de le savoir ?

 

Après un instant de silence, le jeune homme, embarrassé, expliqua :

 

— Voyez-vous, un étudiant de notre cercle… c’est-à-dire celui qui nous faisait des lectures… nous a parlé de la mère de Pavel Vlassov, vous savez, l’organisateur de la démonstration du Premier Mai… le révolutionnaire Vlassov.

 

Elle hocha la tête et prêta l’oreille.

 

— C’est lui qui, le premier, a déployé l’étendard de notre parti ! déclara fièrement le jeune homme ; et sa fierté eut un écho dans le cœur de la mère. Je n’y étais pas… Nous avions l’intention de faire une démonstration ici aussi ; nous avons échoué, nous étions trop peu ! Mais cette année-ci, ce sera différent. Vous verrez !…

 

Il haletait d’émotion, se délectant à l’idée des événements futurs ; puis il continua en agitant sa cuiller :

 

— Donc, je parlais de la mère de Vlassov… elle s’est aussi mise du parti après l’arrestation de son fils… On dit que cette vieille-là est étonnante !…

 

Pélaguée eut un large sourire ; elle était à la fois flattée et un peu gênée. Elle allait lui dire que la mère de Pavel, c’était elle ; mais elle se retint et pensa avec tristesse et un peu d’ironie :

 

« Ah ! vieille sotte que je suis !… »

 

— Mangez donc !… Vous serez plus vite guéri pour reprendre la bonne besogne ! dit-elle tout d’un coup avec émotion en se penchant vers lui. La cause du peuple a besoin de bras jeunes et robustes, de cœurs purs, d’esprits loyaux… ce sont ces forces qui le font vivre, c’est par elles que seront vaincus tout le mal et toute l’infamie…

 

La porte s’ouvrit, laissant entrer le froid humide de l’automne. Sophie parut, joyeuse, les joues toutes rouges.

 

— Les espions me poursuivent comme les décavés une riche héritière, ma parole d’honneur ! Il faut que je parte d’ici… Eh bien, Ivan, comment allez-vous ? Bien ?… Pélaguée, que dit Pavel ?… Sachenka est ici ?

 

Tout en allumant une cigarette, elle questionnait sans attendre les réponses. Elle caressait la mère et le jeune homme du regard de ses yeux gris. La mère la considérait et pensait avec un sourire intérieur :

 

« Et voilà que moi aussi, je deviens une créature humaine… et une bonne même ! »

 

Se penchant de nouveau vers Ivan, elle dit :

 

— Guérissez-vous, mon garçon !

 

Et elle alla dans la salle à manger, où Sophie disait à Sachenka :

 

— Elle en a déjà préparé trois cents exemplaires. Elle se tue à l’ouvrage… Quel héroïsme ! Savez-vous, Sachenka, c’est un grand bonheur que de vivre parmi des gens pareils, d’être leur camarade, de travailler avec eux…

 

— Oui ! répondit la jeune fille à voix basse.

 

Le soir, Sophie dit :

 

— Mère, il faudra que vous fassiez de nouveau un voyage à la campagne !…

 

— Avec plaisir ! Quand faut-il partir ?

 

— Dans trois jours… cela vous va-t-il ?…

 

— Oui !

 

— Mais vous n’irez pas à pied ! conseilla Nicolas à mi-voix. Vous louerez des cheveux de poste et vous prendrez une autre route, par le district de Nikolski…

 

Il se tut ; il avait un air sombre qui n’allait pas à son visage ; ses traits calmes eurent une grimace bizarre et laide.

 

— C’est un grand détour ! observa la mère. Et les chevaux coûtent cher…

 

— Voyez-vous… reprit Nicolas, en général, je suis opposé à ces voyages. Il y a de l’agitation dans ces endroits… il y a eu des arrestations, on a enfermé un maître d’école… il faut être prudent… mieux vaudrait attendre un peu…

 

— Bah ! déclara la mère en souriant. Et puis vous dites qu’on ne torture pas en prison ?

 

Tout en pianotant sur la table, Sophie observa :

 

— Il est très important pour nous que la distribution des brochures et des proclamations se fasse sans interruption… Vous n’avez pas peur d’y aller, Pélaguée ? fit-elle brusquement.

 

La mère se sentit offensée.

 

— Ai-je jamais eu peur ? Même la première fois je n’étais pas effrayée… et vous…

 

Sans achever la phrase, elle baissa la tête. Chaque fois qu’on lui demandait si elle avait peur, si elle pouvait faire une chose ou l’autre, si c’était commode pour elle, elle sentait qu’on désirait quelque chose d’elle et que les camarades l’écartaient d’eux, la traitaient autrement qu’ils se traitaient les uns les autres.

 

Lorsque arrivèrent les jours des plus gros événements, elle s’effraya d’abord un peu de la rapidité des incidents, de l’abondance des émotions, mais, bientôt entraînée par l’exemple et sous l’impulsion des idées qui la dominaient, son cœur se remplit d’une ardente soif de travail. Telle était son humeur ce jour-là ; la question de Sophie lui fut donc d’autant plus désagréable.

 

— Il est inutile de demander si j’ai peur… ou des choses de ce genre, reprit-elle en soupirant. Pourquoi aurais-je peur ?… Ce sont ceux qui possèdent quelque chose qui ont peur… Et moi, qu’ai-je ? Mon fils seulement… J’avais peur pour lui… j’avais peur qu’on le torture, et qu’on m’en fît autant… Mais du moment qu’on ne torture pas, qu’importe le reste !

 

— Vous n’êtes pas fâchée contre moi ? s’écria Sophie.

 

— Non… Seulement, vous ne demandez jamais aux autres s’ils ont peur…

 

Nicolas enleva vivement ses lunettes, les remit et regarda fixement sa sœur. Le silence embarrassé qui se fit agita Pélaguée ; se levant avec un air gêné, elle allait parler, mais Sophie lui prit doucement la main et dit à voix basse :

 

— Excusez-moi !… Je ne le ferai jamais plus !

 

Cette promesse fit rire la mère ; quelques instants plus tard, ils parlaient tous trois affectueusement, mais avec des airs soucieux, du voyage à la campagne.

 

 

 

 

 

 

 

XIV

 

 

Dès l’aurore, la mère était déjà dans la voiture qui cahotait sur la route détrempée par les pluies d’automne. Un vent humide soufflait ; la boue volait en mille éclaboussures ; le postillon, assis sur le bord de la carriole, tourné vers Pélaguée, se plaignait d’une voix nasillarde et pensive :

 

— Je lui ai dit, à mon frère, partageons ! Et nous avons commencé à partager…

 

Soudain, il cingla le cheval de gauche d’un coup de fouet en criant avec rage :

 

— Veux-tu marcher, sale bête !

 

Les grasses corneilles d’automne sautillaient gravement dans les champs nus ; le vent venait à leur rencontre en sifflant ; elles présentaient les flancs à ses coups qui ébouriffaient leurs plumes et les faisaient chanceler ; alors elles cédaient à la force et s’envolaient avec des battements d’ailes nonchalants.

 

— Enfin, il m’a lésé… j’ai vu qu’il n’y avait rien à faire, continua le postillon.

 

Ces paroles résonnaient comme en rêve aux oreilles de la mère ; dans son cœur naissait une pensée muette, sa mémoire faisait défiler devant elle la longue série des événements survenus durant les dernières années. Autrefois, la vie lui semblait créée on ne sait où, dans le lointain, on ne savait par qui, ni pourquoi, et maintenant, une foule de choses se faisaient sous ses yeux, avec son aide. Et un vague sentiment montait en elle ; c’était de la perplexité et une douce tristesse, du contentement et de la méfiance d’elle-même…

 

Autour d’elle tout s’ébranlait en un lent mouvement ; au ciel des nuages gris voguaient lourdement, se dépassant les uns les autres ; des deux côtés de la route fuyaient les arbres mouillés dont les faîtes dénudés se balançaient ; les champs s’étendaient en cercles ; des monticules s’avançaient, puis restaient en arrière ; on eût dit que cette journée trouble courait au devant de quelque chose de lointain, d’indispensable.

 

La voix nasillarde du postillon, le tintement des grelots, le sifflement humide et le frôlement du vent se fondaient en un ruisseau sinueux et palpitant, qui coulait au-dessus des champs avec une force uniforme et réveillait les pensées…

 

— Le riche se trouve à l’étroit au ciel même !… C’est toujours comme ça… Mon frère a commencé à lésiner… les autorités sont ses amis… continuait le cocher, toujours assis sur le rebord de la carriole.

 

Arrivé au terme du voyage, il détela les chevaux et dit à la mère d’un ton désespéré :

 

— Tu pourrais bien me donner cinq kopeks… pour que je puisse boire…

 

Comme elle acquiesçait à sa demande, il déclara sur le même ton, en faisant résonner les deux piécettes dans le creux de sa main :

 

— J’achèterai pour trois kopeks d’eau-de-vie et pour deux de pain…

 

Dans l’après-midi, la mère fatiguée et transie, arriva au grand village de Nikolski ; elle se rendit à l’auberge, demanda du thé et, après avoir caché sous un banc sa pesante valise, elle s’assit près de la fenêtre et considéra la petite place recouverte d’un jaune tapis d’herbe piétinée, le bâtiment de l’administration communale, une grande maison grise et sombre, au toit fléchissant… Assis sur les marches du perron, un paysan chauve, à la longue barbe, fumait sa pipe.

 

Les nuages couraient en masses sombres, s’entassaient les uns sur les autres… Le silence régnait, un ennui maussade se dégageait de toutes choses, on aurait dit que la vie, cachée on ne sait où, se taisait.

 

Soudain, un sous-officier de Cosaques arriva au galop sur la place ; il arrêta son alezan devant le perron de l’administration et cria quelque chose au paysan en agitant son fouet. Ses appels traversaient les vitres, mais la mère ne pouvait comprendre les paroles… Le paysan se leva, étendit la main vers l’horizon, le sous-officier sauta à terre, chancela, lança les brides à l’homme, puis, s’appuyant pesamment à la balustrade, monta les marches et disparut dans le bâtiment.

 

Le silence se fit de nouveau. À deux reprises, l’alezan frappa du sabot le sol mou… Une petite fille, au regard caressant, au visage rond, et dont la courte natte ronde tombait sur l’épaule, pénétra dans la chambre où était Pélaguée. Les lèvres pincées, elle portait à bras tendus un grand plateau aux bords usés, chargé de vaisselle ; elle salua en hochant la tête.

 

— Bonjour, ma jolie ! lui dit amicalement la mère.

 

— Bonjour !

 

Tout en disposant sur la table les assiettes et les tasses, la fillette annonça soudain, d’un air animé :

 

— On vient d’attraper un brigand… on l’amène ici !

 

— Qu’est-ce que ce brigand ?

 

— Je ne sais pas…

 

— Qu’a-t-il fait ?

 

— Je ne sais pas, j’ai seulement entendu dire qu’on en avait attrapé un… C’est le garde qui est sorti en courant de l’administration pour aller chercher le commissaire, et il a crié : — Il est pris, on l’amène !

 

La mère regarda vers la fenêtre et aperçut des paysans qui s’approchaient. Les uns marchaient lentement, posément ; les autres se hâtaient et boutonnaient leur pelisse tout en avançant. Ils s’arrêtèrent tous au perron du bâtiment et portèrent leurs regards vers la gauche… Mais ils étaient étrangement silencieux…

 

La fillette jeta aussi un coup d’œil dans la rue et sortit de la chambre en faisant claquer la porte avec bruit. La mère tressaillit, elle dissimula de son mieux sa valise sous le banc ; puis, ayant jeté un fichu sur sa tête, elle sortit vivement de la maison, réprimant l’incompréhensible envie de s’enfuir qui l’envahissait tout à coup…

 

Lorsqu’elle arriva sur le perron de l’auberge, un froid aigu la frappa aux yeux et à la poitrine ; elle fut suffoquée, ses jambes s’engourdirent : au milieu de la place elle voyait s’avancer Rybine, les bras attachés derrière le dos, flanqué de deux gardes ; autour du perron de la mairie, une foule de paysans attendaient en silence.

 

Étourdie, sans se rendre compte de ce qu’elle voyait, la mère ne quittait pas Rybine du regard. Il parlait et elle entendait le son de sa voix, mais les mots s’envolaient sans réveiller l’écho dans le vide tremblant et obscur de son cœur…

 

Elle revint à elle et reprit haleine ; un paysan à la barbe blonde la regardait fixement de ses yeux bleus. Elle toussa, se frotta la gorge avec des mains affaiblies par la terreur et demanda avec effort :

 

— Qu’y a-t-il ?

 

— Regardez vous-même, répliqua le paysan en se détournant. Un autre campagnard s’approcha et se plaça à côté de lui.

 

Les gardes s’arrêtèrent devant la foule qui grossissait sans cesse, mais restait silencieuse ; soudain, la voix de Rybine résonna, énergique.

 

— Vous avez entendu parler des papiers dans lesquels on disait la vérité sur notre existence de paysans… Eh bien, c’est à cause de ces papiers qu’on m’arrête… c’est moi qui les ai distribués dans le peuple…

 

Les gens se pressèrent autour de Rybine… Sa voix était calme, mesurée, la mère en fut soulagée.

 

— Tu entends ? demanda le camarade du paysan aux yeux bleus en le poussant du coude.

 

Sans répondre, celui-ci leva la tête et regarda de nouveau la mère. Le second paysan fit de même ; plus jeune que le premier, il avait un visage maigre couvert de taches de rousseur et une petite barbe noire… Les deux hommes s’écartèrent un peu…

 

— Ils ont peur ! se dit la mère.

 

Son attention augmenta. Du haut du perron, elle voyait distinctement le visage noirci et tuméfié de Rybine ; elle apercevait l’éclat de ses yeux : elle aurait voulu qu’il la vît aussi ; elle se dressa sur la pointe des pieds en tendant le cou.

 

Les gens la considéraient d’un air morne, avec défiance, sans mot dire. Dans les derniers rangs de la foule seulement, on entendait un bruit continu de conversations.

 

— Paysans, mes frères, dit Rybine d’une voix pleine et ferme, ayez confiance en ces papiers… Je marche peut-être à là mort à cause d’eux, on m’a battu, torturé, on voulait me forcer à dire où je les avais pris, on me frappera encore… je supporterai tout !… parce que dans ces papiers se trouve la vérité… et la vérité doit nous être plus chère que le pain !… que la vie !…

 

— Pourquoi dit-il cela ? demanda l’un des deux paysans.

 

L’homme aux yeux bleus répondit avec lenteur :

 

— Qu’est-ce que cela peut lui faire… on ne meurt pas deux fois… maintenant il est déjà condamné…

 

Les agriculteurs restaient muets, lançant des regards furtifs et maussades ; tous semblaient accablés par quelque chose d’invisible et de pesant.

 

Le sous-officier apparut soudain sur le perron de l’administration ; titubant, il hurla d’une voix avinée :

 

— Qu’est-ce que tout ce monde ? Qui parle ?

 

Il se précipita sur la place, saisit Rybine par les cheveux, le secoua en avant et en arrière, et cria :

 

— C’est toi qui parles, fils de chienne… c’est toi ?

 

La foule devint houleuse et se mit à gronder. En proie à une angoisse violente, la mère baissa la tête. L’un des deux paysans poussa un soupir. Et la voix de Rybine résonna de nouveau :

 

— Eh bien regardez, bonnes gens !…

 

— Tais-toi !

 

Et le sous-officier lui donna un coup de poing sur l’oreille. Rybine chancela, puis haussa les épaules.

 

— On vous lie les mains et on vous torture comme on veut !…

 

— Gardes ! emmenez-le ! Dispersez-vous !

 

Et sautant devant Rybine comme un chien attaché devant un morceau de viande, le sous-officier lui lança des coups de poing au visage, au ventre et à la poitrine…

 

— Ne le bats pas ! cria une voix dans la foule.

 

— Pourquoi le frappes-tu ? demanda un autre.

 

— Allons ! dit le paysan aux yeux bleus à son compagnon en hochant la tête. Sans se hâter, ils traversèrent la place, tandis que la mère les suivait d’un regard sympathique. Elle soupira avec soulagement. Le sous-officier accourut de nouveau lourdement sur le perron et se mit à hurler avec fureur, en brandissant le poing :

 

— Amenez-le ici, je vous dis !…

 

— Non ! répliqua une voix sonore. (La mère comprit que c’était celle du paysan aux yeux bleus.) Il ne faut pas le permettre… Si on le fait entrer là-dedans, il sera roué de coups jusqu’à ce que mort s’ensuive… Et après, on dira que c’est nous qui sommes coupables, que c’est nous qui l’avons tué… Il ne faut pas le permettre…

 

— Paysans ! s’écria Rybine. Vous ne voyez donc pas comment vous vivez, vous ne voyez pas qu’on vous dépouille, qu’on vous trompe, qu’on boit votre sang ?… Tout repose sur vous, vous êtes la principale force de la terre… vous êtes toute sa force… Et quels sont vos droits ? Votre seul droit, c’est de crever de faim !

 

Soudain, les paysans se mirent à crier, s’interrompant mutuellement :

 

— Il a raison, cet homme !

 

— Appelez le commissaire de police rurale ! Où est-il ?

 

— Le sous-officier a été le chercher !

 

— Allons donc ! Il est ivre !

 

— Ce n’est pas à nous de rassembler les autorités !

 

La foule s’agitait de plus en plus.

 

— Parle ! Nous ne te laisserons pas battre !

 

— Qu’est-ce que tu as fait, hein ?

 

— Déliez-lui les mains !

 

— Non, non, frères !

 

— Pourquoi pas… Cela n’a pas d’importance !…

 

— Réfléchissez avant de faire des bêtises !

 

— Les mains me font mal ! dit Rybine en dominant le tumulte de sa voix sonore et mesurée. Mes frères ! je ne me sauverai pas !… Je ne puis pas m’enfuir de la vérité, car elle vit en moi !…

 

Quelques personnes se détachèrent de la foule et s’éloignèrent en hochant la tête ; les uns riaient… Mais sans cesse des gens excités, mal vêtus, qui s’étaient habillés à la hâte arrivaient de tous côtés… ils bouillonnaient autour de Rybine, comme une écume noire ; debout au milieu d’eux, telle une chapelle dans la forêt, le prisonnier leva les bras au-dessus de sa tête et cria :

 

— Merci, merci, bonnes gens ! Nous devons nous délier les mains mutuellement ! Qui nous aiderait si nous ne nous aidions pas nous-mêmes ?

 

Il leva de nouveau une main tout ensanglantée :

 

— Voyez mon sang : il coule pour la vérité…

 

La mère descendit le perron, mais de la place elle ne pouvait plus voir Rybine ; elle remonta les quelques marches. Sa poitrine était brûlante, et quelque chose de vaguement joyeux y palpitait…

 

— Paysans ! Cherchez les petits papiers, lisez-les, ne croyez pas les autorités et les prêtres, qui vous disent que ce sont des impies et des rebelles, ceux qui vous apportent la vérité… La vérité s’en va en silence par la terre, elle se cherche un asile dans le sein du peuple… La vérité est votre meilleure amie ; pour les autorités, c’est une ennemie jurée, c’est pourquoi elle se cache…

 

De nouveau, quelques exclamations résonnèrent dans la foule.

 

— Écoutez, frères !

 

— Ah ! mon pauvre homme, tu es perdu !

 

— Qui t’a trahi ?

 

— Le prêtre ! répondit l’un des gardes.

 

Deux paysans lancèrent une bordée d’injures.

 

— Attention, camarades ! avertit une voix.

 

 

 

 

 

 

 

XV

 

 

Le commissaire de la police rurale arrivait ; c’était un grand homme robuste, à la figure ronde. Il avait sa casquette sur l’oreille ; une pointe de sa moustache se redressait, l’autre descendait, ce qui tordait son visage, déjà défiguré par un sourire mort et stupide. De la main gauche il tenait un petit sabre, et il agitait le bras droit. On entendait le bruit de ses pas fermes et pesants. La foule s’écartait devant lui. Une expression d’accablement morne apparut sur les physionomies. Le tumulte s’apaisa, disparut comme s’il se fût enfoncé dans la terre. La mère sentit que la peau de son front tremblait ; une chaude buée monta à ses yeux. Elle eut de nouveau envie d’aller se mêler à la foule, elle se pencha et se figea dans une attente angoissée.

 

— Qu’y a-t-il ? demanda le commissaire en s’arrêtant devant Rybine et en le toisant. Pourquoi ses mains ne sont-elles pas liées ? Pourquoi cela, garrottez-le !

 

Sa voix était aiguë et sonore, mais incolore.

 

— Elles étaient liées… le peuple les a déliées ! répondit l’un des gardes.

 

— Quoi ! Le peuple ! Quel peuple ?

 

Le commissaire regarda les gens qui l’entouraient en un demi-cercle, et il continua de la même voix blanche et uniforme :

 

— Qui est-ce le peuple ?

 

Il toucha de la poignée de son sabre la poitrine du paysan aux yeux bleus :

 

— Est-ce toi qui es le peuple, Tchoumakov ? Et qui encore ? Toi, Michine ?

 

Et il tira un autre paysan par la barbe.

 

— Dispersez-vous, canailles !… sinon, je vous… je vous montrerai… !

 

Il n’y avait ni irritation ni menace dans sa voix, pas plus que sur sa physionomie ; il parlait avec un calme parfait et frappait les campagnards avec des gestes assurés et égaux. Les groupes reculaient à son approche, les têtes se baissaient, les visages se détournaient.

 

— Eh bien ! qu’attendez-vous ? demanda-t-il aux gardes, garrottez-le !

 

Après une volée d’injures cyniques, il regarda de nouveau Rybine et lui cria :

 

— Hé, toi ! Les mains au dos !

 

— Je ne veux pas qu’on me les attache ! répliqua Rybine. Je ne m’enfuirai pas… je ne me défends pas… à quoi bon me lier ?

 

— Quoi ? demanda le commissaire en marchant sur lui.

 

— Vous avez déjà assez torturé le peuple, fauves ! continua Rybine en haussant la voix. Les jours sanglants viendront bientôt pour vous aussi !

 

Le commissaire s’arrêta devant lui et le considéra en agitant la moustache. Puis il recula d’un pas et siffla d’une voix étonnée.

 

— Ah ! ah ! ah ! fils de chien !… Qu’est-ce que ces paroles ?

 

Et brusquement, de toute sa force, il frappa Rybine au visage.

 

— On ne tue pas la vérité à coups de poing ! cria Rybine en s’avançant vers lui, et tu n’as pas le droit de me battre !

 

— Moi, je n’ai pas le droit ? hurla le commissaire en traînant sur les mots.

 

Et de nouveau, il tendit le bras pour frapper Rybine au visage ; celui-ci se baissa, si bien que le commissaire, emporté par l’élan, faillit tomber. Dans la foule, quelqu’un renifla bruyamment. La voix furieuse de Rybine répéta :

 

— Je te dis que tu n’as pas le droit de me battre, diable !

 

Le commissaire regarda autour de lui. Silencieux et sombres, les hommes l’entouraient d’un cercle compact…

 

— Nikita ! cria-t-il. Hé, Nikita !

 

Un petit paysan trapu, vêtu d’une courte pelisse, se détacha de la foule. Il avait les yeux fixés à terre. Sa grosse tête ébouriffée était baissée.

 

— Nikita ! dit le commissaire sans se hâter et en effilant sa moustache, donne-lui un bon soufflet !

 

Le paysan fit un pas en avant, s’arrêta en face de Rybine et leva la tête. À bout portant, Rybine le bombarda de ces paroles vraies et dures :

 

— Voyez, bonnes gens, comme cette brute vous étouffe de votre propre main !… Regardez… et réfléchissez !

 

Lentement, le paysan leva le bras et frappa Rybine légèrement à la tête.

 

— Est-ce ainsi que je l’ai dit de faire, canaille ! piailla le commissaire.

 

— Hé, Nikita ! dit quelqu’un dans la foule, n’oublie pas Dieu !

 

— Bats-le, te dis-je ! cria le commissaire en poussant le paysan.

 

Celui-ci s’écarta d’un pas et répondit d’un air morne, en baissant la tête.

 

— Non, je ne le ferai plus !

 

— Comment ?

 

Le visage du commissaire se contracta ; il tapa du pied et se précipita sur Rybine en jurant. Le coup résonna sourdement. Rybine chancela, agita le bras ; d’un second assaut, le commissaire le jeta à terre et bondissant autour de lui, se mit à lui donner des coups de pied à la tête, à la poitrine, aux hanches.

 

La foule, poussant des cris hostiles s’ébranla et s’avança sur le commissaire ; mais celui-ci fit un saut de côté et dégaina.

 

— Ah ! c’est comme ça ! Vous vous révoltez ? Ah ! voilà ce que c’est ?…

 

Sa voix frémit, se fit aiguë, puis grinça comme si elle se fût brisée… En même temps que sa voix, il sembla perdre toute sa force ; la tête rentrée entre les épaules, le dos voûté et promenant autour de lui des yeux vides, il recula, tâtant avec précaution le sol derrière lui. Il criait d’une voix rauque et inquiète, tout en cédant :

 

— Très bien… prenez-le… je m’en vais !… — Mais après ? Sachez-le bien, c’est un criminel politique, il combat contre notre tsar, il fomente des troubles… Comprenez-vous ? Il est contre Sa Majesté l’empereur… et vous le défendez ! Savez-vous que vous êtes des rebelles ? Hein ?…

 

Immobile, le regard fixe, sans pensée ni force, comme en un cauchemar, la mère succombait sous le poids de la terreur et de la pitié. Pareils à des bourdons, les cris irrités de la foule bruissaient à son oreille ; la voix tremblante du commissaire, des chuchotements tourbillonnaient dans sa tête.

 

— S’il est coupable, il faut le juger !

 

— Et non pas le battre !

 

— Faites-lui grâce, Votre Noblesse !

 

— C’est vrai ! Vous n’avez pas le droit de le battre…

 

— Est-il permis d’agir ainsi ? Comme cela tout le monde se mettra à battre les gens… Que sera-ce alors ?

 

— Quelles brutes ! quels persécuteurs !

 

Les gens se partageaient en deux groupes : les uns entouraient le commissaire, criaient et l’exhortaient ; les autres, moins nombreux, restaient auprès du blessé et discouraient d’une voix basse et morne. Quelques hommes le relevèrent ; les gardes se disposaient à lui rattacher les mains.

 

— Attendez donc, diables ! leur cria-t-on.

 

Rybine essuya la boue et le sang qui couvraient son visage et regarda autour de lui en silence. Ses yeux glissèrent sur le visage de la mère ; elle tressaillit, tendit tout le corps vers lui, fit un geste instinctif. Il se détourna. Mais quelques instants plus tard, les yeux du prisonnier se fixèrent de nouveau sur elle. Il sembla à Pélaguée qu’il se redressait, qu’il levait la tête, que ses joues ensanglantées tremblaient…

 

— Il m’a reconnue !… est-il possible qu’il m’ait reconnue ?

 

Et, vibrant d’une joie angoissée et poignante, elle lui fit un signe de tête. Mais elle remarqua aussitôt que le paysan aux yeux bleus, qui se trouvait près de Rybine, la considérait. Ce regard éveilla en elle la conscience du danger…

 

— Qu’est-ce que je fais ?… on m’arrêtera aussi…

 

Le paysan chuchota quelques mots à Rybine, qui hocha la tête, et dit d’une voix saccadée, mais distincte et vaillante :

 

— Qu’importe ! Je ne suis pas seul sur la terre… On n’emprisonnera jamais toute la vérité ! On se souviendra de moi partout où j’ai passé… Voilà ! Le nid a été détruit, qu’importe, il n’y avait plus là d’amis, ni de camarades !

 

— C’est pour moi qu’il parle ! pensa la mère.

 

— Le peuple saura bien faire d’autres nids pour la vérité, et le jour viendra où les aigles s’envoleront librement… où le peuple s’affranchira !

 

Une femme apporta un seau d’eau et, tout en se lamentant, se mit à laver le visage du prisonnier. Sa voix plaintive et grêle se mêlait aux paroles de Rybine et empêchait la mère de comprendre ce qu’il disait. Un groupe de paysans, précédé du commissaire de la police rurale, s’avança ; quelqu’un ordonna :

 

— Un char pour mener le prisonnier à la ville !… Hé ! À qui est-ce de le fournir ?

 

Puis le commissaire cria d’une voix toute changée et comme vexée :

 

— Je peux te frapper, mais toi tu ne le peux pas, tu n’en as pas le droit, imbécile !

 

— Ah ! Et qui es-tu donc ? Dieu ? répliqua Rybine.

 

Des exclamations étouffées couvrirent la réponse.

 

— Ne discute pas, oncle ! C’est un chef !

 

— Ne vous fâchez pas, Votre Noblesse !

 

— Tais-toi, original !

 

— On va te conduire à la ville à l’instant !…

 

— La loi y est plus respectée !…

 

Les cris de la foule se faisaient conciliants, suppliants ; ils se mêlaient en un fracas indistinct, plaintif, où nulle note d’espoir ne résonnait. Les gardes prirent Rybine par le bras, le conduisirent sur le perron de l’administration et pénétrèrent avec lui dans le bâtiment. Lentement, les paysans se dispersèrent ; la mère vit que l’homme aux yeux bleus se dirigeait vers elle et la regardait à la dérobée. Ses jambes tremblèrent ; un sentiment d’impuissance désolée et d’isolement lui serrait le cœur et lui donnait des nausées…

 

— Je ne dois pas m’en aller ! pensa-t-elle. Il ne le faut pas !

 

Elle se retint vigoureusement à la balustrade et attendit.

 

Debout sur le perron de l’administration, le commissaire parlait en gesticulant, sur un ton de réprimande, d’une voix de nouveau blanche et indifférente :

 

— Imbéciles, fils de chiens ! Vous ne comprenez rien et vous vous mêlez d’une affaire pareille !… d’une affaire d’État ! Idiots ! Vous devriez me remercier de ma bonté, vous devriez vous incliner devant moi jusqu’à terre ! Si je voulais, vous iriez tous au bagne !

 

Une vingtaine de paysans l’écoutaient, tête nue…

 

La nuit tombait, les nuages descendaient… L’homme aux yeux bleus s’approcha de la mère et dit en soupirant :

 

— En voilà des histoires !…

 

— Oui ! répliqua-t-elle à voix basse.

 

Il la regarda d’un air franc et demanda :

 

— Quel est votre métier ?

 

— J’achète les dentelles aux femmes qui les fabriquent… la toile aussi.

 

Le paysan se caressa lentement sa barbe, puis il dit d’une voix ennuyée en regardant dans la direction du village :

 

— On ne trouve rien de cela chez nous…

 

La mère le considéra du haut en bas et attendit l’instant propice pour rentrer dans l’auberge. Le visage de l’homme était pensif et beau ; ses yeux avaient une expression mélancolique. Grand et large d’épaules, il était vêtu d’un sarrau tout rapiécé, d’une chemise d’indienne propre, d’un pantalon roussâtre, en drap grossier ; ses pieds nus étaient chaussés de tille.

 

Sans savoir pourquoi, la mère poussa un soupir de soulagement. Soudain, obéissant à un instinct qui devança sa pensée, elle lui demanda en un élan qui la surprît elle-même :

 

— Puis-je passer la nuit chez toi ?

 

Aussitôt ses muscles, son corps tout entier se tendirent. Des pensées aiguës passaient rapidement dans son cerveau :

 

— Je vais perdre Nicolas… Je ne verrai plus Pavel… pendant longtemps… on me battra !

 

L’homme répondit sans se presser, le regard à terre, tout en croisant son sarrau sur sa poitrine :

 

— Passer la nuit ? Oui… pourquoi pas ? Seulement, ma chaumière n’est pas bien fameuse…

 

— Je ne suis pas gâtée ! répondit la mère.

 

— C’est bon ! acquiesça le paysan en la toisant d’un regard scrutateur.

 

Dans le crépuscule, ses yeux avaient un éclat froid et son visage paraissait très pâle. La mère dit à mi-voix :

 

— Eh bien, je viens avec toi tout de suite… tu prendras ma valise…

 

— C’est entendu…

 

Il haussa les épaules, croisa de nouveau son sarrau et chuchota :

 

— Voyez, voilà le cortège !…

 

Rybine apparut sur le perron de l’administration ; ses mains étaient de nouveau liées, sa tête et son visage enveloppés de quelque chose de grisâtre. Sa voix résonna dans le crépuscule glacial.

 

— Au revoir, braves gens ! Cherchez la vérité, gardez-la, croyez en ceux qui vous apporteront la bonne parole… N’épargnez pas vos forces pour défendre la vérité…

 

— Tais-toi, chien ! cria le commissaire. Garde, fais marcher les chevaux !

 

— … Qu’avez-vous à regretter ? Quelle est votre existence ?

 

Le char s’ébranla. Assis entre deux gardes, Rybine cria encore d’une voix sourde :

 

— … Pourquoi, mourez-vous de faim ? Travaillez pour obtenir la liberté… elle vous donnera et le pain et la vérité… Adieu, bonnes gens !

 

Le bruit précipité des roues, le piétinement des chevaux, les invectives du commissaire de police se mêlaient à sa voix, la coupaient et l’étouffaient.

 

La mère rentra dans la maison, s’assit à table près du samovar, prit un morceau de pain, l’examina et le posa lentement dans l’assiette. Elle n’avait pas faim ; elle éprouvait de nouveau au creux de l’estomac une sensation désagréable, qui l’épuisait, vidait le sang de son cœur et lui faisait tourner la tête.

 

— Il m’a remarquée ! se disait-elle tristement, trop faible pour réagir. Il m’a remarquée… il a deviné…

 

Sa pensée n’allait pas plus loin, elle se fondait en un abattement pénible, en une sensation visqueuse de nausée…

 

Le silence timide, tapi derrière la fenêtre et qui avait remplacé le fracas, prouvait que dans le village les habitants étaient devenus craintifs et comme écrasés ; il aiguisait encore plus le sentiment d’isolement qu’éprouvait la mère et remplissait son âme d’une obscurité grise et fine comme la cendre…

 

La petite fille ouvrit la porte et s’arrêta sur le seuil en demandant :

 

— Faut-il vous apporter une omelette ?

 

— Non… je n’en ai plus envie… ces cris m’ont effrayée…

 

La petite s’approcha de la table et raconta, avec animation, mais à mi-voix :

 

— Comme il a frappé fort ! le commissaire… J’étais tout près de lui, j’ai tout vu… Il a cassé toutes les dents de l’homme… quand celui-ci a craché, le sang était épais, épais et noir… On ne voyait plus ses yeux… Le sous-officier est ici… il est tout à fait ivre et demande sans cesse du vin… il dit qu’ils étaient toute une bande… que ce barbu-là était leur chef… on en a attrapé trois, il y en a un qui s’est enfui… on a aussi arrêté un maître d’école qui était avec eux… Ils ne croient pas en Dieu… et ils exhortent les gens à piller toutes les églises… voilà ce qu’ils font… Il y a des paysans qui en avaient pitié, de ce barbu ; d’autres ont dit qu’il fallait l’achever !… Oh ! c’est qu’il y en a qui sont bien méchants, parmi nos paysans !

 

La mère écoutait attentivement ce récit entrecoupé et rapide ; elle espérait distraire son inquiétude, dissiper l’accablante angoisse de l’attente. La fillette, enchantée d’avoir une bonne auditrice, bavardait avec une vivacité croissante, en mangeant ses mots :

 

— Père dit que tout cela vient de la disette, tout ! Voilà deux ans que la terre ne produit rien… tout le monde est sens dessus dessous. C’est pourquoi on voit maintenant de pareils paysans. C’est une calamité ! Aux assemblées, ils crient, ils se battent !… Dernièrement, quand on a vendu les biens de Vassioukov parce qu’il n’avait pas payé ses arrérages, il a donné un soufflet au staroste. Voilà mes arrérages ! lui a-t-il dit…

 

Des pas pesants résonnèrent derrière la porte. La mère se leva, appuyant les mains sur la table. Le paysan aux yeux bleus entra et demanda sans enlever sa casquette :

 

— Où est votre bagage ?

 

Il souleva la valise sans efforts, la balança et dit :

 

— Elle est vide !… Marie, accompagne la voyageuse chez moi…

 

Et il sortit sans regarder personne…

 

— Vous passez la nuit au village ? questionna la fillette.

 

— Oui ! Je cherche des dentelles… j’en achète…

 

— Vous n’en trouverez pas ici… c’est à Tinekov, à Darino qu’on en fait, mais pas chez nous ! expliqua Marie.

 

— J’irai demain…

 

Puis elle paya son thé et donna trois kopeks à la fillette, qui fut enchantée. Dans la rue, celle-ci proposa, tout en faisant claquer ses pieds nus sur la terre humide :

 

— Si vous voulez, j’irai vite à Darino, je dirai aux femmes qu’elles vous apportent les dentelles ici… Elles viendront et vous n’aurez pas besoin de faire le voyage… C’est toujours douze kilomètres…

 

— Non, ma jolie, c’est inutile ! répondit la mère en marchant à côté d’elle.

 

L’air froid la rafraîchit. Lentement, une vague décision se formait en elle, confuse mais qui la satisfaisait ; cette résolution se développait avec force et, pour en hâter encore l’éclosion, la mère se demandait sans cesse :

 

— Que faire ?… Agir ouvertement, franchement…

 

La nuit s’était faite complètement, humide et glacée. Les fenêtres des chaumières brillaient d’un éclat terne, rougeâtre, immobile. Le bétail beuglait nonchalamment dans le silence. On entendait çà et là de brèves exclamations… Une mélancolie écrasante enveloppait le village…

 

— C’est ici ! dit la fillette. Vous avez choisi un mauvais logis… Il est bien pauvre, ce paysan !…

 

À tâtons, elle chercha la porte, l’ouvrit, et cria d’une voix alerte :

 

— Tatiana, voilà ta pensionnaire !

 

Puis elle s’enfuit. Sa voix résonna encore dans l’obscurité :

 

— Adieu !

 

 

 

 

 

 

 

XVI

 

 

La mère s’arrêta sur le seuil et regarda en s’abritant les yeux de la main. La chaumière était petite et étroite, mais d’une propreté qu’on remarquait immédiatement. Une jeune femme sortit de derrière le poêle, salua en silence et disparut. Dans un angle, une lampe allumée était placée sur une table. Le maître de la maison était assis là et tambourinait sur le bord de la table ; il regardait fixement la mère.

 

— Entrez ! lui dit-il au bout d’un instant… Tatiana, va donc appeler Pierre, vite !

 

La femme sortit rapidement, sans même jeter un coup d’œil sur la mère. S’étant assise sur un banc en face du paysan, celle-ci promena son regard autour d’elle. Sa valise n’était pas visible. Un silence lourd remplissait la chaumière ; seule, la lampe faisait entendre un léger crépitement. Le visage soucieux et renfrogné de l’homme vacillait en traits mal définis.

 

— Eh bien, parle donc… Dépêche-toi…

 

— Et où est ma valise ? demanda soudain Pélaguée, d’une voix forte et sévère, sans se rendre compte de ce qu’elle faisait.

 

Le paysan haussa les épaules ; il répondit pensivement :

 

— Elle n’est pas perdue !

 

Et il ajouta d’un air morne en baissant la voix :

 

— C’est à dessein que j’ai dit qu’elle était vide devant la petite… Ce n’est pas vrai ! Elle contient des choses très lourdes…

 

— Eh bien ? demanda la mère.

 

Il se leva, s’approcha d’elle, se pencha et demanda à voix basse :

 

— Vous le connaissez, cet homme ?

 

La mère tressaillit, mais elle répondit avec fermeté :

 

— Oui !

 

Il lui sembla que cette réponse brève l’éclairait au-dedans et illuminait tout à l’extérieur.

 

Le paysan sourit :

 

— J’ai vu que vous lui avez fait signe… Il vous a répondu… je lui ai demandé à l’oreille s’il connaissait cette femme debout sur le perron de l’auberge…

 

— Qu’a-t-il dit ? questionna vivement la mère.

 

— Lui ? Il a dit : Nous sommes nombreux… oui… Il a dit : Nous sommes nombreux…

 

Il jeta un regard interrogateur sur son hôtesse et continua en souriant de nouveau :

 

— C’est une grande force, cet homme-là !… Il est courageux… Il dit ce qu’il veut… On le frappe… on l’injurie… et il ne cède pas !

 

Sa voix mal assurée, ses traits comme inachevés, ses yeux francs et clairs tranquillisaient de plus en plus la mère. Son accablement et son inquiétude se dissipaient pour faire place à une pitié aiguë et profonde envers Rybine. Avec une colère soudaine et amère qu’elle ne put comprimer, elle s’écria d’un ton navré :

 

— Ces monstres… ces brigands !…

 

Et elle se mit à sangloter…

 

Le paysan s’écarta d’elle en hochant la tête d’un air chagrin.

 

— Oui… le gouvernement s’est fait des ennemis redoutables !

 

Et soudain, revenant près de la mère, il dit à voix basse :

 

— Voilà… Je suppose que dans votre valise, il y a des journaux… Ai-je raison ?

 

— Oui ! répondit simplement Pélaguée en essuyant ses larmes. C’est à lui que je les apportais…

 

Il fronça les sourcils, rassembla sa barbe dans sa main et garda le silence, le regard fixé dans un coin…

 

— Nous en avons reçu un aussi… et des brochures, des livres… Moi, je ne suis pas très instruit, mais j’ai un ami qui l’est… ma femme aussi me fait la lecture…

 

Le paysan se tut, réfléchit, puis reprit :

 

— Et maintenant, qu’allez-vous faire de tout cela… de votre valise ?

 

La mère le regarda et lui dit d’un ton provocant :

 

— Je vous la laisserai !…

 

Il ne parut pas surpris, ne protesta pas et répéta seulement :

 

— À nous ?

 

Soudain il chuchota en prêtant l’oreille, le cou tendu vers la porte :

 

— On vient !

 

— Qui ?

 

— Les nôtres… probablement…

 

La femme entra, suivie du paysan aux taches de rousseur. Ce dernier jeta sa casquette dans un coin, s’approcha du maître de la demeure et demanda :

 

— Eh bien ?

 

L’autre hocha affirmativement la tête.

 

— Stépane ! dit la femme, peut-être la voyageuse a-t-elle faim ?

 

— Non, merci, ma chère ! répondit la mère.

 

Le second paysan se tourna vers elle et se mit à parler d’une voix rapide et brisée :

 

— Permettez-moi de me présenter… Je m’appelle Pierre Rabinine, mon surnom est L’Alène. Je comprends un peu vos affaires… Je sais lire et écrire, je ne suis pas un imbécile, pour ainsi dire…

 

Il prit la main que la mère lui tendait et la secoua, tout en disant à Stépane :

 

— Eh bien, regarde, Stépane ! La femme du seigneur est une bonne dame, c’est vrai ! Elle dit pourtant que tout ça, c’est des bêtises, des extravagances… que ce sont des étudiants, des galopins qui s’amusent à agiter le peuple. Et pourtant, tous les deux, nous avons vu aujourd’hui qu’on a arrêté un homme sérieux ; et maintenant, tu vois, cette femme qui n’est plus jeune et qui n’a pas l’air d’être une dame, elle en est aussi… Ne vous fâchez pas ! Comment vous appelez-vous ?

 

Il parlait vite, mais distinctement, sans reprendre haleine, son menton tremblait fébrilement et ses yeux plissés scrutaient le visage et le corps de Pélaguée. Déguenillé, les cheveux ébouriffés, on eût dit qu’il venait de se battre, qu’il avait vaincu son adversaire et était tout plein de la joyeuse excitation de la victoire. Il plut à la mère par sa vivacité et surtout parce qu’il avait parlé simplement et franchement dès le début. Elle lui répondit en lui jetant un regard amical. Il lui secoua encore une fois la main et se mit à rire d’un petit rire sec, doux et saccadé.

 

— C’est une affaire honnête, tu vois, Stépane. C’est une très belle affaire !… Je te l’ai dit, le peuple commence à travailler de lui-même… La dame, elle ne dira pas la vérité, car ça lui serait nuisible… Mais le peuple, lui, il veut marcher carrément, sans s’inquiéter de perdre ou de nuire, comprends-tu ? La vie lui est mauvaise, il a des pertes de tous côtés, il ne sait où se tourner, car partout, on lui crie : Arrête !

 

— Je vois ? dit Stépane en hochant la tête et il ajouta : elle est inquiète à propos de sa valise…

 

— Ne vous inquiétez pas ! Tout est en ordre, mère ! Votre valise est chez moi… Tout à l’heure, quand Stépane m’a parlé de vous, en me disant que vous étiez aussi dans cette affaire, que vous connaissiez cet homme, je lui ai dit : Fais attention, Stépane !… Il ne faut pas aller bavarder, c’est trop grave ! Et vous, mère, vous avez deviné aussi que nous étions avec vous, tout à l’heure. On remarque tout de suite la figure des gens honnêtes, parce qu’on n’en voit pas beaucoup dans les rues, oh non !… Votre valise est chez moi !

 

Il s’assit à côté d’elle, et continua avec une prière dans le regard :

 

— Et si vous désirez la vider, nous vous aiderons avec plaisir… Nous avons besoin de livres…

 

— Elle veut nous donner tout ! déclara Stépane.

 

— C’est très bien, mère ! Nous saurons bien qu’en faire…

 

Il se leva brusquement et se mit à rire, puis, allant et venant à grands pas dans la chaumière, il reprit avec satisfaction :

 

— On peut dire que c’est un cas étonnant… quoique très simple ! C’est cassé à un endroit et ça se raccommode à un autre… Ce n’est pas mal… Il est très bon, ce journal, mère, et il fait de l’effet ; il ouvre les yeux des gens… Il ne plaît pas aux seigneurs… Je travaille chez une propriétaire, à sept kilomètres d’ici, je suis menuisier… C’est une brave femme, il faut le reconnaître… elle nous donne des livres… assez stupides quelquefois… nous les lisons et nous nous instruisons… En général, nous lui sommes reconnaissants… Mais quand je lui ai montré l’autre journal, elle s’est fâchée. — Laissez cela, Pierre, dit-elle… Ce sont des gamins idiots qui le font, et cela ne vous causera que des misères… la prison… et la Sibérie… Voilà ce qui peut vous arriver si vous continuez à lire ces journaux.

 

Il se tut de nouveau, réfléchit et reprit :

 

— Dites-moi, mère… l’autre… l’homme, c’est un de vos parents ?

 

— Non, répondit Pélaguée.

 

Pierre se mit à rire sans bruit, très satisfait, on ne sait de quoi. Il sembla à la mère qu’il était injuste de traiter Rybine comme un étranger.

 

— Il n’est pas de ma famille, dit-elle, mais il y a longtemps que je le connais… je le respecte comme mon propre frère…

 

Elle ne trouvait pas l’expression qu’elle cherchait ; cela lui était douloureux ; elle ne put retenir ses sanglots. Un silence morne remplissait la chaumière, Pierre pencha la tête sur son épaule, on eût dit qu’il écoutait quelque chose. Stépane, accoudé, tambourinait sur la table. Sa femme, adossée au poêle, était dans l’ombre. La mère sentait son regard fixé sur elle ; parfois, elle jetait un coup d’œil sur le visage de Tatiana, rond, basané, au nez droit, au menton coupé à angle aigu et dont les yeux verdâtres avaient une expression vigilante et attentive.

 

— C’est un ami par conséquent… reprit Pierre. Il est très fort, oui ! Il s’apprécie à une haute valeur… comme il faut le faire… Voilà un homme, n’est-ce pas, Tatiana ?… Tu dis ?…

 

— Il est marié ? interrompit Tatiana ; et les minces lèvres de sa petite bouche se pincèrent avec force.

 

— Il est veuf ! répliqua tristement la mère.

 

— C’est pour cela qu’il a tant de courage ! déclara Tatiana, d’une voix profonde et basse. Un homme marié n’agirait pas ainsi… il aurait peur !…

 

— Et moi ? je suis marié et pourtant !… s’écria Pierre.

 

— Assez ! dit la femme sans le regarder et en tordant la bouche. Que fais-tu donc ? Tu parles beaucoup et tu lis de temps en temps un livre… Ce n’est pas parce que tu chuchotes avec Stépane dans les coins que les gens en sont plus heureux.

 

— Il y a beaucoup de gens qui m’écoutent… répliqua à voix basse le paysan, offensé. Tu as tort de parler ainsi… Je suis comme une espèce de levure…

 

Stépane regarda sa femme sans mot dire et baissa de nouveau la tête.

 

— Pourquoi les paysans se marient-ils ? demanda Tatiana. Ils ont besoin d’une ouvrière, disent-ils… pour travailler à quoi ?

 

— Tu n’as donc pas assez à faire ? fit sourdement Stépane.

 

— À quoi sert-il ce travail ? On vit quand même dans la misère, de jour en jour… Les enfants naissent… on n’a pas le temps de les soigner… à cause du travail qui ne vous donne pas même de pain…

 

Elle s’approcha de la mère, s’assit à côté d’elle, et continua obstinément, sans tristesse ni plainte dans la voix.

 

— J’en ai eu deux… L’un a été brûlé par le samovar… il avait deux ans… l’autre était mort-né… à cause du travail maudit… Est-ce un bonheur pour moi ? Je dis que les paysans ont tort de se marier… ils se lient les mains, et voilà tout… S’ils étaient libres, ils combattraient ouvertement pour la vérité, comme cet homme que tu connais… N’ai-je pas raison, mère ?

 

— Oui ! dit Pélaguée. Oui, ma chère, autrement, on ne peut pas vaincre la vie…

 

— Vous avez un mari ?

 

— Il est mort… J’ai un fils…

 

— Où est-il ? il vit avec vous ?

 

— Il est en prison ! répondit la mère.

 

Et elle sentit que dans son cœur, une fierté paisible se mêlait à la tristesse dont ces paroles la remplissaient toujours.

 

— C’est déjà la seconde fois qu’on l’enferme, parce qu’il a compris la vérité divine et qu’il l’a ouvertement semée, sans se ménager !… Il est jeune, il est beau… il est intelligent ! C’est lui qui a eu l’idée de faire un journal ; c’est grâce à lui que Rybine s’est occupé de la distribution, quand même Rybine est deux fois plus âgé que lui !… On va bientôt juger mon fils pour tout cela… et après, quand il sera en Sibérie, il s’enfuira et reviendra se mettre à l’ouvrage… Il y en a déjà beaucoup de ces gens, leur nombre augmente sans cesse, et, tous ils lutteront jusqu’à la mort pour la liberté, pour la vérité…

 

Oubliant toute prudence, mais sans pourtant citer des noms, elle raconta ce qu’elle savait du travail souterrain qui s’accomplissait pour libérer le peuple. En exposant ce sujet cher à son cœur, elle mettait dans ses paroles toute la force, tout l’excès de l’amour jailli si tard en elle sous les nombreux chocs de la vie.

 

Sa voix était égale ; elle trouvait maintenant les mots facilement, et, comme des perles multicolores et brillantes, elle les enfilait avec rapidité sur le fil solide du désir de purifier son cœur, de la boue et du sang de la journée. Les paysans avaient pris racine à l’endroit où ses paroles les avaient trouvés, sans faire un mouvement, ils la regardaient gravement ; elle entendait la respiration haletante de la femme assise à côté d’elle ; et l’attention de ses auditeurs fortifiait sa croyance dans les choses qu’elle disait et promettait…

 

— Tous ceux que l’injustice et la misère accablent, le peuple tout entier, doivent aller au devant de ceux qui périssent pour eux en prison ou sur l’échafaud. Ils n’ont aucun intérêt personnel en jeu, ils expliquent où est la voie qui mène au bonheur pour tous, ils disent ouvertement que ce chemin est difficile ! Ils n’entraînent personne de force ; mais quand on se place dans leurs rangs, on ne les quitte plus, car on voit qu’ils ont raison, que ce chemin-là est le bon, qu’il n’y en a point d’autre…

 

Il était doux à la mère de réaliser enfin son désir : maintenant, elle parlait elle-même de la vérité aux gens !

 

— Le peuple peut marcher sans crainte avec des amis pareils ; ils ne se croiseront pas les bras avant que le peuple ait formé une seule âme, avant qu’il ait dit d’une seule voix : — Je suis le maître, je ferai moi-même des lois, les mêmes pour tous !

 

Fatiguée enfin, Pélaguée se tut. Elle avait la paisible certitude que ses paroles ne s’évanouiraient pas sans laisser des traces… Les paysans la regardaient comme s’ils l’écoutaient encore. Pierre avait croisé les bras sur sa poitrine et plissé les paupières ; un sourire tremblait sur ses joues couvertes de taches de rousseur… Un coude sur la table, Stépane était penché en avant de tout son corps, le cou tendu… Une ombre posée sur son visage lui donnait l’air plus mûr… Assise à côté de la mère, Tatiana, les coudes sur les genoux, regardait le bout de ses souliers…

 

— Ah ! voilà ! chuchota Pierre.

 

Il s’assit sur le banc avec précaution en secouant la tête.

 

Stépane se redressa lentement, jeta un coup d’œil sur sa femme et tendit les bras, comme s’il eût voulu étreindre quelque chose…

 

— Si on veut se mettre à cet ouvrage, commença-t-il d’un ton pensif, il faut en effet le faire de toute son âme…

 

Pierre intervint timidement.

 

— Oui… sans regarder en arrière…

 

— L’affaire est bien emmanchée ! continua Stépane.

 

— Sur toute la terre… ajouta encore Pierre.

 

 

 

 

 

 

 

XVII

 

 

Adossée au mur, la tête rejetée en arrière, Pélaguée écoutait les réflexions des deux hommes.

 

Tatiana se leva, regarda autour d’elle et s’assit de nouveau. Ses yeux verts brillaient d’un éclat sec, quand elle jeta des coups d’œil de mépris sur les deux hommes.

 

— On voit que vous avez eu bien des malheurs ! dit-elle soudain en s’adressant à la mère.

 

— Oui !

 

— Vous parlez bien… Vos paroles vont droit au cœur… On se dit en vous écoutant : — Mon Dieu, si on pouvait voir ne serait-ce qu’une fois des gens pareils, une vie si belle ! Comment vivons-nous, nous autres ? Comme des moutons… Je sais lire et écrire… je lis des livres… je réfléchis beaucoup… quelquefois les pensées ne me laissent pas dormir la nuit… Et quel est le résultat de tout cela ? Si je ne réfléchis pas, je souffre en vain, si je réfléchis, c’est la même chose… D’ailleurs, tout est en pure perte !… Ainsi les paysans, ils travaillent, ils s’éreintent pour un morceau de pain… et ils n’ont jamais rien… cela les irrite, ils boivent, ils se battent… et ils se remettent à travailler… Et qu’en résulte-t-il ? Rien…

 

La femme parlait avec de l’ironie dans les yeux et dans sa voix basse et ample, s’arrêtant parfois, comme pour couper ses phrases, telle une aiguillée de fil. Les hommes gardèrent le silence. Le vent frôlait les vitres, bruissait dans le chaume du toit ; par moment, il soufflait doucement dans la cheminée. Un chien hurlait. Comme à regret, de rares gouttes de pluie frappaient contre la fenêtre. La lumière de la lampe tremblait, ternissant et se remettant soudain à briller, vive et égale.

 

— Voilà donc pourquoi les hommes vivent ! Et c’est curieux, il me semble que je le savais déjà. Pourtant je n’avais encore jamais entendu quelque chose de pareil, je n’ai jamais eu d’idées de ce genre… non !

 

— Il faut souper, Tatiana, et éteindre le feu ! interrompit Stépane d’une voix morne et lente. Les gens penseront : « Les Tchoumakov ont eu du feu bien tard ! » Pour nous, cela n’a pas d’importance… mais c’est pour notre visiteuse, qui est peut-être imprudente…

 

La femme se leva et s’affaira autour du poêle.

 

— Oui ! dit Pierre avec un sourire. Maintenant, il s’agit de faire attention ! Quand on aura distribué de nouveau le journal…

 

— Ce n’est pas pour moi que je parle… déclara Stépane. Même si on m’arrête, ce ne sera pas un grand malheur ! La vie d’un paysan n’a aucune valeur…

 

La mère eut soudain pitié de lui. Il lui était plus sympathique qu’auparavant. Maintenant qu’elle avait parlé, elle se sentait débarrassée du fardeau ignoble de la journée, elle était contente d’elle-même et remplie d’un sentiment de bienveillance.

 

— Vous avez tort de parler ainsi ! dit-elle. Il ne faut pas que l’homme se taxe à la valeur que lui prêtent ceux qui ne le jugent que sur l’apparence et ne veulent de lui que son sang. Vous devez vous apprécier vous-même, de l’intérieur, non pas pour vos ennemis, mais pour vos amis !

 

— Où sont-ils nos amis ? s’écria le paysan. Je ne les ai jamais vus !

 

— Je te dis que le peuple a des amis !

 

— Il en a, mais pas ici… voilà le malheur ! dit pensivement Stépane.

 

— Eh bien, il faut que vous vous en fassiez…

 

Stépane réfléchit et répondit à voix basse :

 

— Oui… c’est ce qu’il faudrait…

 

— Mettez-vous à table ! Tatiana.

 

Au souper, Pierre, que les discours de la mère semblaient avoir accablé, se remit à parler avec vivacité :

 

— Savez-vous, mère, il faut que vous partiez d’ici de bonne heure, pour ne pas être remarquée… Allez au village voisin… pas à la ville… prenez une voiture…

 

— Pourquoi ? Je la mènerai moi-même ! dit Stépane.

 

— Non ! S’il arrivait quelque chose, on se demanderait si elle a passé la nuit chez toi ? Oui ! — Où a-t-elle été ? — Je l’ai conduite au village voisin ! — Ah ! Toi ? Eh bien, va en prison !… Tu as compris ?… Et pourquoi se dépêcher d’aller en prison ! Chaque chose vient en son temps… Mais si tu dis qu’elle a couché chez toi, qu’elle a loué des chevaux et qu’elle est repartie, on ne peut rien te faire… on n’est pas responsable des voyageurs. Il en passe tant dans le village !

 

— As-tu appris à avoir peur, Pierre ? demanda Tatiana avec ironie.

 

— Il faut tout savoir ! répondit-il en se frappant le genou. Il faut savoir être courageux, il faut aussi savoir craindre ! Tu te souviens comme le greffier du village a houspillé Baguanov, à cause de ce journal ? Eh bien, maintenant, Baguanov ne toucherait plus à un livre pour beaucoup d’argent… oui ! croyez-moi, mère, je ne suis pas embarrassé pour jouer de bons tours, tout le monde le sait au village… Je distribuerai les livres et les feuillets on ne peut mieux… tant que vous voudrez ! Les gens chez nous sont peu instruits et craintifs, c’est vrai ; pourtant la vie est tellement dure que l’homme est bien obligé d’ouvrir les yeux et de se demander ce qui arrive ! Et le livre lui répond avec simplicité : — Voilà ce qui arrive ! réfléchis, regarde ! Souvent l’ignorant comprend plus que l’homme instruit… surtout si celui-ci est un repu. Je connais bien le pays, je vois bien des choses ! On peut vivre, mais il faut de l’esprit et beaucoup d’agilité, si on ne veut pas se faire pendre du premier coup… Les autorités aussi sentent qu’il y a quelque chose de changé ; on dirait que le paysan dégage du froid ; il ne sourit pas souvent et n’est plus du tout aimable… en général, il veut se passer de toutes les autorités… Dernièrement, à Smoliakovo, petit hameau du voisinage, on est venu percevoir des impôts, alors les paysans ont couru chercher des pieux… Le commissaire a crié : — Ah ! brutes ! Vous vous révoltez contre le tsar ! Il y avait là un paysan, un nommé Spivakine, qui a répondu : — Allez-vous-en au diable avec votre tsar ! Qu’est-ce que ce tsar qui vous enlève du dos votre dernière chemise ? Voilà où on en est, mère. Bien entendu, Spivakine a été arrêté et jeté en prison… Mais ses paroles sont restées et les petits enfants eux-mêmes les répètent… elles crient, elles vivent !

 

Il ne mangeait pas et parlait, parlait en un chuchotement rapide ; ses yeux noirs et rusés brillaient avec vivacité ; il gratifiait généreusement la mère d’innombrables petites observations de la vie villageoise, comme s’il eût vidé un sac de pièces de cuivre.

 

À deux reprises, Stépane lui dit :

 

— Mange donc !

 

Pierre prenait un morceau de pain, une cuiller, puis se répandait de nouveau en paroles, comme un jeune chardonneret en chansons. Enfin, après le souper il se leva brusquement en déclarant :

 

— C’est le moment de rentrer !…

 

Il s’approcha de la mère et lui secoua la main :

 

— Adieu, petite mère ! Peut-être ne nous reverrons-nous jamais… Je dois vous dire que cela m’a été agréable de faire votre connaissance et de vous écouter… oui, très agréable ! Y a-t-il autre chose que des livres dans la valise ? Un châle de laine ? Très bien… un châle de laine, tu entends, Stépane ! Il va vous rapporter votre valise tout de suite… Allons, Stépane ! Adieu ! Portez-vous bien !

 

Lorsqu’ils furent sortis, Tatiana prépara une couche pour la mère ; elle alla chercher des vêtements sur le poêle et dans la soupente et les arrangea sur le banc.

 

— C’est un garçon déluré ! dit la mère.

 

La jeune femme répondit en lui jetant un coup d’œil furtif :

 

— Il est léger… ça sonne, ça sonne, mais ça ne s’entend pas de loin…

 

— Et votre mari ? demanda la mère.

 

— C’est un brave homme… il ne boit pas, nous nous accordons bien… Seulement, il est faible de caractère…

 

Elle se redressa et reprit, après un silence :

 

— Que faut-il faire, maintenant ? Il faut soulever le peuple ! C’est évident ! Tout le monde y pense… mais chacun à part soi… et il faut qu’on en parle à haute voix… il faut qu’il y en ait un qui se décide à le faire…

 

Elle s’assit et demanda tout d’un coup :

 

— Vous dites que même de jeunes et riches demoiselles s’occupent de ça, qu’elles vont faire des lectures aux ouvriers… Elles n’ont pas peur, ça ne les dégoûte pas ?

 

Et, après avoir attentivement écouté la réponse de la mère, elle poussa un profond soupir, puis reprit en baissant les paupières, en dodelinant de la tête :

 

— J’ai lu une fois dans un livre que la vie n’a pas de sens… Cela, je l’ai compris du coup ! Je sais ce que c’est que cette vie-là : on a des pensées, mais elles sont détachées, elles rôdent, elles rôdent comme des moutons stupides sans berger… elles rôdent… il n’y a rien ni personne qui les rassemble… on ne sait pas ce qu’il faut faire ! Voilà ce que c’est qu’une vie qui n’a pas de sens. Je voudrais m’enfuir loin d’elle, sans même regarder en arrière… on est si malheureux quand on comprend tant soit peu…

 

La mère voyait cette douleur dans l’éclat des yeux verts de la jeune femme, sur son visage maigre ; elle l’entendait tinter dans sa voix. Elle voulut la consoler, l’apaiser…

 

— Mais vous, ma chérie, vous comprenez ce qu’il faut faire…

 

Tatiana l’interrompit doucement :

 

— Il faut savoir comment faire… Votre lit est prêt… couchez-vous !

 

Et elle alla vers le poêle, grave et concentrée… Sans se dévêtir, la mère se coucha ; ses os brisés de fatigue la faisaient souffrir ; elle poussa un faible gémissement. Tatiana éteignit la lampe. Lorsque la chaumière se fut remplie de ténèbres, sa voix basse et égale résonna de nouveau :

 

— Vous ne priez pas… Moi aussi, je crois qu’il n’y a pas de Dieu, ni de miracles. Tout cela a été inventé pour effrayer, parce que nous sommes bêtes…

 

La mère s’agita avec inquiétude sur sa couche ; par la fenêtre, les ténèbres infinies la regardaient, et dans le silence, des frôlements, des bruits furtifs à peine perceptibles glissaient autour d’elle. Elle murmura d’une voix craintive :

 

— Pour ce qui est de Dieu, je ne sais trop que dire… mais je crois en Jésus-Christ, je crois en ses paroles : — « Aime ton prochain comme toi-même… » oui, je crois en cela…

 

Et soudain, elle fit avec perplexité :

 

— Mais si Dieu existe, pourquoi nous a-t-il abandonnés ? Pourquoi sa puissance miséricordieuse ne nous protège-t-elle pas ? Pourquoi permet-il que le monde se partage en deux classes ? Pourquoi permet-il les souffrances humaines, les tortures, les humiliations, le mal et les férocités de toutes sortes ?

 

Tatiana garda le silence. Dans l’ombre, la mère apercevait les contours vagues de sa silhouette droite, dessinée en gris sur le fond noir du poêle. La jeune femme était immobile. Pélaguée ferma les yeux, tout angoissée.

 

Soudain, une voix froide et gémissante résonna :

 

— Jamais je ne pardonnerai la mort de mes enfants ni à Dieu ni aux hommes… jamais !

 

La mère se mit sur son séant ; la profondeur de cette douleur la saisit :

 

— Vous êtes jeune, vous aurez encore des enfants ! dit-elle doucement.

 

Après un silence, la femme chuchota :

 

— Non ! Le médecin a dit que je n’en aurais plus jamais…

 

Une souris courut sur le sol. Un craquement sec et bruyant déchira l’immobilité du silence, et de nouveau on entendit distinctement les frôlements et le bruissement de la pluie sur le chaume, caressé comme par des doigts menus et tremblants. Les gouttes de pluie tombaient tristement sur la terre et rythmaient le cours de cette lente nuit d’automne…

 

Dans une lourde somnolence, la mère entendit des pas sourds résonner au dehors, puis dans le corridor. La porte s’ouvrit doucement, une exclamation étouffée se fit entendre :

 

— Tatiana… tu es couchée ?

 

— Non.

 

— « Elle » dort ?

 

— Oui, je crois…

 

Une clarté se fit, tremblota et se noya dans les ténèbres. Le paysan s’approcha de la couche de la mère et arrangea la pelisse qu’elle avait mise sur ses jambes. Cette attention toucha profondément Pélaguée ; fermant de nouveau les yeux, elle sourit. Stépane se déshabilla sans bruit et grimpa dans la soupente.

 

Tout en prêtant une oreille attentive aux oscillations paresseuses du silence somnolent, la mère restait immobile ; devant elle, dans les ténèbres, le visage ensanglanté de Rybine se dessinait…

 

Un léger chuchotement lui arriva de la soupente…

 

— Tu vois, regarde quelles gens se mettent à cet ouvrage, des gens déjà âgés, qui ont eu mille chagrins, qui ont travaillé ; le moment serait venu de se reposer, mais eux, voilà ce qu’ils font… Et toi, Stépane… tu es jeune, tu es intelligent… ah !…

 

La voix épaisse et humide de l’homme répondit :

 

— On ne peut pas s’engager dans une affaire pareille sans réfléchir… attends un peu… je connais ce refrain…

 

Les sons moururent, puis résonnèrent de nouveau. Stépane dit :

 

— Voilà ce qu’il faut faire : il faut, d’abord parler avec chaque paysan en particulier. Ainsi, par exemple, avec Alécha Makov… il est instruit, audacieux et irrité contre les autorités… avec Serge Chorine aussi, c’est un paysan sensé… avec Kniazev, il est honnête et courageux ! C’est assez pour commencer !… Après, quand nous serons une petite bande, nous verrons ! Il faut savoir comment retrouver cette femme… il faut se rapprocher des gens dont elle parlait… Je vais prendre ma hache et j’irai à la ville… tu diras que j’ai été gagner quelque argent en fendant du bois… Il faut prendre des précautions… Elle a raison quand elle dit que c’est l’homme lui-même qui doit fixer sa propre valeur… Et quand il s’agit d’une affaire pareille, il faut s’apprécier à un très haut prix, si on veut s’en mettre… Regarde ce paysan, ce Rybine… Il ne céderait pas à Dieu lui-même, et encore moins à un commissaire… Il reste ferme, comme s’il était enfoncé dans le sol jusqu’aux genoux… Et Nikita, hein ? Il a eu honte… c’est un vrai miracle… Ah ! si le peuple se met à l’œuvre en chœur, il entraînera le monde après lui…

 

— En chœur ! On frappe un homme sous vos yeux et vous, vous restez là, les bras croisés !

 

— Attends ! Dis plutôt : — Dieu merci, vous ne l’avez pas battu vous-mêmes, cet homme ! Car, parfois, on oblige les paysans à battre les prisonniers ! Et ils obéissent ! Peut-être pleurent-ils de pitié dans leur cœur, mais ils frappent quand même… Ils n’osent pas refuser d’accomplir des férocités, de peur d’être châtiés eux-mêmes ! On vous ordonne d’être ce qu’on veut, un porc, un loup… mais pas un homme… c’est interdit… Et ceux qui désobéissent, on s’en débarrasse… Non, il faut s’arranger de manière à être nombreux et à se révolter ensemble !

 

Longtemps, il continua ; tantôt il chuchotait si bas que la mère ne le comprenait presque plus ; tantôt il parlait d’une voix sonore et épaisse. Alors, sa femme lui disait :

 

— Doucement ! tu vas la réveiller !

 

La mère s’endormit profondément ; comme un nuage accablant, le sommeil se jeta sur elle, l’enveloppa et l’entraîna…

 

Tatiana la réveilla alors qu’une aurore grise regardait de ses yeux vides les fenêtres de la chaumière ; au-dessus du village, dans un silence froid, la voix cuivrée de la cloche planait et mourait :

 

— Je vous ai fait du thé, buvez-en, sinon, vous aurez froid en charrette…

 

Tout en lissant sa barbe ébouriffée, Stépane s’informait d’un air affairé où il pourrait retrouver la mère en ville ; il sembla à Pélaguée que le visage du paysan était plus achevé, plus sympathique que la veille… En prenant le thé, il s’exclama gaîment :

 

— Comme tout cela est bizarre !

 

— Quoi ? demanda Tatiana.

 

— Cette rencontre… C’est tellement simple…

 

— Dans la cause du peuple, tout est d’une simplicité extraordinaire… dit Pélaguée d’un ton pensif et convaincu.

 

Le mari et la femme prirent congé d’elle sans dépenser beaucoup de paroles, mais en manifestant par mille petits soins, une sollicitude sincère…

 

Quand la mère fut de nouveau en voiture, elle songea que ce paysan travaillait avec prudence, comme une taupe, sans bruit, et sans cesse. Et toujours la voix mécontente de sa femme résonnait à son oreille ; toujours ses yeux verts brillaient avec un éclat sec et brûlant ; tant qu’elle vivrait, sa douleur vindicative et féroce de mère qui pleure ses enfants, vivrait aussi…

 

Pélaguée pensa à Rybine, à son visage, à son sang, à ses yeux ardents, à ses paroles et, de nouveau, son cœur se serra, elle avait l’amer sentiment de son impuissance contre les fauves. Et tout le temps jusqu’à son arrivée à la ville, elle vit se dessiner sur le fond terne du jour gris la silhouette robuste de Rybine, avec sa barbe noire, sa chemise déchirée, ses mains attachées derrière le dos, ses cheveux ébouriffés, son visage illuminé par la colère et la foi en sa mission… Elle pensait aussi aux innombrables villages, aux populations qui attendaient en secret la venue de la vérité, aux milliers de gens qui travaillaient silencieusement, sans savoir pourquoi, pendant toute leur vie, sans rien attendre.

 

En réfléchissant au succès de son voyage, elle éprouvait au fond d’elle-même une joie douce et palpitante, et elle tâchait de ne plus penser à Stépane, ni à sa femme.

 

Elle aperçut de loin les clochers et les maisons de la ville, un sentiment agréable ranima son cœur inquiet et l’apaisa : dans sa mémoire défilèrent les visages soucieux de ceux qui, de jour en jour, alimentaient le feu de la pensée et en éparpillaient les étincelles sur le monde. Et l’âme de la mère se remplit du calme désir de donner à ces créatures toutes ses forces et tout son amour de mère.

 

 

 

 

 

 

 

XVIII

 

 

Échevelé, un livre à la main, Nicolas lui ouvrit la porte.

 

— Déjà ! s’écria-t-il, tout joyeux. C’est très bien !… Je suis content !

 

Ses yeux papillotaient amicalement sous ses lunettes ; il aida Pélaguée à enlever son manteau, et lui dit en la regardant avec affection :

 

— On est venu perquisitionner ici, cette nuit ; je me suis demandé pourquoi ? J’ai eu peur qu’il vous fût arrivé quelque chose… Mais on ne m’a pas emmené… Je me suis tranquillisé : si on vous avait arrêtée, on ne m’aurait pas laissé en liberté…

 

Il la conduisit dans la salle à manger, continuant avec animation :

 

— Toutefois, on m’a chassé de mon bureau… Cela ne me chagrine pas… J’étais las de dénombrer les paysans qui n’ont plus de chevaux… j’ai autre chose à faire…

 

À voir l’aspect de la pièce, on aurait dit qu’une main vigoureuse dans un stupide accès de violence avait secoué du dehors les murs de la maison jusqu’à ce que tout fût sens dessus dessous. Les portraits gisaient à terre, les tentures étaient arrachées et pendaient en lambeaux ; à un endroit, on avait soulevé une lame du parquet ; la tablette de la fenêtre était éventrée ; devant le fourneau, les cendres répandues.

 

Sur la table, à côté du samovar éteint, se trouvaient de la vaisselle sale, du jambon et du fromage sur un morceau de papier, des chanteaux de pain, des livres et du charbon. La mère sourit. Nicolas prit un air confus.

 

— C’est moi qui ai complété le désordre… mais cela ne fait rien, mère, cela ne fait rien. Je crois qu’ils reviendront, c’est pourquoi je n’ai rien rangé. Eh bien, avez-vous fait bon voyage ?

 

Cette question la frappa lourdement à la poitrine ; de nouveau l’image de Rybine se dressa devant elle ; elle se sentit coupable de n’avoir pas parlé de lui tout de suite. Elle s’approcha de Nicolas et se mit à raconter en essayant de rester calme et de ne rien oublier.

 

— On l’a arrêté !…

 

Nicolas tressaillit.

 

— Oui ? Comment ?

 

La mère le fit taire d’un geste, et reprit comme si elle eût été devant le visage de la justice elle-même et qu’elle se fût plainte du supplice de cet homme. Nicolas, adossé à sa chaise, pâlissait et écoutait en se mordant les lèvres. Lentement, il enleva ses lunettes, les posa sur la table, passa sa main sur sa figure, comme pour en enlever une toile d’araignée invisible. Ses traits devinrent aigus ; ses pommettes se firent étrangement saillantes, ses narines frémirent. C’était la première fois que Pélaguée le voyait dans cet état ; cela l’effraya un peu.

 

Lorsqu’elle eut achevé son récit, il se leva en silence, marcha à grands pas, les poings dans ses poches, puis murmura, les dents serrées :

 

— Ce doit être un homme remarquable… Quel héroïsme ! Il souffrira en prison, ceux qui lui ressemblent y sont très malheureux…

 

Puis, s’arrêtant en face de la mère, il ajouta d’une voix vibrante :

 

— Évidemment, tous ces commissaires, ces officiers, ne sont que des instruments, des gourdins dont se sert un coquin intelligent, un dresseur de bêtes ! Mais il faut tuer la bête pour la châtier de s’être laissé transformer en fauve ! Moi j’aurais tué ce chien enragé !

 

Il enfonçait toujours plus profondément ses poings dans ses poches, essayant, mais en vain, de réprimer une émotion qui se communiquait à la mère. Ses yeux s’étaient rétrécis, comme des lames de couteau. Il reprit, d’une voix froide et furieuse, en se mettant de nouveau à marcher :

 

— Voyez donc, l’horrible chose ! Une poignée d’hommes stupides frappent, étouffent et oppressent tout le monde pour défendre leur funeste puissance sur le peuple… La férocité augmente, la cruauté devient la loi de la vie… Réfléchissez ! Les uns frappent et agissent en brutes, parce qu’ils sont sûrs de l’impunité, parce qu’ils sont atteints du besoin voluptueux de torturer, de cette répugnante maladie des esclaves auxquels on permet de manifester leurs instincts serviles et leurs habitudes bestiales dans toute leur force. Les autres sont empoisonnés par la vengeance, les troisièmes, abêtis sous les coups, deviennent aveugles et muets… On pervertit le peuple, le peuple tout entier !

 

Il s’arrêta, se prit la tête des deux mains.

 

— On s’abrutit sans le vouloir dans cette vie féroce ! continua-t-il à voix basse.

 

Puis, il se maîtrisa. Ses yeux brillaient d’un éclat ferme ; il regarda presque familièrement la mère dont le visage était inondé de larmes.

 

— Nous n’avons pas de temps à perdre, Pélaguée… Où est votre valise ?…

 

— À la cuisine ! répondit-elle.

 

— La maison est entourée d’espions, nous ne pourrons pas sortir une telle masse de journaux sans qu’on le remarque… je ne sais pas où les cacher… je pense que les gendarmes reviendront cette nuit… je ne veux pas qu’on vous arrête… Bien que ce soit dommage, nous allons brûler tout cela…

 

— Quoi ? demanda la mère.

 

— Tout ce qui est dans la valise…

 

Elle comprit et, quelque grande que fût sa tristesse, la fierté qu’elle éprouvait d’avoir réussi fit naître un sourire sur son visage.

 

— Il n’y a rien dans la valise, pas même une feuille de papier ! dit-elle en s’animant peu à peu, et elle raconta la suite de ses aventures.

 

Nicolas l’écouta d’abord avec inquiétude, puis avec étonnement ; enfin, il s’écria en l’interrompant :

 

— C’est tout simplement merveilleux ! Vous avez une chance étonnante !

 

Il s’agita tout confus et continua en lui serrant la main :

 

— Vous me touchez par votre confiance dans le peuple… vous avez une si belle âme !… je vous aime mieux que j’ai aimé ma propre mère…

 

Elle le prit dans ses bras et, avec des sanglots de bonheur, elle approcha de ses lèvres la tête de Nicolas.

 

— Peut-être ai-je parlé très bêtement ! murmura-t-il, ému et déconcerté par la nouveauté du sentiment qu’il éprouvait.

 

La mère pensait qu’il était profondément heureux, elle le suivait de l’œil avec une curiosité affectueuse ; elle aurait voulu savoir pourquoi il était devenu si vibrant.

 

— En général… tout est merveilleux ! déclara-t-il en se frottant les mains avec un petit rire caressant. Savez-vous, tous ces jours-ci, j’ai étrangement bien vécu… J’étais tout le temps avec des ouvriers, je leur ai fait des lectures, nous avons conversé, je les ai observés… Et j’ai amassé dans mon cœur des sensations si étonnamment pures et saines ! Quels braves gens ! Aussi clairs que des jours de mai ! Je parle des jeunes ouvriers ; ils sont robustes, sensitifs, ils ont soif de tout comprendre… Quand on les voit, on se dit que la Russie sera la démocratie la plus éclatante de la terre !

 

Il avait levé le bras comme pour prêter serment ; après un instant de silence, il reprit :

 

— Vous le savez, j’étais fonctionnaire dans une administration ; je me suis aigri au milieu des chiffres et des paperasses… Une année de cette vie a suffi à me mutiler… Car j’étais habitué à vivre parmi le peuple, et quand je me sépare de lui, je suis mal à mon aise… Je tends de toutes mes forces vers la vie populaire… Et maintenant, je puis de nouveau vivre librement, je puis revoir les ouvriers, leur enseigner ce que je sais… Comprenez-vous : je resterai près du berceau de la pensée nouveau-née, devant le visage de l’énergie créatrice naissante. C’est étonnamment simple et beau et terriblement excitant… On devient jeune et ferme, on se rassérène, on vit intégralement…

 

Il se mit à rire avec gaîté ; et son bonheur, la mère le partageait.

 

— Et puis, vous êtes une créature excessivement bonne ! déclara Nicolas. Vous avez en vous une force si grande et si douce… elle attire les cœurs à vous avec tant de puissance… Vous dépeignez si parfaitement les gens. Vous les voyez si bien !

 

— Je vois votre existence, je comprends, mon ami…

 

— On vous aime… et c’est si merveilleux d’aimer une créature humaine… c’est si bon, si vous saviez !

 

— C’est vous qui ressuscitez les êtres d’entre les morts, c’est vous ! chuchota la mère avec chaleur en lui caressant la main. Mon ami, je réfléchis, je vois qu’il y a beaucoup à faire, qu’il faut beaucoup de patience ! Et je veux que vous ne perdiez pas courage… Écoutez la suite… La femme, disais-je, la femme du paysan…

 

Nicolas s’assit à côté d’elle, détournant son visage joyeux et se caressant les cheveux ; mais bientôt il reporta son regard sur Pélaguée, et écouta avec avidité son récit.

 

— Quelle chance étonnante ! s’écria-t-il. Il était très possible que vous fussiez arrêtée, mais non… En effet, le paysan lui-même bouge, à ce qu’il paraît ! Ce n’est pas surprenant, d’ailleurs ! Et cette femme, je la vois d’ici… Je devine son cœur courroucé… Vous avez raison de dire que sa douleur ne s’éteindra jamais !… Il nous faudrait des gens qui s’occupent spécialement de la campagne… Des gens ! Nous en manquons… partout ! La vie exige des milliers de bras…

 

— Il faudrait que Pavel fût libre… et André aussi ! dit-elle à voix basse.

 

Il lui jeta un coup d’œil et baissa la tête.

 

— Voyez-vous, mère, je vais vous dire la vérité, quand même elle vous ferait souffrir : je connais bien Pavel, je suis certain qu’il refusera de s’évader ! Il veut être jugé, il veut se montrer dans toute sa force… il ne renoncera pas à cela. Et ce sera inutile !… Il reviendra de Sibérie…

 

 

La mère soupira à voix basse :

 

— Que faire ?… Il sait mieux que moi ce qu’il doit décider…

 

Nicolas se leva brusquement, de nouveau envahi par la joie, et dit en penchant la tête :

 

— Grâce à vous, mère, j’ai vécu aujourd’hui des minutes meilleures… les meilleures de ma vie, peut-être… Merci… Embrassons-nous !

 

Ils s’étreignirent silencieusement.

 

— Que c’est bon ! fit-il à voix basse.

 

La mère laissa tomber ses bras et souriait d’un air heureux.

 

— Hum ! reprit Nicolas en la regardant à travers ses lunettes. Si seulement votre paysan venait bientôt ! Il faut absolument écrire un petit article sur Rybine et le distribuer dans les villages… cela ne lui nuira pas, du moment qu’il agit ouvertement lui-même et que la cause du peuple en profitera… Je vais le composer tout de suite. Lioudmila l’imprimera demain… Oui, mais comment expédier les feuillets ?

 

— J’irai les porter…

 

— Non, merci ! s’écria vivement Nicolas. Ne croyez-vous pas que Vessoftchikov pourrait faire l’affaire ?

 

— Faut-il lui en parler ?

 

— Essayez, et dites-lui comment il doit s’y prendre !

 

— Et moi, que ferai-je ?

 

— Ne vous inquiétez pas !

 

Il se mit à écrire ; tout en débarrassant la table, la mère le regardait et voyait la plume qui tremblait et traçait de longues séries de mots sur le papier. Parfois, la nuque du jeune homme frémissait, il rejetait la tête en arrière et fermait les yeux. Pélaguée se sentait tout émue.

 

— Châtiez-les ! chuchota-t-elle. Ne les épargnez pas, ces assassins !

 

— Voilà, c’est prêt ! dit-il en se levant. Cachez ce papier sur vous… Mais, vous savez, si les gendarmes viennent, on vous fouillera aussi…

 

— Que le diable les emporte ! répondit-elle tranquillement.

 

Le soir, le docteur arriva.

 

— Pourquoi les autorités sont-elles tout à coup si agitées ? demanda-t-il, allant et venant dans la pièce. Il y a eu sept perquisitions cette nuit… Où est le malade ?

 

— Il est parti hier ! répondit Nicolas. C’est samedi aujourd’hui… il ne pouvait pas manquer la séance de lecture, comprends-tu…

 

— C’est stupide d’aller à une conférence quand on a la tête fendue…

 

— C’est ce que j’ai essayé de lui démontrer, mais en vain…

 

— Il avait envie de fanfaronner devant ses camarades, dit la mère, de leur montrer qu’il avait déjà versé son sang pour la cause.

 

Le docteur lui jeta un coup d’œil, prit un air féroce et déclara en serrant les dents :

 

— Oh ! que vous êtes sanguinaires !

 

— Eh bien, mon ami, tu n’as plus rien à faire ici, et nous attendons des visites, va-t’en ! Mère, donnez-lui donc le papier…

 

— Encore ? s’écria le médecin.

 

— Tiens, prends et porte-le à l’imprimerie !

 

— Entendu. Je le porterai. C’est tout ?

 

— Oui… Il y a un espion devant la maison…

 

— Je l’ai vu… Chez moi aussi. Eh bien, au revoir ! Au revoir ! femme cruelle ! Savez-vous, mes amis, la bagarre du cimetière est une excellente affaire, en définitive ! On en parle dans toute la ville, ça émotionne les gens et les oblige à réfléchir… Ton article à ce sujet était très bien et il a paru au bon moment. J’ai toujours dit qu’une bonne querelle valait mieux qu’un mauvais arrangement…

 

— C’est bon, va-t’en !…

 

— Tu n’es pas très aimable ! Votre main, mère ! Le gamin a agi stupidement. Tu sais où il demeure ?

 

Nicolas donna l’adresse.

 

— Il faut aller chez lui demain… c’est un brave garçon, n’est-ce pas ?

 

— Oui… un excellent cœur…

 

— Il ne faut pas le perdre de vue, il n’est pas bête ! dit le médecin en s’en allant. Ce sont justement ces gaillards-là qui formeront le véritable prolétariat cultivé et qui prendront notre place, quand nous partirons pour l’endroit où il n’y a probablement pas de différences de classe…

 

— Tu es devenu bien bavard, ami…

 

— Je suis heureux, c’est pourquoi je babille… Je pars, je pars… Ainsi donc, tu penses que tu vas aller en prison ? Je te souhaite de t’y reposer…

 

— Merci, je ne suis pas fatigué.

 

La mère les écoutait, heureuse de les voir s’inquiéter du blessé.

 

Lorsque le docteur fut parti, Nicolas et Pélaguée se mirent à table en attendant leurs hôtes nocturnes. Longtemps, à voix basse, Nicolas parla de ses camarades qui vivaient en exil, de ceux qui s’étaient échappés et continuaient à travailler sous de faux noms. Les murailles nues de la pièce renvoyaient le son étouffé de sa voix, comme si elles doutaient de ces étonnantes histoires de héros modestes et désintéressés qui avaient sacrifié leurs forces à la grande œuvre de la rénovation humaine. Une ombre tiède entourait la mère ; son cœur se remplissait d’amour pour ces inconnus qui se résumaient dans son imagination en un seul être immense, plein d’une force mâle et inépuisable. Lentement, mais sans s’arrêter, cet être marchait sur la terre, arrachant la séculaire moisissure du mensonge, découvrant aux yeux des hommes la vérité simple et nette de la vie, qui promettait à tous de les libérer de l’avidité, de la haine et du mensonge, ces trois monstres qui avaient asservi et épouvanté le monde entier… Cette vision faisait naître dans le cœur de Pélaguée une impression pareille à celle qu’elle éprouvait jadis en s’agenouillant devant les saintes images, pour terminer par une prière reconnaissante des journées qui lui semblaient moins pénibles que les autres. Maintenant, elle avait oublié son passé, et le sentiment qu’il lui inspirait s’élargissait, devenait plus lumineux et plus joyeux, pénétrait plus profondément son âme, vivait et s’enflammait toujours davantage.

 

— Les gendarmes ne viennent pas ! s’écria Nicolas en s’interrompant.

 

La mère le regarda et fit, après un silence :

 

— Qu’ils aillent au diable !

 

— Bien entendu !… Vous devez être atrocement fatiguée, mère, il faut aller vous coucher ! Vous êtes robuste, cependant, tous ces soucis, toutes ces inquiétudes… vous les supportez admirablement. Vos cheveux seulement ont blanchi très vite… Allez vous reposer, allez…

 

Ils se serrèrent la main et se quittèrent.

 

 

 

 

 

 

XIX

 

 

La mère s’endormit vite et tranquillement ; au matin, des coups violents frappés à la porte de la cuisine la réveillèrent. On heurtait avec entêtement. Il faisait encore sombre. S’habillant à la hâte, la mère courut à la cuisine et demanda de derrière la porte :

 

— Qui est là ?

 

— Moi ! répondit une voix inconnue.

 

— Qui ?

 

— Ouvrez ! reprit la voix, basse et suppliante.

 

La mère tira le verrou et poussa la porte. Ignati entra, s’écriant avec joie :

 

— Ah ! je ne me suis pas trompé ! Je suis au bon endroit…

 

Il était couvert de boue jusqu’à la ceinture, il avait le visage blême, les yeux cernés ; ses cheveux bouclés s’échappaient en désordre de dessous sa casquette :

 

— Il est arrivé des malheurs chez nous ! chuchota-t-il en fermant la porte.

 

— Je le sais…

 

L’ouvrier s’étonna et demanda avec un clignement d’œil :

 

— Comment ?… Par qui ?

 

La mère raconta brièvement sa rencontre.

 

— Et les deux autres, tes camarades, on les a aussi arrêtés ?

 

— Ils n’étaient pas là, ils étaient au conseil de révision. On en a arrêté cinq, en comptant Rybine.

 

Il renifla et dit en souriant :

 

— Et moi, je suis resté libre… On me cherche probablement… Qu’ils me cherchent ! Je n’y retournerai pas… pour rien au monde ! Il y a encore là-bas six ou sept garçons et une jeune fille sur lesquels on peut compter…

 

— Comment as-tu pu t’échapper ? demanda la mère.

 

— Moi ? s’écria Ignati en s’asseyant sur un banc et en regardant autour de lui. Les gendarmes sont venus, la nuit, tout droit à la fabrique… une minute avant, le garde forestier est arrivé en courant ; frappant à la fenêtre, il a dit : — Attention, les enfants, on vient vous chercher !

 

Ignati se mit à rire, essuya son visage avec le pan de son sarrau et continua :

 

— L’oncle Rybine, il n’est pas facile à déconcerter… Il l’a bien montré !… Il m’a dit tout de suite : — Ignati, cours à la ville !… Tu te souviens des deux femmes qui sont venues ? Et il a vite écrit quelque chose… — Tiens, va, adieu, frère ! m’a-t-il dit, et il m’a poussé dans le dos. Je me suis élancé hors de la chaumière, je me suis caché derrière les buissons, j’ai rampé, j’ai entendu que les gendarmes venaient ! Ils étaient nombreux, ils arrivaient de tous côtés ! Ils ont cerné la fabrique… J’étais dans une haie… ils ont passé devant moi. Après, je me suis levé et j’ai marché. J’ai marché une journée et deux nuits sans m’arrêter. Je suis fatigué pour toute une semaine. Mes jambes sont rompues !

 

On voyait qu’il était satisfait de lui-même ; un sourire illuminait ses yeux bruns ; ses lèvres épaisses et rouges frémissaient.

 

— Je vais te faire du thé à l’instant ! dit vivement la mère en prenant le samovar. Lave-toi en attendant, tu seras mieux !

 

— Je veux vous donner le billet…

 

Il leva la jambe avec difficulté, la ploya, posa le pied sur le banc avec force grimaces et gémissements et commença à défaire la bande de toile qui entourait ses pieds.

 

Nicolas apparut sur le seuil de la porte. Embarrassé, Ignati remit le pied à terre ; il essaya de se lever, mais chancela et retomba lourdement sur le banc, en s’y appuyant des deux mains.

 

— Ah ! que je suis fatigué !…

 

— Bonjour, camarade ! dit Nicolas amicalement avec un signe de tête. Attendez, je vais vous aider !

 

Il s’agenouilla devant l’ouvrier et se mit à défaire rapidement la bande sale et mouillée.

 

— Il faut lui frotter les pieds avec de l’alcool cela lui fera du bien dit la mère.

 

— C’est ça ! répondit Nicolas.

 

Ignati renifla, tout confus.

 

Enfin, Nicolas trouva le billet ; il le lissa, le regarda et le tendit à la mère.

 

— Voilà ! C’est pour vous !

 

— Lisez !

 

Approchant le morceau de papier gris et froissé de son visage, Nicolas lut :

 

« Mère, ne laisse pas tomber l’affaire, dis à la dame qu’elle n’oublie pas qu’on écrive toujours plus sur nos affaires, je t’en prie. Adieu, Rybine. »

 

— Brave homme ! dit tristement la mère. On le prenait à la gorge qu’il pensait encore aux autres.

 

Lentement, Nicolas laissa tomber le bras qui tenait le billet, et fit à mi-voix :

 

— C’est merveilleux !

 

Ignati les regardait en remuant doucement les doigts crasseux de son pied déchaussé. La mère, cachant son visage inondé de larmes, s’approcha de lui avec un baquet d’eau ; elle s’assit à terre et tendit la main pour prendre la jambe de l’homme.

 

— Que voulez-vous faire… c’est inutile… c’est…

 

— Donne vite ton pied !…

 

— Je vais apporter de l’alcool, dit Nicolas.

 

L’homme cachait toujours plus sa jambe sous le banc en murmurant :

 

— Je ne veux pas… ça ne se fait pas…

 

Sans répondre, la mère se mit à défaire les bandes de toile de l’autre pied. Le visage rond d’Ignati s’allongea d’étonnement. La mère commença à le laver.

 

— Tu sais, dit-elle, d’une voix frémissante, on a battu Rybine…

 

— Vraiment ! s’écria Ignati effrayé.

 

— Oui, quand on l’a amené à Nikolski, il avait déjà été roué de coups ; et là, le sous-officier et le commissaire l’ont frappé à coups de poing, à coups de pied… il était couvert de sang…

 

— Ah ! cela, ils s’y entendent ! répondit l’ouvrier. (Ses épaules furent secouées par un frisson.) J’en ai peur autant que du diable… Et les paysans, ils ne l’ont pas battu ?

 

— Un seul, sur l’ordre du commissaire. Les autres se sont bien conduits, ils se sont même opposés à ce qu’on le frappe…

 

— Oui… Les paysans commencent à comprendre…

 

— Il y en a aussi qui sont intelligents, dans ce village…

 

— Où n’y en a-t-il pas ? Il y en a partout ! Il faut bien qu’il y en ait ; seulement, il est difficile de les trouver. Ils se cachent dans les coins et se rongent le cœur, chacun pour soi… ils n’ont pas le courage de se rassembler…

 

Nicolas apporta une bouteille d’alcool, mit des charbons dans le samovar et sortit sans rien dire. Après l’avoir suivi d’un regard curieux, Ignati demanda à voix basse à la mère :

 

— C’est le maître ?

 

— Dans la cause du peuple, il n’y a pas de maîtres, il n’y a que des camarades…

 

— C’est bien étonnant ! dit l’ouvrier en souriant, perplexe et incrédule.

 

— Quoi ?

 

— Tout… À un endroit, on vous donne des soufflets… à l’autre, on vous lave les pieds… est-ce qu’il y a un milieu ?

 

La porte de la chambre s’ouvrit toute grande, et Nicolas répondit :

 

— Au milieu, il y a ceux qui lèchent les mains des gens qui frappent et qui sucent le sang des gens qui sont battus… voilà ce qu’il y a au milieu !

 

Ignati le regarda avec déférence, et dit après un silence :

 

— Ça… c’est la vérité…

 

— Pélaguée ! reprit Nicolas vous devez être fatiguée… laissez-moi faire…

 

L’homme retira ses jambes avec inquiétude…

 

— C’est fait ! répondit la mère en se levant. Eh bien, Ignati, lève-toi maintenant !

 

Il se redressa, se tint tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, s’appuyant avec force sur le sol, et déclara :

 

— On dirait qu’ils sont tout neufs ! Merci… grand merci !

 

Après une pause, il chuchota en regardant le baquet plein d’eau sale…

 

— Je ne sais pas comment vous remercier assez…

 

Tous trois passèrent dans la salle à manger, où ils déjeunèrent. Ignati raconta d’une voix grave :

 

— C’est moi qui ai distribué les journaux ; j’aime beaucoup marcher. C’est Rybine qui m’a dit : — Va les porter ! Si on t’attrape, on ne soupçonnera personne d’autre…

 

— Y a-t-il beaucoup de gens qui les lisent ? demanda Nicolas.

 

— Tous ceux qui savent lire…

 

Nicolas s’écria tout pensif :

 

— Comment s’arranger pour que cette feuille à propos de l’arrestation de Rybine parvienne bientôt à la campagne ?

 

Ignati dressa l’oreille.

 

— Je m’en occuperai aujourd’hui ! Il y en a déjà, de ces feuillets ? dit-il.

 

— Oui !

 

— Donnez-les, je les porterai ! proposa Ignati, les yeux étincelants et se frottant les mains. Je sais où il faut les porter et comment… Donnez !

 

La mère souriait sans le regarder.

 

— Mais tu es fatigué et tu as peur, tu viens de dire que tu ne voulais jamais retourner là-bas…

 

Ignati fit claquer ses lèvres et, lissant ses cheveux bouclés de sa large main, dit d’un ton sérieux et paisible :

 

— Je suis fatigué… eh bien, je me reposerai… Quant à avoir peur, ça c’est vrai !… Vous dites vous-même qu’on bat les gens jusqu’au sang… personne n’a envie de se faire estropier ! Je m’arrangerai, j’irai de nuit… je trouverai bien le moyen ! Donnez… je partirai ce soir même.

 

Il se tut un instant, les sourcils froncés.

 

— J’irai dans la forêt et je m’y cacherai ; ensuite, j’avertirai les camarades, je leur dirai : — Venez et servez-vous. C’est ce qu’il y a de mieux à faire… Si je distribuais les papiers moi-même et qu’on m’attrapât, ce serait dommage pour les journaux… Il y en a déjà si peu, il faut en prendre grand soin.

 

— Et ta peur, qu’en fais-tu ? demanda de nouveau la mère.

 

Ce solide gaillard à la tête bouclée l’amusait par la sincérité qui résonnait dans chacune de ses paroles, par son visage rond et son air obstiné.

 

— La peur c’est la peur, et les affaires sont les affaires ! répliqua-t-il en découvrant les dents. Pourquoi vous moquez-vous de moi ? Voyez-vous ça !… Est-ce que ce n’est pas effrayant peut-être ? Mais si c’est nécessaire, on passera par le feu… Quand il s’agit d’une affaire pareille… il faut…

 

— Ah… ah ! mon enfant ! s’exclama involontairement la mère, en se laissant aller au sentiment de joie qu’il provoquait en elle.

 

Il sourit avec embarras.

 

— Voilà encore… moi, un enfant !

 

Nicolas, qui n’avait cessé de considérer amicalement le jeune homme, prit la parole.

 

— Vous n’irez pas là-bas…

 

— Et que dois-je faire ? Où faut-il aller ? demanda Ignati, inquiet.

 

— C’est un autre qui ira, et vous lui expliquerez en détail comment il devra s’y prendre !… Voulez-vous ?

 

— Bien ! répondit Ignati à contre-cœur, après un instant d’hésitation.

 

— Nous vous fournirons des papiers et nous vous trouverons une place de garde forestier.

 

— Mais si les paysans viennent prendre du bois ou braconner… que faudra-t-il faire ? Les arrêter ? Cela ne me va pas…

 

La mère se mit à rire, ainsi que Nicolas, ce qui troubla et chagrina de nouveau le paysan.

 

— Soyez sans crainte ! fit Nicolas. Vous n’en aurez pas l’occasion… Croyez-moi !

 

— Alors, c’est différent ! dit Ignati. (Il se tranquillisa et sourit à Nicolas d’un air confiant et joyeux.) J’aimerais aller à la fabrique, on dit qu’il y a des gens assez intelligents…

 

Il semblait que dans sa large poitrine, un feu brûlât, inégal encore, et s’éteignît ne laissant voir que la fumée de la perplexité et de l’inquiétude.

 

La mère se leva de table et alla vers la fenêtre en disant d’un ton pensif :

 

— Hé ! la vie est bizarre !… on rit cinq fois par jour… on pleure tout autant… C’est agréable !… Tu as fini Ignati ? Va dormir !

 

— Non, je ne veux pas !

 

— Va dormir, te dis-je !

 

— Vous êtes bien sévère ! Eh bien, j’y vais ! Merci pour le thé, pour le sucre… pour l’amitié.

 

Il se coucha sur le lit de la mère et murmura en se grattant la tête :

 

— Maintenant, tout sentira le goudron chez vous… Vous avez tort !… Vous me gâtez ! Je n’ai pas sommeil… Vous êtes de braves gens… Je n’y comprends plus rien… on se croirait à cent mille kilomètres du village… Comme il a bien parlé à propos du milieu… Au milieu, il y a ceux qui lèchent les mains… des gens qui battent les autres… Diable !…

 

Et soudain, avec un ronflement sonore, il s’endormit, les sourcils relevés, la bouche entr’ouverte…

 

 

 

 

 

 

XX

 

 

Très tard dans la soirée, Ignati se trouvait dans un sous-sol assis en face de Vessoftchikov, et lui disait, en chuchotant :

 

— Quatre fois, à la fenêtre du milieu…

 

— Quatre ? répéta le grêlé d’un air soucieux.

 

— D’abord trois, comme cela…

 

Et il frappa sur la table avec son doigt replié, en comptant :

 

— Une, deux, trois ; puis, encore une fois, après un petit instant…

 

— Je comprends…

 

— Un paysan à cheveux rouges vous ouvrira ; il vous demandera : — C’est pour la sage-femme ? Vous lui direz : — Oui, de la part du propriétaire ! Rien de plus, il comprendra de quoi il s’agit !

 

Leurs têtes se rapprochaient ; tous les deux, robustes et grands, ils parlaient en étouffant leur voix ; les bras croisés sur la poitrine, la mère les regardait, debout près de la table. Tous ces signes mystérieux, ces questions et ces réponses convenues la faisaient sourire ; elle pensait :

 

« Ce sont encore des enfants ! »

 

Au mur, une lampe brillait, éclairant les sombres taches de moisissure, les images découpées dans des journaux ; sur le sol traînaient des seaux bosselés, des débris de zinc ; par la fenêtre, on apercevait au ciel obscur une grande étoile scintillante. Une odeur de rouille, de couleur à l’huile et d’humidité remplissait la pièce.

 

Ignati était revêtu d’un épais pardessus en drap velu qui lui plaisait beaucoup ; la mère le voyait caresser avec amour sa manche ; il tordait avec effort son gros cou pour mieux s’admirer. Et une pensée martelait le cœur de Pélaguée.

 

« Enfants !… mes chers enfants !… »

 

— Voilà ! dit Ignati en se levant. Donc, rappelez-vous ! d’abord chez Mouratov, demander le grand-père…

 

— Je me rappelle ! répondit Vessoftchikov.

 

Mais Ignati n’avait pas l’air de le croire, il lui répéta encore tous les signaux, et les mots de passe ; enfin, il lui tendit la main.

 

— Maintenant, c’est tout ! Adieu, camarade ! Saluez-les de ma part ! Dites-leur : — Ignati est vivant et bien portant. Ce sont de braves gens, vous verrez…

 

Il se contempla d’un air satisfait, passa la main sur son pardessus et demanda à la mère :

 

— Puis-je partir ?

 

— Tu trouveras le chemin ?

 

— Bien sûr !… Au revoir, camarades !

 

Il s’en alla, les épaules hautes, bombant la poitrine, son chapeau neuf sur l’oreille, les mains enfoncées dans ses poches. Sur son front et ses tempes, des bouclettes claires et enfantines tremblaient gaiement.

 

— Enfin, j’ai aussi de l’ouvrage ! dit Vessoftchikov en s’approchant de la mère. Je m’ennuyais… je me demandais pourquoi j’étais sorti de prison… Je ne fais que me cacher… En prison, j’apprenais… Pavel nous remplissait le cerveau que c’était un plaisir ! Et André nous dégourdissait aussi… Eh bien, mère, qu’a-t-on décidé de l’évasion, l’organise-t-on ?

 

— Je le saurai après-demain ! répondit-elle, et elle répéta en soupirant sans le vouloir :

 

— Après-demain…

 

Le grêlé reprit en s’approchant d’elle et en lui posant sa lourde main sur l’épaule :

 

— Dis donc aux chefs que c’est très facile… ils t’écouteront ! Regarde toi-même… voilà le mur de la prison, près du réverbère. En face, un terrain vague, à gauche le cimetière, à droite, la rue, la ville. Un allumeur vient pour nettoyer le réverbère en plein jour ; il place son échelle contre le mur, il monte, il accroche au faîte du mur les anneaux d’une échelle de corde, qui se déroulera à l’intérieur de la cour, et c’est prêt ! Dans la prison, on connaît l’heure, on demande aux prisonniers de droit commun de faire du désordre, ou on en fait soi-même ; pendant ce temps, ceux qui sont désignés grimpent l’échelle, et voilà tout ! Et ils s’en vont tranquillement à la ville, parce qu’on les cherchera d’abord dans le cimetière, dans le terrain vague…

 

Il gesticulait avec vivacité en exposant son plan, qui lui paraissait simple, clair et adroit. La mère avait connu le jeune homme lourd et gauche ; il lui semblait étrange de voir ce visage grêlé si animé et mobile. Auparavant, les yeux étroits de Vessoftchikov regardaient tout avec irritation et défiance ; maintenant on eût dit qu’ils avaient été remplacés par d’autres ; ils étaient ovales et brillaient d’un feu égal et sombre, qui convainquait et troublait la mère.

 

— Réfléchis donc, ce sera de jour !… Oui, de jour ! Qui penserait jamais qu’un prisonnier oserait s’enfuir de jour, sous les yeux de toute la prison ?

 

— Et si on les fusillait ? fit la mère en frémissant.

 

— Qui ? Il n’y a pas de soldats ; et les geôliers se servent de leur revolver pour planter des clous…

 

— C’est presque trop simple, tout cela !

 

— Tu verras, ce sera comme je te le dis ! Parles-en donc aux autres ! J’ai déjà tout préparé, l’échelle de corde, les crochets… j’ai parlé à mon logeur… il fera l’allumeur…

 

Derrière la porte, quelqu’un remuait et toussait, un bruit de ferraille entrechoquée résonnait.

 

— Le voilà, le logeur ! s’écria le grêlé.

 

Une baignoire de zinc apparut dans l’entre-bâillement de la porte, une voix enrouée dit :

 

— Entre, diable !

 

Puis on aperçut une tête ronde et barbue, à cheveux gris, sans coiffure, à l’expression débonnaire et aux yeux bombés.

 

Vessoftchikov aida l’homme à faire entrer la baignoire ; puis le nouveau venu, grand gaillard voûté, toussa en gonflant ses joues glabres, cracha et dit de la même voix enrouée :

 

— Bonsoir !

 

— Eh bien, demande-lui ! s’écria le jeune homme.

 

— Quoi ? Que voulez-vous me demander ?

 

— À propos de l’évasion…

 

— Ah ! dit le vieillard en essuyant sa moustache de ses doigts noirs.

 

— Voyez-vous, Jacob, elle ne croit pas que ce soit très facile à organiser…

 

— Ah ! elle ne croit pas ? Elle ne croit pas, c’est-à-dire qu’elle ne veut pas. Mais nous deux, comme nous voulons que ça se fasse, nous croyons que c’est très facile, répliqua tranquillement l’homme.

 

Se pliant à angle droit, il fut repris d’une quinte de toux, puis resta longtemps au milieu de la pièce en reniflant et en se frottant la poitrine. Les yeux écarquillés, il regardait la mère.

 

— Mais ce n’est pas moi qui décide de cette question ! fit observer la mère.

 

— Parle avec les autres, dis-leur que tout est prêt ! Ah ! si je pouvais les voir, je saurais bien les convaincre ! s’écria le grêlé.

 

Il étendit les bras en un large geste, puis les croisa comme pour étreindre on ne sait quoi ; dans sa voix, un sentiment dont l’énergie étonnait la mère, résonnait avec ardeur.

 

— Voyez-vous, comme il a changé ! pensa-t-elle, et elle reprit à haute voix :

 

— C’est Pavel et ses camarades qui décideront…

 

Pensif, le grêlé baissa la tête.

 

— Qui est ce Pavel ? demanda le vieillard en s’asseyant.

 

— Mon fils !

 

— Quel est son nom de famille ?

 

— Vlassov.

 

Il hocha la tête, sortit sa blague à tabac de sa poche et dit en bourrant sa pipe :

 

— J’ai entendu ce nom. Mon neveu le connaît. Il est aussi en prison, mon neveu ; il s’appelle Evtchenko. Vous le connaissez ? Mon nom est Gadoune. Bientôt tout le monde sera en prison ; nous serons alors heureux et tranquilles, nous autres, les vieux. Le gendarme m’a promis d’envoyer mon neveu en Sibérie… Et il le fera, le maudit !

 

Il se mit à fumer en crachant à terre de temps à autre.

 

— Ah ! elle ne veut pas ? continua-t-il en s’adressant au jeune homme. C’est son affaire… L’homme est libre… S’il est fatigué, qu’il s’asseye ; s’il est las d’être assis, qu’il marche… Si on le dépouille, qu’il se taise ; si on le bat, qu’il le supporte avec patience. Si on le tue, qu’il tombe… C’est bien certain… Mais moi, je ferai sortir mon neveu… Je le ferai sortir…

 

Ses phrases courtes, pareilles à des jappements, rendirent la mère perplexe ; sa jalousie fut excitée par les derniers mots du vieillard.

 

Dans la rue, elle allait sous le vent froid et la pluie et pensait à Vessoftchikov.

 

— Comme il a changé… voyez-vous ça !

 

Et, songeant à Gadoune, elle médita, presque pieusement :

 

— À ce qu’il paraît, je ne suis pas la seule à vivre la vie nouvelle.

 

Puis, dans son cœur se dressa l’image de son fils :

 

— Si seulement il consentait !…

 

 

 

 

 

 

XXI

 

 

Le dimanche suivant, en prenant congé de Pavel, au greffe de la prison, elle sentit dans sa main une petite boulette de papier. Cela la fit tressaillir, et elle jeta sur son fils un regard interrogateur et suppliant ; mais Pavel ne lui donna aucune réponse. Ses yeux bleus avaient comme d’habitude le sourire tranquille et ferme qu’elle connaissait bien.

 

— Adieu ! dit-elle en soupirant.

 

De nouveau, Pavel lui tendit la main, tandis que son visage prenait une expression caressante.

 

— Adieu, maman !

 

Elle attendit, retenant la main de son fils.

 

— Ne t’inquiète pas… ne te fâche pas…, reprit-il.

 

Ces paroles et le pli obstiné de son front donnèrent à la mère la réponse attendue.

 

— Pourquoi dis-tu cela ? murmura-t-elle en baissant la tête. Qu’y a-t-il là ?…

 

Et elle sortit vivement sans le regarder, afin que ses larmes ne trahissent pas ses sentiments. En chemin, il lui semblait qu’elle avait mal à la main qui serrait le billet de son fils ; son bras était pesant comme si elle avait reçu un coup à l’épaule. En rentrant, elle remit la boulette de papier à Nicolas. Tout en le regardant défaire le papier fortement comprimé, elle eut de nouveau un peu d’espoir. Mais Nicolas lui dit :

 

— Je le savais ! Voilà ce qu’il a écrit : « Camarades, nous ne nous évaderons pas, nous ne le pouvons pas… aucun d’entre nous n’y consent. Nous perdrions le respect de nous-mêmes. Occupez-vous plutôt du paysan récemment arrêté. Il mérite votre sollicitude, il est digne de vos efforts. Il souffre trop ici. Chaque jour, il est aux prises avec les autorités. Il a déjà passé vingt-quatre heures au cachot. On le tourmente sans répit. Nous intercédons tous pour lui. Consolez ma mère, soignez-la. Racontez-lui cela, elle comprendra tout. Pavel. »

 

Pélaguée leva la tête et dit d’une voix ferme :

 

— Me raconter quoi ? Je comprends déjà !

 

Nicolas se tourna soudain, sortit son mouchoir de poche et, s’étant mouché avec bruit, murmura :

 

— J’ai pris un rhume…

 

— Il se cacha les yeux de la main, sous prétexte de remettre ses lunettes, et continua en allant et venant dans la pièce :

 

— Voyez-vous… nous aurions quand même échoué…

 

— Qu’importe ! Qu’on le juge ! dit la mère, tandis que sa poitrine se remplissait d’une angoisse vague…

 

— Je viens de recevoir une lettre d’un camarade de Pétersbourg…

 

— Il peut s’enfuir de Sibérie aussi, n’est-ce pas ?

 

— Bien entendu… Mon camarade m’écrit que l’affaire sera bientôt jugée ; le verdict est déjà connu : c’est la déportation pour tous… Vous voyez… Ces vils coquins font de la justice une infâme comédie… Comprenez-vous, le jugement est rendu à Pétersbourg, avant le verdict…

 

— Laissez cela, Nicolas, dit la mère résolue. Il est inutile de vouloir me consoler ou de m’expliquer quoi que ce soit… Pavel ne fera jamais rien de mal… il ne se tourmentera jamais en vain…

 

Elle s’arrêta et reprit haleine…

 

— Pas plus qu’il ne tourmentera inutilement les autres !… Et il m’aime oui ! Vous voyez, il a pensé à moi… Qu’a-t-il écrit : « Consolez-la ! » hein ?

 

Son cœur battait à grands coups, l’excitation lui faisait un peu tourner la tête.

 

— Votre fils est une belle âme ! s’écria Nicolas, d’une voix étrangement éclatante. Je l’aime et je l’estime beaucoup !…

 

— Si nous parlions de Rybine ! proposa la mère.

 

Elle aurait voulu agir immédiatement, partir, marcher jusqu’à en tomber de fatigue, puis s’endormir satisfaite de sa journée de labeur.

 

— Oui, en effet ! répondit Nicolas, en continuant à arpenter la pièce. Que faire ?… Il faudrait que Sachenka…

 

— Elle va venir… Elle vient toujours quand elle sait que j’ai été voir Pavel…

 

La tête baissée et l’air pensif, Nicolas s’assit sur le canapé à côté de la mère ; il se mordait les lèvres et jouait avec sa barbiche.

 

— Quel dommage que ma sœur ne soit pas là !… elle se serait occupée de l’évasion de Rybine…

 

— Si on pouvait l’organiser tout de suite, pendant que Pavel est encore là… il serait si content ! dit la mère.

 

Elle se tut, puis reprit soudain d’une voix basse et lente :

 

— Je ne comprends pas… pourquoi refuse-t-il… puisqu’il peut ?

 

Un coup de sonnette retentit. Nicolas se leva brusquement. La mère et lui se regardèrent.

 

— C’est Sachenka ! fit le jeune homme, tout bas.

 

— Comment lui dire ? demanda la mère sur le même ton.

 

— Oui… c’est difficile !

 

— Elle me fait pitié…

 

Le coup de sonnette se répéta, mais avec moins de force ; on aurait dit que celle qui était derrière la porte hésitait aussi. Nicolas et la mère allèrent ouvrir ensemble ; mais, arrivé à la porte de la cuisine, Nicolas recula en chuchotant :

 

— Il vaut mieux que ce soit vous…

 

— Il refuse de s’évader ? demanda la jeune fille avec fermeté, lorsque la mère lui eut ouvert la porte.

 

— Oui !

 

— Je le savais ! dit simplement Sachenka.

 

Mais elle pâlit. Elle déboutonna sa jaquette à moitié et essaya en vain de l’enlever sans y parvenir. Elle reprit alors :

 

— Il vente, il pleut, quel temps abominable !… Il est bien portant ?

 

— Oui !

 

— Content et en bonne santé… comme toujours ! dit Sachenka à mi-voix, en examinant sa main.

 

— Il nous écrit de faire évader Rybine, annonça la mère, sans la regarder.

 

— Vraiment ? Il faut mettre ce projet à exécution ! dit la jeune fille avec lenteur.

 

— Je suis du même avis ! déclara Nicolas en se montrant sur le seuil. Bonsoir, Sachenka !

 

La jeune fille lui tendit la main et demanda :

 

— Quel obstacle y a-t-il ? Tous reconnaissent que le plan est ingénieux, n’est-ce pas ? Je le sais, tout le monde est de cet avis…

 

— Mais qui se chargera de l’organisation ? Chacun est occupé…

 

— Moi, dit vivement la jeune fille en se levant. Moi, j’ai le temps…

 

— Soit ! mais il faut encore d’autres collaborateurs…

 

— Bien… j’en trouverai… J’y vais à l’instant…

 

— Si vous vous reposiez ! proposa la mère.

 

La jeune fille sourit, et répondit en adoucissant la voix :

 

— Ne vous inquiétez pas de moi… je ne suis pas fatiguée…

 

Elle leur serra la main en silence et s’en alla, de nouveau froide et sévère…

 

La mère et Nicolas s’approchèrent de la fenêtre et la suivirent des yeux ; elle traversa la cour et disparut derrière la grille. Nicolas se mit à siffloter, puis s’assit à la table et prit sa plume.

 

— Elle s’occupera de cette affaire et cela la soulagera ! dit la mère à mi-voix.

 

— Évidemment ! répliqua Nicolas ; et, se tournant vers la mère, il lui demanda, son bon visage illuminé par un sourire : Cette coupe a été épargnée à vos lèvres, mère… Vous n’avez jamais soupiré après l’homme aimé ?

 

— Quelle idée ! s’écria-t-elle, en agitant la main. Moi, soupirer ? J’avais seulement peur qu’on m’obligeât à épouser l’un ou l’autre…

 

— Personne ne vous plaisait ?

 

Elle réfléchit et répondit :

 

— Je ne m’en souviens pas, mon ami… Il est probable qu’il y en avait un qui me plaisait mieux que les autres… Comment en serait-il autrement ?… Mais je ne m’en souviens pas.

 

Elle le regarda et conclut avec une tristesse pénible :

 

— Mon mari m’a tellement battue, que tout ce qui s’est passé avant s’est effacé de mon âme…

 

La mère sortit un instant ; quand elle revint, Nicolas lui dit avec un regard affectueux, comme pour caresser ses souvenirs avec des mots tendres et amoureux :

 

— Voyez-vous… moi aussi, j’ai eu une… histoire… comme Sachenka. J’aimais une jeune fille, une créature exquise ; elle était l’étoile qui me guidait… Il y a vingt ans que je la connais et que je l’aime… je l’aime maintenant encore, à vrai dire… Je l’aime toujours autant… de toute mon âme, avec gratitude…

 

La mère voyait ses yeux illuminés d’une flamme vive et chaude. Il avait posé sa tête sur ses bras appuyés au dossier de son fauteuil, et regardait au loin, on ne sait où ; tout son corps, maigre et mince, mais robuste semblait se tendre en avant, telle une tige qui se tourne vers la lumière du soleil.

 

— Mais alors… mariez-vous ! conseilla la mère.

 

— Oh ! Il y a cinq ans qu’elle est mariée !

 

— Pourquoi ne l’avez-vous pas épousée avant ? Elle ne vous aimait pas ?

 

Il répondit après un instant de réflexion :

 

— Je crois qu’elle m’aimait… j’en suis même sûr ! Mais, voyez-vous, nous avons eu de la malchance : quand elle était en liberté, c’est moi qui étais en prison et quand j’étais en liberté, c’est elle qui était en prison. Nous étions dans la même situation que Sachenka et Pavel ! Enfin, on l’a envoyée en Sibérie pour dix ans… terriblement loin ! Je voulais la suivre… Mais nous avons eu honte tous les deux… Et je suis resté… Là-bas, elle a fait la connaissance d’un de mes camarades, un très brave garçon. Ils se sont évadés ensemble… et maintenant, ils vivent à l’étranger…

 

Nicolas enleva ses lunettes qu’il essuya, puis regarda les verres à la lumière et commença de nouveau à les frotter.

 

— Ah ! mon cher ami ! dit affectueusement la mère en branlant la tête.

 

Elle le plaignait et, en même temps, il y avait en lui quelque chose qui obligea Pélaguée à sourire d’un bon sourire maternel. Nicolas changea d’attitude, reprit sa plume, qu’il secouait au rythme de ses paroles, et dit :

 

— La vie de famille diminue l’énergie du révolutionnaire ; oui, elle la diminue toujours ! Les enfants naissent, l’argent devient rare, il faut travailler pour gagner du pain… Et le vrai révolutionnaire doit développer son énergie sans se lasser, il faut du temps pour cela. Si nous restons en arrière, vaincus par la fatigue ou séduits par la possibilité d’une petite conquête, nous trahissons presque la cause du peuple…

 

Sa voix était ferme, et, quoique son visage eût pâli, dans ses yeux brillait une énergie égale et soutenue. De nouveau, un violent coup de sonnette retentit, interrompant le discours de Nicolas. C’était Lioudmila, les joues rouges de froid. Tout en enlevant ses caoutchoucs, elle dit d’une voix irritée :

 

— Le jour du jugement est fixé, ce sera dans une semaine !

 

— Est-ce certain ? cria Nicolas de sa chambre.

 

La mère courut à lui, sans savoir si c’était la joie ou la crainte qui la troublait. Lioudmila la suivit et continua de sa voix basse et ironique :

 

— Oui ! le substitut du procureur Chostak vient de dresser l’acte d’accusation. Au tribunal, on dit ouvertement que le verdict est déjà rendu. Que signifie cela ? Le gouvernement a-t-il donc peur que les fonctionnaires traitent ses ennemis avec douceur ? Après avoir perverti ses serviteurs avec tant de zèle et pendant si longtemps, il n’est donc pas sûr de leur bassesse ?

 

Lioudmila s’assit sur le canapé en frottant ses joues caves ; ses yeux sans éclat étaient pleins de mépris, tandis que sa voix se faisait de plus en plus courroucée :

 

— Ne dépensez donc pas votre poudre en vain, Lioudmila ! lui dit Nicolas, le gouvernement ne vous entend pas…

 

Les cernes qui entouraient les yeux de la femme se noircirent encore, couvrant son visage d’une ombre menaçante ; elle continua en se mordant les lèvres :

 

— Je marche contre le gouvernement. Qu’il me tue, c’est son droit, je suis son ennemie. Mais qu’il ne corrompe pas les gens pour défendre son pouvoir ; qu’il ne m’oblige pas à les mépriser, qu’il n’empoisonne pas mon âme par son cynisme…

 

Nicolas la regarda à travers ses lunettes, plissant les paupières et hochant la tête. La jeune femme continuait à discourir comme si ceux qu’elle haïssait étaient devant elle. La mère écoutait attentivement ses paroles, mais ne les comprenait pas ; elle se répétait machinalement les mêmes mots :

 

— Le jugement… dans une semaine… le jugement…

 

Elle ne pouvait pas se représenter ce qui arriverait, ni comment les juges traiteraient Pavel. Mais elle sentait l’approche de quelque chose d’impitoyable, dont la cruauté et la férocité n’avaient plus rien d’humain. Ses pensées lui troublaient le cerveau, voilaient ses yeux d’une buée bleuâtre et la plongeaient dans quelque chose de froidement visqueux qui la faisait frissonner, lui donnait des nausées, s’infiltrait dans son sang, arrivait au cœur, étouffant en elle toute vaillance.

 

 

 

 

 

 

XXII

 

 

Elle passa deux jours dans ce nuage de perplexité et d’angoisse. Le troisième jour, Sachenka vint, et dit à Nicolas :

 

— Tout est prêt. C’est pour aujourd’hui, à une heure…

 

— Déjà ? fit-il, étonné.

 

— Ce n’était pas bien compliqué ! Je n’avais qu’à me procurer des vêtements pour Rybine et trouver un endroit pour le cacher… Le reste c’est Gadoune qui s’en est chargé… Rybine n’aura que quelques centaines de pas à faire. Vessoftchikov ; déguisé, bien entendu, ira au-devant de lui et lui donnera un pardessus, une casquette ; il lui dira où aller… Moi, j’attendrai Rybine et l’emmènerai !

 

— C’est très bien… Qui est Gadoune ? demanda Nicolas.

 

— Vous le connaissez. C’est chez lui que vous faisiez des lectures aux serruriers…

 

— Ah ! je m’en souviens !… Un vieillard bizarre…

 

— C’est un couvreur, un ancien soldat… Il est peu développé, il a une haine inépuisable pour toute violence et pour tous les oppresseurs. C’est un peu un philosophe, dit pensivement Sachenka en regardant par la fenêtre.

 

La mère l’écoutait en silence ; peu à peu une idée vague mûrissait en elle.

 

— Gadoune veut faire évader son neveu, Evtchenko, ce forgeron qui vous plaisait tant par sa propreté et sa coquetterie, vous souvenez-vous ?

 

Nicolas hocha la tête.

 

— Il a tout arrangé à la perfection, continua Sachenka, seulement je commence à douter du succès… Les prisonniers se promènent tous à la même heure ; quand ils verront l’échelle, il y en a beaucoup qui voudront s’enfuir…

 

Elle ferma les yeux et se tut ; la mère s’approcha d’elle.

 

— … Et ils se gêneront mutuellement.

 

Ils étaient tous trois debout près de la fenêtre, la mère derrière Nicolas et Sachenka. Leur conversation rapide réveillait de plus en plus en Pélaguée un vague sentiment…

 

— J’irai ! dit-elle soudain.

 

— Pourquoi ? demanda Sachenka.

 

— Non, non, mon amie ! Il vous arriverait quelque chose ! Non ! conseilla Nicolas.

 

La mère les regarda et répéta, plus bas, avec insistance :

 

— Si, j’irai !

 

Nicolas et la jeune fille échangèrent un coup d’œil. Sachenka haussa les épaules et dit :

 

— C’est compréhensible…

 

Puis, se tournant vers la mère elle la prit par le bras, se pencha vers elle et déclara d’une voix simple et cordiale :

 

— Pourtant, je vous avertis, c’est en vain que vous espérez…

 

— Ma chérie ! s’écria la mère en l’attirant à elle d’une main tremblante, emmenez-moi… je ne vous gênerai pas… Il faut que je voie… Je ne crois pas que ce soit possible… une évasion !

 

— Elle viendra ! dit simplement la jeune fille à Nicolas.

 

— C’est votre affaire ! répondit-il en baissant la tête.

 

— Mais nous ne pourrons pas rester ensemble, mère. Allez dans les champs, dans les jardins… De là on voit les murs de la prison… Autrement on vous demanderait ce que vous faites là ?

 

Pélaguée s’écria avec assurance :

 

— Je trouverai bien une réponse !

 

— N’oubliez pas que les surveillants de la prison vous connaissent ! dit Sachenka. S’ils vous voient là…

 

— Ils ne me verront pas ! s’exclama la mère.

 

Soudain l’espérance qui avait toujours couvé en elle sans qu’elle s’en doutât, s’enflamma et l’anima :

 

— Peut-être que… lui aussi… pensa-t-elle en s’habillant à la hâte.

 

Une heure après, elle était dans les champs, près de la prison. Un vent vif soufflait, gonflant ses jupes, battant le sol gelé, faisant chanceler la vieille clôture d’un jardin, frappant avec violence la muraille basse de la prison, tombant dans la cour, qu’il balayait des cris entraînés au ciel par son souffle irrésistible. Des nuages couraient, laissant entrevoir la profondeur bleue…

 

Derrière la mère s’étalait la ville ; devant elle, le cimetière. À droite, à une vingtaine de mètres, s’élevait la prison. Près du cimetière, deux soldats promenant un cheval, marchaient à pas pesants, sifflaient et riaient…

 

Obéissant à une impulsion instinctive, la mère s’approcha de ces hommes et leur cria :

 

— Soldats, avez-vous vu ma chèvre ? Elle n’est pas venue ici ?

 

— Non, nous ne l’avons pas vue, répondit l’un d’eux.

 

Lentement, elle s’éloigna, les dépassant et se dirigeant vers le mur du cimetière, tout en regardant à la dérobée. Soudain, elle sentit que ses jambes fléchissaient, s’alourdissaient, comme si le gel les eût collées au sol ; à l’angle de la prison, un allumeur de réverbères, le dos courbé sous une petite échelle, apparut, en courant, comme le font ses semblables. Après un cillement d’effroi, Pélaguée regarda du côté des soldats ; ils piétinaient sur place, le cheval tournait en rond autour d’eux ; puis elle vit que l’homme avait déjà placé son échelle contre le mur ; il y grimpait sans se presser… Il fit un geste de la main, descendit vivement et disparut au coin de la prison. Le cœur de la mère battait à grands coups ; les secondes s’écoulaient lentement… L’échelle était à peine visible parmi les taches de boue et de plâtre écaillé qui laissait voir les briques… Soudain, apparut au sommet du mur la tête noire de Rybine ; puis son corps se montra, passa de l’autre côté et glissa… Une seconde tête, coiffée d’une casquette velue, surgit, une pelote noire roula sur le sol et disparut au tournant du bâtiment. Rybine se redressa, regarda autour de lui, hocha la tête…

 

— Sauve-toi ! sauve-toi ! chuchota la mère en frappant du pied.

 

Elle avait des bourdonnements dans les oreilles ; des cris arrivaient jusqu’à elle ; une troisième tête, blonde, celle-là, émergea à la crête du mur. Saisissant sa poitrine des deux mains, la mère regardait, pétrifiée… La tête blonde et imberbe eut un élan en l’air comme pour s’arracher du corps, puis disparut derrière le mur. Les cris devenaient plus bruyants et impétueux ; le vent les entraînait dans l’espace avec les trilles aigus des coups de sifflets… Rybine longea le mur, puis franchit un terrain qui séparait la prison des maisons de la ville. La mère trouva qu’il allait bien lentement et qu’il levait trop la tête ; sûrement, ceux qu’il croisait n’oublieraient pas ses traits.

 

— Vite… plus vite !… chuchota-t-elle.

 

Dans la cour de la prison, quelque chose claqua sèchement… on entendit le son grêle du verre brisé. S’appuyant au sol de toute sa force, le soldat tirait le cheval à lui ; l’autre portait son poing à la bouche, criait on ne sait quoi dans la direction de la prison, puis tendait l’oreille et tournait la tête de ce côté-là.

 

Crispée, la mère regardait ; ses yeux, qui avaient tout vu, ne croyaient à rien. L’évasion, qu’elle s’était figurée si terrible et compliquée, s’était faite trop vite et trop simplement pour qu’elle en eût pleinement conscience. Dans la rue, on ne voyait déjà plus Rybine. Un homme de haute taille vêtu d’un long pardessus et une fillette étaient les seuls passants… Trois surveillants se montrèrent au coin de la prison ; ils couraient serrés l’un contre l’autre, le bras droit tendu en avant. Un des soldats se précipita à leur rencontre ; l’autre suivait le cheval essayant de sauter à sa tête, qui se dérobait et bondissait ; il sembla à la mère que tout oscillait autour d’elle. Les coups de sifflet déchiraient l’air de leur trille incessant et désespéré. Pélaguée comprit alors le danger qu’elle courait. Toute frémissante, elle s’en alla le long de la clôture du cimetière, suivant de l’œil les gardiens ; ceux-ci s’élancèrent vers l’autre coin de la prison et disparurent, ainsi que les soldats… Elle vit le sous-directeur, qu’elle connaissait bien, prendre la même direction ; son uniforme était déboutonné… Des agents survinrent, la foule s’assembla…

 

Le vent tourbillonnait et se démenait comme s’il eût été satisfait ; il apportait aux oreilles de Pélaguée des lambeaux d’exclamations confuses :

 

— Elle est encore là !

 

— L’échelle ?

 

— Que le diable vous emporte ! qu’avez-vous donc ?…

 

De nouveau, des coups de sifflets retentirent. Ce tumulte enchanta la mère ; elle hâta le pas, se disant :

 

— Donc, c’était possible !… il aurait pu s’il avait voulu !…

 

Soudain, à un angle de la clôture, elle se heurta à deux agents de police, accompagnés d’un sergent.

 

— Arrête ! s’écria celui-ci, haletant… Tu n’as pas vu un homme… avec une barbe ? Il n’a pas couru par ici ?

 

Elle montra du doigt la campagne et répondit tranquillement :

 

— Oui, il s’est dirigé par là !…

 

— Jégourov ! Cours… siffle ! hurla le sergent. Il y a longtemps ?…

 

— Une minute, peut-être…

 

Mais sa voix fut dominée par un coup de sifflet. Sans attendre la réponse, le sergent se mit à courir parmi les tas de boue gelée, en agitant les mains dans la direction des jardins. Tête baissée, le sifflet à la bouche, les agents de police se précipitèrent sur ses traces…

 

La mère les suivit un instant de l’œil et rentra à la maison. Sans penser à rien en particulier, elle regrettait quelque chose ; elle avait dans le cœur de l’amertume et du dépit… Lorsqu’elle arriva près de la ville, un fiacre la fit s’arrêter. Elle leva la tête et aperçut dans la voiture un jeune homme à la moustache blonde, au visage pâle et fatigué. Il la regarda aussi. Il était assis de biais ; c’est peut-être pourquoi son épaule droite était plus haute que la gauche…

 

Nicolas accueillit la mère avec un soupir de soulagement.

 

— Vous êtes saine et sauve ? Eh bien, comment cela s’est-il passé ?

 

Tout en s’efforçant de se remémorer les moindres détails, elle raconta l’évasion, comme si elle eût répété une histoire invraisemblable.

 

— Voyez-vous, nous avons de la chance ! dit Nicolas en se frottant les mains. Mais que j’ai donc eu peur à cause de vous ! Vous ne pouvez pas vous imaginer !… N’ayez pas peur du jugement, mère… Plus vite il arrivera, plus le jour de la libération de Pavel sera proche, croyez-le ! Peut-être même pourra-t-il s’évader en partant pour la Sibérie… Quant au jugement, voilà à peu près ce que c’est…

 

Il se mit à lui décrire le tribunal. La mère l’écoutait, devinant qu’il redoutait quelque chose et s’efforçait de la rassurer…

 

— Vous pensez peut-être que je parlerai aux juges, que je leur adresserai une requête ? dit-elle.

 

Il se leva brusquement, agita la main et s’écria d’un ton offensé :

 

— Que dites-vous ? Je n’y ai jamais pensé.

 

— J’ai peur, c’est vrai ! j’ai peur, et je ne sais pas de quoi !

 

Elle se tut, laissant son regard errer dans la pièce.

 

— Par moments, il me semble qu’on se moquera de Pavel, qu’on l’insultera, qu’on lui dira : — Hé ! paysan, fils de paysan ! qu’as-tu donc inventé ? Et Pavel est fier… Il leur répondra… Ou bien André se moquera d’eux… Ils sont tous si ardents, si loyaux, les nôtres !… Et voilà, je me dis : — S’il arrivait quoi que ce fût, si l’un d’eux perdait patience… les autres le soutiendraient… et on les condamnerait… de manière à ne les revoir jamais.

 

Nicolas, l’air sombre, tiraillant sa barbe, gardait le silence.

 

— Je ne peux pas m’enlever ces idées de la tête ! continua la mère à voix basse. C’est terrible, un jugement ! Ils vont se mettre à tout examiner, à tout soupeser… ils chercheront où est la vérité ! C’est vraiment affreux !… Ce n’est pas le châtiment qui est effrayant, mais le jugement… l’évaluation de la vérité… Je ne sais comment dire…

 

Elle sentait que Nicolas ne comprenait pas sa terreur, et cela l’embarrassait encore davantage dans ses explications…

 

 

 

 

 

 

XXIII

 

 

Cette terreur ne fit que croître dans l’esprit de Pélaguée pendant les trois journées qui la séparaient du jugement et, ce moment venu, elle emporta avec elle, au tribunal, un fardeau qui la ployait en deux.

 

Dans la rue elle reconnut d’anciens voisins du faubourg, s’inclina silencieusement pour répondre à leur salut et se fraya à la hâte un chemin à travers la foule sombre. Elle se heurta dans les corridors, puis dans la salle, aux familles des prévenus. On parlait à voix étouffée ; on échangeait des propos qu’elle ne comprenait pas. De la cohue se dégageait un sentiment poignant qui se communiquait à la mère et l’oppressait encore davantage.

 

— Assieds-toi, dit Sizov en lui faisant place sur le banc à côté de lui.

 

Elle obéit, arrangea les plis de sa robe et regarda autour d’elle… Elle aperçut vaguement des bandes vertes et cramoisies, des taches, des fils jaunes et minces qui brillaient.

 

— Ton fils a mené le mien à sa ruine ! fit à voix basse une femme assise près d’elle.

 

— Tais-toi donc, Nathalie ! interrompit Sizov d’un air morne.

 

La mère leva les yeux vers la femme ; c’était la mère de Samoïlov. Un peu plus loin, se trouvait le père, homme chauve, au beau visage orné d’une barbe rousse en éventail. Les paupières plissées, il portait le regard en avant ; sa barbe tremblait…

 

Des hautes croisées de la salle tombait une lumière égale et trouble ; des flocons de neige glissaient sur les vitres. Entre les fenêtres, on voyait un immense portrait du tsar entouré d’un épais cadre doré, aux reflets gras et dont les côtés étaient cachés sous les plis raides des lourdes draperies tombant des fenêtres. Devant le portrait, une table couverte de drap vert occupait presque toute la largeur de la salle ; à droite, derrière un grillage, deux bancs de bois ; à gauche, deux rangées de fauteuils cramoisis. Des huissiers à col vert et à boutons dorés allaient et venaient à pas de loup. Dans l’air louche tremblaient des chuchotements étouffés ; une vague odeur de pharmacie arrivait on ne sait d’où. Les couleurs et les scintillements aveuglaient les yeux, et dans la poitrine pénétraient les odeurs du local en même temps que la respiration ; on se sentait le cœur noyé d’une crainte trouble.

 

Soudain, quelqu’un se mit à parler à haute voix ; tout le monde se leva, la mère frémit et se dressa aussi, s’accrochant au bras de Sizov.

 

À l’angle de gauche, une haute porte s’était ouverte, livrant passage à un petit vieillard à lunettes, tout chancelant. De maigres favoris tremblotaient sur sa petite figure grise ; la lèvre supérieure, qui était rasée, s’effondrait dans la bouche. Les pommettes saillantes et le menton s’appuyaient sur le haut col de l’uniforme ; on eût dit que, dessous, il n’y avait pas de cou. Le vieillard était soutenu par un grand jeune homme au visage de porcelaine, rond et rose ; derrière eux marchaient trois personnages revêtus d’uniformes chamarrés et trois messieurs en civils.

 

Longuement, ils délibérèrent autour de la table ; puis ils s’assirent. Lorsque tous furent placés, l’un d’eux, au visage glabre et dont l’uniforme était déboutonné, parla au vieillard d’un air nonchalant, en remuant lourdement ses lèvres gonflées. Le vieillard écoutait. Raide et immobile, la mère voyait deux petites taches incolores derrière les verres de ses lunettes.

 

Près d’un étroit pupitre, à l’extrémité de la table, un homme grand et chauve feuilletait des papiers en toussotant.

 

Le vieillard oscilla en avant et se mit à parler. Il prononça le premier mot distinctement ; mais les autres semblèrent glisser sur ses lèvres minces et grises.

 

— Je déclare…

 

— Regarde ! chuchota Sizov, en poussant légèrement la mère et en se levant.

 

Derrière le grillage, une porte s’ouvrit, laissant passer un soldat, l’épée nue sur l’épaule, puis Pavel, André, Fédia Mazine, les frères Goussev, Boukine, Samoïlov et cinq autres jeunes gens que la mère ne connaissait pas. Pavel souriait, André salua la mère d’un signe de tête. Leurs sourires, leurs visages et leurs gestes animés firent paraître moins hautain le silence et rendirent la salle plus lumineuse ; l’éclat gras de l’or des uniformes s’adoucit ; un souffle d’assurance, une vapeur de force vivante arrivèrent au cœur de la mère et la tirèrent de sa torpeur. Derrière elle, sur les bancs où jusqu’alors la foule avait attendu, accablée, un bruit sourd et contenu répondait au salut des prévenus.

 

— Ils n’ont pas peur ! entendit-elle Sizov chuchoter ; à sa droite, la mère de Samoïlov éclata en sanglots.

 

— Silence ! cria une voix sévère.

 

— Je vous préviens… dit le vieillard.

 

Pavel et André étaient l’un à côté de l’autre, puis venaient Mazine, Samoïlov et les frères Goussev, tous sur le premier banc. André s’était coupé la barbe, sa moustache avait poussé et les pointes tombantes s’en rejoignaient, faisant ressembler sa tête ronde à celle d’un chat. Sa physionomie avait une expression nouvelle : dans les plis de sa bouche, il y avait quelque chose d’aigu ; son regard était sombre. Chez Mazine, la lèvre supérieure était ombrée de deux traits foncés ; le visage avait grossi ; Samoïlov était aussi bouclé qu’auparavant. Ivan Goussev avait toujours le même large sourire.

 

— Fédia ! Fédia ! soupira Sizov en baissant la tête.

 

La mère respirait plus facilement. Elle prêtait l’oreille aux questions indistinctes du vieillard qui interrogeait les prévenus sans les regarder, la tête immobile sur le col de l’uniforme. Pélaguée écoutait les réponses brèves et paisibles de son fils. Il lui semblait que le président et les juges ne pouvaient pas être des gens méchants et cruels. Elle examinait en détail leur physionomie, essayant de deviner leurs sentiments, et sentait un espoir nouveau naître en son cœur.

 

Indifférent, l’homme au masque de porcelaine lisait un document ; sa voix mesurée remplissait la salle d’un ennui qui engourdissait le public. D’une voix basse et animée, quatre avocats s’entretenaient avec les condamnés ; ils avaient tous des gestes nets et vigoureux et faisaient penser à de gros oiseaux noirs.

 

À la droite du vieillard, un juge ventru, aux petits yeux noyés dans la graisse, remplissait tout le fauteuil de son corps ; à gauche, il y avait un homme voûté, à la moustache rouge, au visage pâli. Il appuyait avec lassitude la tête contre le dossier de son siège ; les paupières à demi fermées, il réfléchissait. Le procureur avait aussi l’air fatigué, ennuyé et indifférent. Derrière les juges, les fauteuils étaient occupés par divers personnages ; un homme robuste et élancé se caressait la joue d’un air pensif ; le maréchal de la noblesse, aux cheveux gris, au visage rubicond, à la longue barbe, promenait le regard de ses grands yeux doux ; le syndic du bailliage, que son énorme ventre gênait visiblement, s’efforçait de le cacher sous un pan de sa blouse, qui glissait toujours.

 

— Il n’y a ici ni criminels, ni juges, proclama la voix ferme de Pavel, il n’y a que des captifs et des vainqueurs !…

 

Un silence se fit. Pendant quelques secondes, l’oreille de la mère ne perçut que le grincement précipité et grêle de la plume sur le papier et les battements de son propre cœur.

 

Le président du tribunal semblait aussi écouter quelque chose et attendre. Ses collègues s’agitèrent. Alors il dit :

 

— Oui !… André Nakhodka !… Reconnaissez-vous…

 

Quelqu’un chuchota :

 

— Lève-toi !… Levez-vous !

 

André se redressa lentement et regarda le vieillard en dessous, tout en tortillant sa moustache.

 

— De quoi puis-je me reconnaître coupable ? dit en haussant les épaules le Petit-Russien de sa voix chantante et traînante. Je n’ai ni tué, ni volé : seulement je n’admets pas cette organisation de la vie qui oblige les hommes à se dépouiller et à s’assassiner mutuellement…

 

— Répondez par oui ou par non ! dit le vieillard avec effort, mais distinctement.

 

La mère sentait que, derrière elle, grondait une excitation ; les voisins chuchotaient et remuaient comme pour se débarrasser de la toile d’araignée que semblaient tisser les paroles grises de l’homme en porcelaine.

 

— Tu entends comme ils répondent ? chuchota Sizov à la mère.

 

— Oui !

 

— Fédia Mazine, répondez !

 

— Je ne veux pas ! dit Fédia nettement en se levant.

 

Son visage était rouge d’émotion, ses yeux brillaient.

 

Sizov poussa un « Ah ! » étouffé.

 

— Je n’ai pas voulu de défenseur… je ne veux rien dire… je considère votre jugement comme illégitime… Qui êtes-vous ? Est-ce le peuple qui vous a donné le droit de nous juger ? Non, il ne vous l’a pas donné ! Je ne vous connais pas !

 

Il s’assit et dissimula son visage enflammé derrière l’épaule d’André.

 

Le gros juge se pencha vers le président en chuchotant. Le juge au visage pâle jeta un coup d’œil oblique sur les prévenus et barra quelque chose au crayon, sur le papier qui se trouvait devant lui. Le syndic du bailliage hocha la tête et remua les pieds avec précaution. Le maréchal de la noblesse conversait avec le procureur, le maire prêtait l’oreille et souriait en se frottant la joue.

 

De nouveau, le président se mit à parler de sa voix terne.

 

Les quatre avocats écoutaient avec attention ; les prévenus chuchotaient entre eux ; Fédia se cachait toujours en souriant avec embarras.

 

— As-tu vu ça ?… Il a mieux parlé que tous les autres ! chuchota Sizov à l’oreille de la mère. Ah ! ce polisson !

 

La mère sourit, sans comprendre… Tout ce qui se passait n’était pour elle que la préface inutile et forcée de quelque chose de terrible dont la venue écraserait tous les assistants d’une froide terreur. Mais les réponses paisibles de Pavel et d’André avaient autant de fermeté et d’intrépidité que si elles eussent été prononcées dans la petite maison du faubourg et non devant des juges. La repartie ardente et juvénile de Fédia lui semblait amusante. Un sentiment d’audace et de fraîcheur naissait dans la salle ; et, par les mouvements de ceux qui étaient derrière elle, la mère sentait qu’elle n’était pas seule à l’éprouver.

 

— Votre opinion ? demanda le vieillard.

 

Le procureur chauve se leva en se tenant d’une main à son pupitre ; il pérora avec rapidité en citant des chiffres. Il n’y avait rien de terrible dans sa voix. Cependant en l’entendant, Pélaguée sentit comme un coup de poignard au cœur : c’était une vague sensation de quelque chose d’hostile ; cela lui parut se développer lentement en une masse insaisissable. La mère considérait les juges, mais elle ne les comprenait pas : contrairement à son attente, ils ne s’irritaient pas contre Pavel et Fédia, ils n’avaient pas de mots blessants, elle trouvait que toutes les questions qu’ils posaient n’avaient pas d’importance pour eux ; ils avaient l’air d’interroger à contre-cœur, ils écoutaient avec effort les réponses ; rien ne les intéressait, ils savaient tout d’avance.

 

Maintenant, un gendarme se tenait devant eux et parlait d’une voix de basse.

 

— Tout le monde a désigné Pavel Vlassov comme le principal instigateur.

 

— Et André Nakhodka ? demanda le gros juge nonchalamment.

 

— Lui aussi !

 

L’un des avocats se leva et dit :

 

— Puis-je ?…

 

Le vieillard demanda à quelqu’un :

 

— Vous n’avez pas d’objection ?

 

Il semblait à la mère que les juges étaient tous malades. Une lassitude morbide se dégageait de leurs attitudes, de leur voix, de leur visage. On voyait que tout les dégoûtait : les uniformes, la salle, les gendarmes, les avocats, l’obligation de rester dans leurs fauteuils, d’interroger et d’écouter. Rarement Pélaguée avait rencontré des gens d’une situation élevée ; depuis quelques années, elle n’en voyait plus du tout ; et elle considérait les traits des juges comme quelque chose de tout à fait nouveau, incompréhensible, mais plutôt pitoyable que terrible.

 

À présent, parlait l’officier au visage jaune qu’elle connaissait bien ; il parlait d’André et de Pavel, traînant les mots avec emphase… En l’écoutant, la mère se disait :

 

— Tu ne sais pas grand’chose, mon bonhomme !

 

Elle n’avait plus de pitié ni de crainte au sujet de ceux qui étaient derrière le grillage ; elle n’avait plus peur pour eux ; sa pitié ne voulait pas s’adresser à eux ; mais tous, ils lui inspiraient de l’étonnement et un sentiment d’amour qui lui étreignait doucement le cœur.

 

Jeunes et robustes, ils étaient assis à l’écart près du mur et ne se mêlaient presque pas à la conversation monotone des témoins et des juges, aux discussions des avocats et du procureur. Parfois, l’un d’eux avait un sourire de mépris et disait quelques mots à ses camarades. Presque tout le temps, André et Pavel parlaient à voix basse avec l’un des défenseurs ; la mère avait vu celui-ci la veille, à la maison, et Nicolas l’avait appelé « camarade ». Mazine, plus animé et remuant que les autres, prêtait l’oreille à leur entretien. De temps à autre Samoïlov chuchotait quelques paroles à Ivan Goussev. La mère regardait, comparait, réfléchissait, sans pouvoir encore se rendre compte de la sensation d’hostilité qui l’envahissait, ni trouver des mots pour l’exprimer…

 

Sizov la poussa légèrement du coude ; elle se tourna vers lui ; il avait l’air en même temps satisfait et un peu soucieux ; il chuchota :

 

— Regarde un peu comme ils ont de l’assurance, ces garnements, hein ? De vrais seigneurs, n’est-ce pas ! Et pourtant, on les juge… pour leur apprendre à se mêler de ce qui ne les regarde pas…

 

La mère se répéta involontairement :

 

— On les juge…

 

Dans la salle, les témoins déposaient avec des voix incolores et précipitées ; les juges questionnaient toujours, indifférents et maussades. Le gros juge bâillait, en dissimulant sa bouche sous une main boursouflée ; son collègue à la moustache rousse était devenu encore plus pâle ; il levait parfois le bras et pressait avec force un doigt sur sa tempe ; il regardait au plafond sans rien voir. De temps à autre, le procureur écrivait quelques mots au crayon, puis se remettait à chuchoter avec le maréchal de la noblesse. Le maire avait croisé les jambes et tambourinait sur son mollet, le regard gravement fixé sur les mouvements de ses doigts. Son ventre posé sur les genoux et soutenu avec prudence des deux mains, le syndic du bailliage inclinait la tête ; il semblait être le seul à écouter le murmure monotone des voix, avec le vieillard enfoncé dans son fauteuil et immobile comme une girouette quand le vent ne souffle pas. Cela dura longtemps, et de nouveau, l’ennui engourdit l’assistance.

 

La mère sentait que la justice implacable, qui déshabille froidement l’âme, l’examine, voit et apprécie tout avec des yeux incorruptibles et pèse tout d’une main loyale, n’était pas encore apparue dans cette grande salle. Il n’y avait là rien qui l’effrayât par une manifestation de force ou de majesté. Des visages exsangues, des yeux éteints, des voix fatiguées, l’indifférence terne d’une froide soirée d’automne, voilà tout ce qu’elle constatait autour d’elle.

 

— Je déclare… dit le vieillard distinctement ; puis, après avoir étouffé le reste de la phrase sous ses lèvres minces, il se leva.

 

Une rumeur, des soupirs, des exclamations étouffées, des accès de toux, des bruits de pieds remués remplirent la salle. Les prévenus furent emmenés ; ils hochèrent la tête en souriant dans la direction de leurs parents et amis ; Ivan Goussev cria doucement on ne sait à qui :

 

— Ne te laisse pas intimider, camarade !…

 

La mère et Sizov sortirent dans le corridor.

 

— Veux-tu venir prendre du thé à la buvette ? demanda le vieil ouvrier avec sollicitude, nous avons une heure et demie à attendre…

 

— Non, merci !

 

— Eh bien, je n’y vais pas non plus !… Les as-tu vus ces garçons, hein ? Ils parlent comme si eux seuls étaient les vrais hommes et les autres rien du tout. As-tu entendu Fédia, hein ?

 

La casquette à la main, le père de Samoïlov s’approcha d’eux, avec un sourire morne, et demanda :

 

— Que dites-vous de mon fils ? Il ne veut pas d’avocat, il refuse de répondre… C’est lui qui a trouvé ça… Ton fils tenait pour les avocats, Pélaguée… le mien a dit qu’il n’en voulait pas ! Et alors, il y en a quatre qui l’ont imité…

 

Sa femme était à côté de lui. Elle clignait des yeux fréquemment en s’essuyant le nez avec la pointe de son mouchoir. Samoïlov rassembla sa barbe dans sa main, et continua :

 

— Voilà bien une autre affaire ! Quand on les regarde, ces diables, on se dit qu’ils ont fait tout cela en vain, qu’ils ont brisé leur vie inutilement, et, tout à coup, on se met à penser que peut-être ils ont raison… On se rappelle qu’à la fabrique, leur nombre grandit sans cesse ; de temps à autre, on les arrête, mais on ne les prend jamais tous, pas plus qu’on ne prend tous les poissons d’une rivière ! Et on se demande de nouveau : — Peut-être sont-ils dans le vrai ?

 

— Il est difficile pour nous de comprendre cette affaire ! dit Sizov.

 

— Oui, c’est vrai, acquiesça Samoïlov.

 

Sa femme intervint après avoir longuement reniflé.

 

— Ils sont tous bien portants, ces maudits juges…

 

Elle continua avec un sourire sur son visage fané :

 

— Ne sois pas fâchée, Pélaguée, parce que je t’ai dit tout à l’heure que Pavel était coupable de tout… À parler franchement, on ne sait pas lequel est le plus coupable ! Tu as entendu ce que les espions et les gendarmes ont rapporté de notre fils…

 

Elle était visiblement fière de son fils, sans peut-être s’en rendre compte ; mais la mère connaissait ce sentiment et elle eut un bon sourire.

 

— Les cœurs jeunes sont toujours plus près de la vérité que les vieux ! dit-elle à voix basse.

 

Les gens se promenaient dans le corridor, se rassemblaient en groupes et conversaient sourdement, pensifs et animés. Personne ne se tenait à l’écart, on voyait sur tous les visages le besoin de parler, d’interroger, d’écouter. Dans l’étroit passage, entre les deux murailles blanches, les groupes allaient et venaient, comme si un vent violent les ayant poussés, ils cherchaient à s’appuyer sur quelque chose de ferme et de sûr.

 

Le frère aîné de Boukine, grand diable au visage usé, gesticulait en se tournant vivement de tous les côtés. Il déclara :

 

— Le syndic de bailliage n’a rien à voir dans cette affaire, il n’est pas à sa place ici !

 

— Tais-toi, Constantin ! l’exhortait son père, petit vieillard qui promenait autour de lui des regards craintifs.

 

— Non, je veux parler ! On dit qu’il a tué son commis l’année dernière… à cause de sa femme… Quelle espèce de juge est-ce, dites-moi ? La veuve du commis vit avec lui !… que faut-il en conclure ?… De plus, tout le monde sait que c’est un voleur…

 

— Ah ! mon Dieu… Constantin !

 

— Tu as raison ! dit Samoïlov. Tu as raison ! ce n’est pas un juge honnête…

 

Boukine, qui avait entendu, s’approcha vivement, entraînant tout un groupe à sa suite ; rouge d’excitation, il se mit à parler en agitant les bras :

 

— Quand il s’agit de crimes ou de vols, ce sont des jurés qui jugent, des gens ordinaires, des paysans, des bourgeois ! Et ceux qui sont contre le gouvernement, c’est le gouvernement qui les juge… est-ce que cela doit être ?

 

— Constantin !… Mais voyons, sont-ils contre le gouvernement ? Ah ! que dis-tu ?

 

— Non, attends ! Fédia Mazine a raison ! Si tu m’offenses et que je te donne un soufflet et que tu me juges, c’est bien sûr que c’est moi qui serai le coupable : et pourtant, qui est l’insulteur ? Toi ! toi !

 

Un garde âgé, au nez bossu et à la poitrine ornée de médailles, écarta la foule, et dit à Boukine en le menaçant du doigt :

 

— Hé !… Ne crie pas ! Où es-tu ? Est-ce le cabaret, ici ?

 

— Permettez, cavalier… je comprends ! Écoutez, si je vous frappe et que vous me rendiez les coups et que je vous juge, comment pensez-vous…

 

— Je vais te faire sortir ! dit le garde avec sévérité.

 

— Où ça ? Pourquoi ?

 

— Dans la rue. Pour que tu ne hurles pas…

 

Boukine promena ses regards autour de lui et dit à mi-voix :

 

— Pour eux, l’essentiel est qu’on se taise…

 

— Tu ne le savais pas encore ? répliqua le vieillard avec rudesse.

 

Boukine baissa la voix.

 

— Et puis, pourquoi le public ne peut-il pas assister au jugement, mais seulement les parents ? Si on juge avec justice, on peut agir devant le monde, pourquoi aurait-on peur ?

 

Samoïlov répéta, mais avec plus de force :

 

— Ça, c’est vrai, le tribunal ne satisfait pas la conscience…

 

La mère aurait voulu lui répéter ce que Nicolas lui avait dit à propos de l’illégalité du jugement ; mais elle n’avait pas bien compris et avait oublié les mots en partie. Pour essayer de se les remémorer, elle s’écarta de la foule ; elle vit qu’un jeune homme à moustache blonde l’observait. Il avait la main droite plongée dans la poche de son pantalon, ce qui faisait paraître l’épaule gauche plus basse que l’autre ; cette particularité sembla familière à la mère. Mais l’homme lui tourna le dos, et, préoccupée par ses souvenirs, elle l’oublia aussitôt.

 

Un instant après, son oreille saisit un fragment de conversation chuchoté :

 

— Celle-là ? À gauche ?

 

Quelqu’un répondit plus haut, joyeusement :

 

— Oui !

 

Elle regarda autour d’elle. L’homme aux épaules inégales était à côté d’elle et parlait à son voisin, un gaillard à barbe noire, chaussé de grandes bottes et vêtu d’un paletot court.

 

Elle tressaillit ; en même temps, le désir lui vint de parler des croyances de son fils. Elle aurait voulu entendre les objections qu’on pouvait lui faire, deviner la décision du tribunal d’après les propos de ceux qui l’entouraient.

 

— Est-ce donc ainsi qu’on juge ? commença-t-elle à mi-voix, avec prudence, en s’adressant à Sizov. Je ne comprends pas cela… Les juges essaient de savoir ce que chacun a fait, mais ils ne demandent pas pourquoi il l’a fait… Est-ce juste, dites ? Et ce sont tous des vieux ; pour juger des jeunes, il faut des jeunes…

 

— Oui, dit Sizov. Il nous est bien difficile de comprendre cette affaire… bien, bien difficile ! Et, pensif, il hocha la tête.

 

Le garde ouvrit la porte de la salle en criant :

 

— Parents… entrez ! Montrez vos cartes !…

 

Une voix maussade dit lentement :

 

— Des cartes… comme au cirque…

 

On sentait maintenant une irritation générale et sourde, une vague colère ; les curieux manifestaient plus de sans-gêne qu’auparavant, ils faisaient du bruit, discutaient avec les gardes.

 

 

 

 

 

 

XXIV

 

 

Sizov s’assit sur un banc en grommelant.

 

— Qu’as-tu ? demanda la mère.

 

— Rien ! Le peuple est bête… Il ne sait rien… il vit à tâtons…

 

Une sonnette résonna. Quelqu’un annonça avec indifférence :

 

— La cour !

 

De nouveau, tous se levèrent comme la première fois, les juges entrèrent dans le même ordre, ils s’assirent. Les accusés furent introduits.

 

— Attention ! chuchota Sizov, le procureur va parler…

 

La mère, tendant le cou, se pencha en avant de tout son corps et se figea dans l’attente de la chose terrible.

 

Debout, la tête tournée vers les juges, le procureur poussa un soupir et se mit à parler en agitant en l’air sa main droite. La mère ne comprit pas les premières paroles ; la voix était facile et épaisse, tantôt elle coulait vite, tantôt elle se ralentissait. Les mots s’étendaient, volaient, tourbillonnaient telle une volée de mouches noires sur un morceau de sucre. Mais Pélaguée ne voyait en eux rien de menaçant ni de terrible. Froids comme la neige, gris comme la cendre, ils s’égrenaient et remplissaient la salle de quelque chose d’ennuyeux, d’horripilant comme une poussière fine et sèche. Ce discours abondant en mots et pauvre en idées n’arrivait sans doute pas jusqu’à Pavel et ses camarades, qui ne s’en inquiétaient absolument pas et continuaient à converser paisiblement entre eux ; tantôt ils souriaient, tantôt ils se renfrognaient pour dissimuler leurs sourires.

 

— Il ment ! chuchota Sizov.

 

La mère n’aurait pu dire si c’était vrai. Elle écoutait le procureur, comprenait qu’il accusait tout le monde, sans prendre personne à partie directement. En citant Pavel, il se mettait à parler de Fédia ; puis quand il les avait unis, il leur adjoignait Boukine ; on eût dit qu’il mettait tous les accusés dans le même sac et les y enfermait en les serrant les uns contre les autres. Mais le sens extérieur de ses paroles ne satisfaisait pas la mère ; il ne la troublait ni ne la touchait ; pourtant, elle attendait toujours la chose terrible et la cherchait obstinément sous ces paroles, sur le visage du procureur, dans ses yeux, dans sa voix, dans sa main blanche qu’il balançait lentement en l’air. Elle sentait qu’elle était là, cette chose effrayante, indéfinissable et insaisissable ; de nouveau son cœur se serra.

 

Elle regarda les jurés : ce discours les ennuyait visiblement. Les visages jaunes, gris, inanimés, n’avaient aucune expression, faisaient des taches cadavériques et immobiles. Ces faces d’une bouffissure maladive ou trop maigres, ternissaient de plus en plus dans la lassitude qui envahissait la salle. Le président ne faisait pas un mouvement, figé dans une attitude raide ; parfois les taches grises derrière les verres de ses lunettes fondaient sur le visage. Devant cette indifférence glaciale, cette froideur veule, la mère se demandait avec angoisse :

 

— Est-ce qu’on juge vraiment ?

 

Soudain, le réquisitoire du procureur s’interrompit comme à l’improviste, le magistrat s’inclina devant les juges et s’assit en se frottant les mains. Le maréchal de la noblesse lui fit un signe de tête en roulant les yeux. Le maire lui tendit la main et le syndic contempla son ventre en souriant.

 

Mais on voyait que les juges n’étaient pas satisfaits du procureur, ils ne firent pas un mouvement.

 

— Chien galeux ! grommela Sizov.

 

— La parole… dit le petit vieillard en portant un papier à son visage, la parole est au défenseur de… Fédossiev, Markov, Zagarov…

 

L’avocat que la mère avait vu chez Nicolas, se leva. Il avait le visage large et l’air débonnaire ; ses petits yeux rayonnaient ; il semblait avoir sous ses sourcils roux deux pointes acérées qui coupaient quelque chose dans l’air, comme des ciseaux. Il se mit à parler sans se presser, d’une voix sonore et nette ; mais la mère ne put l’écouter, Sizov lui chuchota à l’oreille :

 

— Tu as compris ce qu’il dit ? Il dit que ce sont des fous, des mauvais garnements à l’humeur batailleuse. C’est de Fédia qu’il veut parler !

 

Elle ne répondit pas, accablée par cette cruelle déception.

 

Son humiliation augmentait, lui oppressait l’âme. Maintenant, elle comprit pourquoi elle attendait la justice, pourquoi elle pensait assister à une discussion loyale et sévère entre la vérité de son fils et celle des juges. Elle se figurait que les juges interrogeraient Pavel longuement et avec attention sur sa vie ; qu’ils examineraient de leurs yeux perspicaces toutes les pensées et les actions de son fils, toutes ses journées ; et, quand ils verraient sa droiture, qu’ils diraient d’une voix forte : Cet homme a raison.

 

Mais il ne se passait rien de pareil ; il semblait que les accusés et les juges fussent à cent lieues les uns des autres et s’ignorassent mutuellement. Fatiguée par la tension de l’expectative, Pélaguée ne suivait plus les débats ; elle pensait, offensée :

 

— Est-ce ainsi qu’on juge ? Le jugement…

 

Et ce mot lui sembla vide et sonore ; il résonnait comme un vase d’argile fêlé.

 

— C’est bien fait ! chuchota Sizov en approuvant de la tête…

 

— On dirait qu’ils sont morts, les juges ! soupira la mère.

 

— Ils se ranimeront !

 

En les regardant elle vit, en effet, sur leurs visages une ombre d’inquiétude. C’était un autre avocat qui parlait, un petit homme à la physionomie pointue, pâle et ironique. Les juges l’interrompirent.

 

Le procureur se leva brusquement, d’une voix rapide et irritée, il prononça le mot de procès-verbal et conféra avec le petit vieillard. L’avocat les écoutait, la tête respectueusement inclinée ; puis il reprit la parole.

 

— Épluche ! épluche ! conseilla Sizov. Cherche donc où est l’âme !…

 

Dans la salle, l’animation croissait ; un emportement belliqueux se faisait jour. L’avocat attaquait les juges de toutes parts, il piquait leur vieil épiderme par des mots caustiques. Les juges semblèrent se serrer plus étroitement les uns contre les autres, se gonfler et s’élargir, pour résister aux chiquenaudes de toute la masse de leur corps mou et effondré. La mère les considérait ; ils paraissaient s’enfler toujours davantage, comme s’ils craignaient que les coups de l’avocat ne fissent résonner dans leur poitrine un écho qui troublerait leur indifférence.

 

Pavel se leva, et soudain le silence se fit. La mère se pencha en avant de tout son corps. Pavel dit avec calme :

 

— Étant l’homme d’un parti, je ne reconnais que le tribunal de mon parti ; je ne parle pas pour me défendre, mais pour satisfaire le désir de ceux de mes camarades qui n’ont pas voulu non plus de défenseur… Je veux essayer de vous expliquer ce que vous n’avez pas compris… Le procureur a qualifié notre sortie sous l’étendard de la démocratie socialiste de révolte contre les autorités suprêmes et a constamment parlé de nous comme de révoltés contre le tsar. Je dois déclarer que pour nous le tsar n’est pas toute la chaîne qui lie le corps du pays ; ce n’est que le premier anneau dont nous devons libérer le peuple…

 

Le silence était devenu plus profond encore au son de cette voix ferme ; la salle semblait s’élargir et Pavel reculer loin de l’auditoire ; il était devenu plus lumineux, plus en relief. La mère fut envahie par une sensation de froid.

 

Les juges s’agitèrent lourdement et avec inquiétude. Le maréchal de la noblesse chuchota quelques mots au juge nonchalant ; celui-ci branla la tête et s’adressa au petit vieillard, auquel le juge à l’air souffrant parlait à l’oreille, de l’autre côté. Le président, vacillant de droite à gauche dans son fauteuil, dit quelque chose à Pavel, mais sa voix se fondit dans le cours large et égal de l’exposé du jeune homme.

 

— Nous sommes des socialistes. Cela signifie que nous sommes les ennemis de la propriété particulière, qui désunit les hommes, les arme les uns contre les autres et crée une rivalité d’intérêts inconciliables, qui ment en essayant de dissimuler ou de justifier cette hostilité, et pervertit tous les hommes par le mensonge, l’hypocrisie et la haine… Nous estimons que la société qui considère l’homme uniquement comme un moyen de s’enrichir est anti-humaine, qu’elle nous est hostile ; nous ne pouvons accepter sa morale à double face, son cynisme éhonté et la cruauté avec laquelle elle traite les individualités qui lui sont opposées ; nous voulons lutter et nous lutterons contre toutes les formes d’asservissement physique et moral de l’homme employées par cette société, contre toutes les méthodes qui fractionnent l’homme au profit de la cupidité… Nous, les ouvriers, nous sommes ceux dont le travail crée tout, depuis les machines gigantesques jusqu’aux jouets des enfants. Et nous sommes privés du droit de lutter pour notre dignité humaine ; chacun s’arroge le droit de nous transformer en instruments pour atteindre son but ; nous voulons avoir assez de liberté pour qu’il nous soit possible, avec le temps, de conquérir le pouvoir. Le pouvoir au peuple !…

 

Pavel sourit et se passa lentement la main dans les cheveux ; le feu de ses yeux bleus brûla avec plus d’éclat.

 

— Je vous en prie… parlez de l’affaire ! dit le président d’une voix nette et forte.

 

Il se tournait vers Pavel de toute sa poitrine et le regardait ; il sembla à la mère que son œil gauche et terne avait une lueur avide et mauvaise. Tous les juges avaient le regard fixé sur le jeune homme ; leurs yeux semblaient se coller à lui, s’attacher à son corps pour en sucer le sang et ranimer leurs membres usés. Pavel, ferme et résolu, tendit le bras vers eux et continua d’une voix distincte :

 

— Nous sommes des révolutionnaires et nous le serons tant que les uns ne feront qu’opprimer les autres. Nous lutterons contre la société dont on vous a ordonné de défendre les intérêts ; la réconciliation ne sera possible entre nous que lorsque nous vaincrons. Car c’est nous qui vaincrons, nous, les opprimés ! Vos mandataires ne sont pas du tout aussi forts qu’ils le croient. Ces richesses qu’ils ont amassées et qu’ils protègent en sacrifiant des millions d’êtres malheureux, cette force qui leur donne du pouvoir sur nous, font naître parmi eux des flottements hostiles et les ruinent physiquement et moralement. La défense de votre pouvoir exige une tension d’esprit constante ; et en réalité, vous, nos maîtres, vous êtes tous plus esclaves que nous, ce sont vos esprits qui sont asservis, tandis que nous, nous ne sommes asservis que physiquement. Vous ne pouvez pas vous affranchir du joug des préjugés et des habitudes qui vous tue moralement ; nous, rien ne nous empêche d’être intérieurement libres. Et notre conscience grandit, elle se développe sans s’arrêter ; elle s’enflamme toujours plus et entraîne après elle les meilleurs éléments, moralement sains, même ceux de votre milieu… Voyez plutôt, vous n’avez déjà plus personne qui puisse lutter au nom de votre puissance avec des pensées ; vous avez déjà épuisé tous les arguments capables de vous protéger contre l’assaut de la justice historique ; vous ne pouvez plus rien créer de neuf dans le domaine intellectuel ; vous êtes stériles en esprit. Nos idées, à nous, se développent avec une force croissante ; elles pénètrent dans les masses populaires et les organisent en vue de la lutte pour la liberté, lutte acharnée, lutte implacable. Il vous sera impossible d’arrêter ce mouvement, sinon en vous servant de la cruauté et du cynisme. Mais le cynisme est évident et la cruauté irrite le peuple. Les mains que vous employez aujourd’hui pour nous étrangler, serreront demain nos mains en une étreinte fraternelle. Votre énergie, c’est l’énergie mécanique produite par l’augmentation de l’or ; elle vous unit en groupes destinés à s’engloutir mutuellement. Notre énergie à nous, c’est la force vivante et sans cesse croissante du sentiment de solidarité qui unit tous les opprimés. Tout ce que vous faites est criminel, car vous ne pensez qu’à asservir l’homme ; notre travail à nous affranchit le monde des monstres et des fantômes, créés par votre mensonge, votre cupidité, votre haine. Bientôt, la masse de nos ouvriers et de nos paysans sera libre et créera un monde libre, harmonieux et immense. Et cela sera !

 

Pavel se tut un instant, puis il répéta avec plus de force encore :

 

— Cela sera !

 

Les juges chuchotaient avec des grimaces bizarres, sans détacher leurs yeux de Pavel. La mère se disait qu’ils salissaient par leurs regards le corps souple de son fils, dont ils enviaient la santé, la force et la fraîcheur. Les prévenus avaient écouté avec attention les paroles de leur camarade ; leurs visages avaient pâli, mais une flamme joyeuse étincelait dans leurs yeux. La mère avait dévoré les paroles de son fils, elles se gravaient dans sa mémoire.

 

À plusieurs reprises, le petit vieillard interrompit Pavel, lui expliquant on ne sait quoi ; il eut même une fois un sourire triste. Pavel l’écoutait en silence et reprenait la parole d’une voix sévère, mais tranquille : il forçait l’attention. Cela dura longtemps ; enfin, le président cria quelques paroles en tendant le bras vers le jeune homme. Celui-ci répondit d’une voix légèrement ironique :

 

— Je conclus. Je ne voulais pas vous offenser personnellement ; au contraire, assistant par force à cette comédie que vous appelez un jugement, j’éprouve presque de la compassion pour vous. Malgré tout, vous êtes des hommes et nous sommes toujours humiliés de voir des gens s’abaisser d’une façon aussi vile, au service de la violence, perdre à un tel point la conscience de leur dignité humaine… même quand ils sont hostiles à nos desseins…

 

Il s’assit sans regarder les juges. La mère retint sa respiration pour considérer ceux dont dépendait le sort de son fils et attendit.

 

André, tout rayonnant, serra la main de Pavel avec vigueur, Samoïlov, Mazine, tous se tournèrent vers lui ; il sourit un peu embarrassé par l’enthousiasme de ses camarades, regarda le banc où Pélaguée était assise et fit un signe de tête, comme pour demander :

 

— Est-ce bien ainsi ?

 

Elle lui répondit par un profond soupir de joie et tressaillit, inondée d’une ardente vague d’amour.

 

— Voilà… le jugement va commencer ! chuchota Sizov. Il les a bien arrangés, hein ?

 

Elle hocha la tête sans répondre, heureuse que son fils eût parlé avec tant de courage, peut-être encore plus heureuse qu’il eût fini. Son cerveau était martelé par une question :

 

— Mes enfants ! qu’allez-vous devenir maintenant ?

 

Ce que son fils avait dit n’était pas nouveau pour elle ; elle connaissait ses opinions ; mais c’était là, devant le tribunal, qu’elle avait éprouvé pour la première fois la force entraînante et étrange de ses théories. Le calme du jeune homme la frappait ; dans sa poitrine, le discours de Pavel se mêlait à la conviction ferme de la victoire et du bon droit de son fils, qui rayonnait en elle comme une étoile.

 

 

 

 

 

 

XXV

 

 

Elle pensait que les juges allaient se mettre à discuter durement avec lui, à lui répliquer avec colère, à exposer leurs arguments.

 

Mais voici qu’André se leva, il jeta un coup d’œil en dessous sur le tribunal et commença :

 

— Messieurs les défenseurs…

 

— C’est le tribunal qui est devant vous, et non pas la défense ! lui cria le juge malade, d’une voix forte et irritée.

 

La mère voyait d’après la physionomie d’André qu’il voulait plaisanter ; sa moustache tremblait ; il avait dans les yeux une expression féline et douce qu’elle connaissait bien. Il se frotta vigoureusement la tête de ses longues mains et poussa un soupir…

 

— Est-ce possible ? demanda-t-il en hochant la tête. Je croyais que ce n’était pas vrai, que vous étiez non pas des juges, mais seulement des défenseurs…

 

— Je vous prie de parler du fond de l’affaire ! fit le petit vieillard avec sécheresse.

 

— Du fond ? Bien. Je veux donc croire que vous êtes réellement des juges, c’est-à-dire des gens indépendants, loyaux…

 

— Le tribunal n’a pas besoin de votre opinion…

 

— Comment, il n’a pas besoin d’un pareil éloge ?… Hum !… Néanmoins, je continuerai… Vous êtes des hommes qui ne font aucune différence entre les amis et les ennemis, vous êtes des êtres libres. Ainsi, vous avez maintenant devant vous deux partis ; l’un se plaint d’avoir été pillé et battu, l’autre répond qu’il a le droit de piller et de battre, puisqu’il a un fusil…

 

— Avez-vous quelque chose à dire à propos de l’affaire ? demanda le petit vieillard en élevant la voix, et la main tremblante.

 

La mère était contente de voir cette irritation. Mais la manière d’agir d’André ne lui plaisait pas, elle ne s’accordait pas avec le discours de Pavel. Pélaguée aurait voulu qu’une discussion sérieuse et grave s’engageât.

 

Le Petit-Russien regarda le vieillard sans répondre, puis il dit gravement :

 

— De l’affaire ?… Pourquoi vous en parlerais-je ? Mon camarade vous a dit ce que vous deviez savoir. Le reste, d’autres vous le diront, quand le moment sera venu…

 

Le petit vieillard se souleva de son siège et déclara :

 

— Je vous retire la parole !… Grégoire Samoïlov…

 

Les lèvres serrées avec force, le Petit-Russien se laissa paresseusement tomber sur le banc ; à côté de lui, Samoïlov se leva en secouant ses boucles…

 

— Le procureur a dit que nous étions des sauvages, des ennemis du progrès…

 

— Ne parlez que de ce qui a trait à votre affaire !

 

— Mais c’est ce que je fais… Il n’y a rien dont les honnêtes gens doivent se désintéresser… Et je vous prie de ne pas m’interrompre… Je vous le demande ; quel est donc le degré de votre culture ?

 

— Nous ne sommes pas ici pour discuter avec vous ! Revenons à l’affaire ! dit le vieillard en montrant les dents.

 

Les plaisanteries d’André avaient visiblement agacé les juges et comme effacé quelque chose en eux. Sur leurs visages gris, des taches rouges apparaissaient et des étincelles froides et vertes brillaient dans leurs yeux. Le discours de Pavel les avait irrités, mais son ton énergique avait réprimé leur colère et forcé leur respect. Le Petit-Russien avait anéanti cette retenue et mis à nu sans effort ce qu’elle dissimulait. Les traits crispés, ils chuchotaient entre eux ; leurs gestes devenaient plus précipités et trahissaient leur rage.

 

— Vous élevez des espions, vous pervertissez les femmes et les jeunes filles, vous placez l’homme dans la situation d’un voleur et d’un assassin, vous l’empoisonnez avec de l’eau-de-vie, vous le faites pourrir dans vos prisons… Les guerres internationales, le mensonge, la débauche, l’abrutissement de toute la nation, voilà votre civilisation ! Oui, nous sommes les ennemis de cette civilisation-là !

 

— Je vous prie… cria le petit vieillard en hochant le menton.

 

Samoïlov, tout rouge, les yeux étincelants, cria encore plus fort que lui.

 

— Mais nous aimons et respectons l’autre civilisation, celle dont les créateurs ont été mis en prison ou rendus fous par vous…

 

— Je vous retire la parole !… Fédia Mazine !

 

Le petit jeune homme se leva brusquement, comme une alène sortant d’un trou, et s’écria d’une voix saccadée :

 

— Je… je le jure !… je le sais, vous me condamnerez…

 

Il suffoqua et pâlit ; on ne voyait plus que les yeux sur son visage ; il ajouta, le bras tendu :

 

— Parole d’honneur ! Envoyez-moi où vous voudrez, je m’enfuirai ! je reviendrai… je travaillerai toujours à la cause du peuple… pour la liberté du pays… toute ma vie ! Parole d’honneur !…

 

Sizov poussa un petit cri. Tous les assistants, soulevés par une vague d’excitation, remuaient avec un bruit sourd et étrange. Une femme pleurait ; quelqu’un toussait et suffoquait. Les gendarmes considéraient les prévenus avec un étonnement stupide et jetaient des coups d’œil furieux sur la foule. Les juges se démenèrent, le vieillard cria :

 

— Goussev Ivan !

 

— Je ne parlerai pas !

 

— Goussev Vassili !

 

— Je ne veux pas parler !

 

— Boukine Sédor !

 

Blond et comme décoloré, il se leva lourdement et dit avec lenteur en secouant la tête :

 

— Vous devriez avoir honte !… Moi qui ne suis qu’un homme ignorant, je comprends pourtant ce que c’est que la justice !

 

Il leva le bras au-dessus de sa tête et se tut, les paupières à demi baissées, comme s’il regardait quelque chose au loin.

 

— Que dites-vous ? s’écria le vieillard avec un étonnement exaspéré, et en s’adossant au fauteuil.

 

— Ah ! vous…

 

Boukine se laissa tomber sur le banc d’un air morne. Il y avait dans ses paroles dénuées de sens, quelque chose d’immense et d’important en même temps qu’un blâme attristé et naïf. Tout le monde en eut l’impression, les juges eux-mêmes prêtèrent l’oreille, comme pour saisir un écho plus net que ce discours. Dans les bancs réservés au public, tout se tut, on n’entendit vibrer qu’un léger bruit de pleurs. Puis le procureur sourit en haussant les épaules ; le maréchal de la noblesse toussa ; de nouveau des chuchotements résonnèrent dans la salle et s’élevèrent en serpentant.

 

La mère se pencha vers Sizov et lui demanda :

 

— Les juges parleront-ils ?

 

— Non… tout est fini… il faut encore rendre le verdict.

 

— Plus rien d’autre ?

 

— Non !

 

Elle ne le crut pas. La mère de Samoïlov s’agitait anxieusement sur le banc, poussant Pélaguée du coude et de l’épaule, et demandant à voix basse à son mari :

 

— Mais comment ! Est-ce possible ?

 

— Tu le vois !

 

— Qu’est-ce qu’on lui fera, à notre fils ?

 

— Tais-toi… laisse-moi…

 

On sentait que, dans le public, il y avait quelque chose de brisé, d’anéanti, de changé. Les yeux aveugles cillaient comme si un foyer ardent s’était enflammé devant eux. Sans comprendre le grand sentiment qui venait de naître en eux brusquement, les curieux se hâtaient de le fragmenter en sensations évidentes, accessibles et futiles. Le frère de Boukine disait à mi-voix, sans se gêner :

 

— Pardon !… Pourquoi ne les laisse-t-on pas parler ? Le procureur a dit tout ce qu’il a voulu, aussi longtemps qu’il a voulu !

 

Près du banc se tenait un factionnaire, qui murmurait en agitant le bras !

 

— Silence ! Silence !

 

Le père Samoïlov se rejeta en arrière, et, protégé par le dos de sa femme, continua à prononcer d’une voix sourde des paroles saccadées :

 

— Évidemment… admettons qu’ils sont coupables… Il faut les laisser s’expliquer… Contre qui ont-ils marché ? Contre tout… J’aimerais comprendre… cela m’intéresse aussi… Où est la vérité ? Je voudrais comprendre… il faut les laisser s’expliquer…

 

— Silence ! s’exclama le factionnaire en le menaçant du doigt.

 

Sizov hochait la tête d’un air morne.

 

La mère ne quittait pas les juges des yeux ; elle voyait leur excitation croissante, ils parlaient entre eux, mais elle ne pouvait comprendre ce qu’ils disaient. Le bruit froid et glissant de leurs voix frôlait son visage, faisait trembler ses joues et provoquait dans sa bouche une sensation désagréable. Il lui semblait qu’ils parlaient tous du corps de son fils et de ses camarades, de ces corps robustes et nus, de leurs muscles et de leurs membres pleins de sang vermeil, de force vivante. Ces corps devaient exciter en eux une envie impuissante et mauvaise, une avidité ardente d’épuisés et de malades. Ils claquaient des lèvres et regrettaient de ne pas avoir ces muscles, capables de travailler et d’enrichir, de jouir et de créer. Maintenant ces corps sortaient de la circulation active de la vie, ils renonçaient à elle, on ne pourrait plus les posséder, profiter de leur force, ni les engloutir. Et c’était pourquoi ces jeunes gens inspiraient aux vieux juges l’animosité vindicative et désolée d’un fauve affaibli qui voit de la chair fraîche, mais n’a plus l’énergie de s’en emparer.

 

Et plus la mère regardait les juges, plus cette pensée grossière et bizarre s’accentuait. Il lui semblait qu’ils ne dissimulaient pas leur rapacité ni leur rage d’affamés capables jadis de manger beaucoup. Elle, la femme et la mère, à laquelle le corps de son fils avait toujours et malgré tout été plus cher que son âme, était épouvantée par les regards éteints qui glissaient sur le visage de son fils, tâtaient la poitrine, les épaules, les bras, se frottaient à la peau brûlante comme pour chercher la possibilité de se ranimer, de réchauffer le sang de leurs veines durcies, de leurs muscles usés d’hommes presque morts. Il semblait à Pélaguée que son enfant sentait ces attouchements moites, et qu’il la regardait en frémissant.

 

Le jeune homme fixait sur sa mère ses yeux un peu fatigués, calmes et affectueux. Par moments, il lui souriait et hochait la tête.

 

— Je serai bientôt libre ! disait ce sourire qui caressait le cœur de Pélaguée.

 

Soudain, les juges se levèrent tous à la fois ; la mère suivit instinctivement leur mouvement.

 

— Ils s’en vont ! dit Sizov.

 

— Pour les condamner ? demanda la mère.

 

— Oui…

 

Sa tension d’esprit se dissipa soudain ; une lassitude accablante envahit tout son corps ; sur son front, des gouttes de sueur perlèrent. Un sentiment de déception cruelle et d’humiliation impuissante jaillit dans son cœur et se transforma rapidement en un accablant mépris pour les juges et pour leur jugement. Une douleur la saisit aux tempes ; elle se frotta le front de la paume de la main, regarda autour d’elle : les parents des prévenus s’approchaient du grillage, la salle se remplissait d’un bruit sourd de conversations. Elle s’avança aussi vers Pavel ; après lui avoir serré la main, elle commença à pleurer, pleine à la fois de chagrin et de joie. Pavel lui dit des paroles caressantes ; André riait et plaisantait.

 

Toutes les femmes pleuraient, plutôt par habitude que par chagrin. On n’éprouvait pas cette douleur qui abasourdit par un coup stupide, asséné brusquement sur la tête. On avait conscience de la triste nécessité de quitter ses enfants ; mais cette douleur se confondait et se noyait dans les impressions que faisait naître cette journée. Les parents regardaient leurs fils avec un sentiment où la méfiance que leur inspirait la jeunesse et la conscience de leur propre supériorité se mêlaient étrangement à une sorte de respect pour les enfants. Tout en se demandant avec tristesse comment ils allaient vivre maintenant, les vieux regardaient avec curiosité cette nouvelle génération qui discutait audacieusement la possibilité d’une vie autre et meilleure. Ils ne savaient pas exprimer leurs sentiments, ils n’en avaient pas l’habitude ; les paroles s’échappaient avec abondance des bouches, mais on ne parlait que de choses ordinaires, de vêtements et de linge, des soins à prendre ; on conseillait aux condamnés de ne pas irriter inutilement les supérieurs.

 

— Tout le monde se lasse ! dit Samoïlov à son fils. Nous aussi bien qu’eux !

 

L’aîné des Boukine agitait la main et exhortait le cadet :

 

— Voilà leur justice ! Il est pénible de l’accepter !…

 

Le jeune homme répondit :

 

— Tu soigneras bien le sansonnet !… Je l’aimais tant !

 

— Il sera encore là quand tu reviendras !

 

Sizov tenait son neveu par la main et disait lentement :

 

— Ainsi, c’est comme ça que tu as fait… Fédia… C’est comme ça !…

 

Fédia se pencha et lui chuchote quelque chose à l’oreille avec un sourire rusé. Le soldat qui était à côté d’eux sourit aussi, mais il reprit aussitôt un air grave et grommela.

 

Comme les autres, la mère parlait de linge et de santé, tandis que dans son cœur les questions se pressaient, relatives à Pavel, à Sachenka, à elle-même. Et sous ses paroles se développait lentement le sentiment de l’amour immense qu’elle portait à son fils, le désir de lui plaire, d’être proche de son cœur. L’attente de la chose terrible avait disparu, ne laissant après elle qu’un frisson désagréable, quand Pélaguée se représentait les juges.

 

Elle sentait naître en elle une grande joie lumineuse mais elle ne la comprenait pas et en était troublée. Elle vit que le Petit-Russien causait avec chacun, et, comprenant qu’il avait plus besoin que Pavel d’un mot affectueux, elle lui dit :

 

— Il ne me plaît pas, ce jugement !

 

— Pourquoi, petite mère ? s’écria André. C’est un vieux moulin, mais il n’est pas désœuvré…

 

— Ce n’est pas effrayant… et c’est incompréhensible, on ne recherche pas la vérité, dit-elle avec hésitation.

 

— Oh ! C’est cela que vous vouliez ? s’écria André. Mais croyez-vous qu’on s’occupe de la vérité, ici ?

 

Pélaguée poussa un soupir :

 

— Je pensais que ce serait terrible… plus terrible qu’à l’église… qu’on célébrerait le culte de la vérité…

 

— Mère, nous savons où on révère la vérité ! dit Pavel à voix basse, et comme s’il lui eût demandé quelque chose.

 

— Vous le savez, aussi, petite mère ! ajouta le Petit-Russien.

 

— La cour !

 

Tous se précipitèrent à leur place.

 

Une main appuyée à la table, le président cacha son visage derrière un papier et se mit à lire d’une voix bourdonnante et faible :

 

« Le tribunal… après en avoir délibéré… »

 

— C’est la condamnation ! dit Sizov, en prêtant l’oreille.

 

Le silence se fit. Tout le monde s’était levé, les yeux fixés sur le petit vieillard. Sec et droit, il ressemblait à un bâton sur lequel une main invisible se fût appuyée. Les juges étaient debout aussi ; le syndic du bailliage, la tête penchée sur l’épaule, dirigeait ses yeux au plafond ; le maire croisait les bras sur sa poitrine ; le maréchal de la noblesse se caressait la barbe. Le juge à l’air souffrant, son collègue ventru et le procureur regardaient du côté des prévenus. Derrière les juges, au-dessus de leurs têtes, le tsar apparaissait en uniforme rouge ; un insecte rampait sur son visage blanc et indifférent ; une toile d’araignée tremblait.

 

« … Sont condamnés à la déportation en Sibérie… »

 

— La déportation ! dit Sizov en poussant un soupir de soulagement. Enfin, c’est passé, Dieu merci ! On parlait des travaux forcés. Ce n’est pas si terrible, mère, ce n’est rien !

 

— Je le savais, dit Pélaguée d’une voix basse.

 

— Tout de même… Maintenant, c’est certain… Va donc savoir, avec ces juges !

 

Il se tourna vers les condamnés qu’on emmenait déjà, et dit à haute voix :

 

— Au revoir, Fédia !… Au revoir, vous tous ! Que Dieu vous aide !

 

La mère fit un signe de tête à Pavel et à ses camarades. Elle aurait voulu pleurer, mais une sorte de honte la retint.

 

 

 

 

 

 

XXVI

 

 

En sortant du tribunal, la mère fut tout étonnée de voir que la nuit était déjà tombée sur la ville ; dans les rues, les réverbères étaient allumés ; les étoiles scintillaient au ciel. Aux alentours du palais de justice, les gens se rassemblaient en petits groupes ; dans l’air glacé, la neige grinçait sous les pas ; des voix jeunes s’interrompaient mutuellement. Un homme coiffé d’un capuchon gris s’approcha de Sizov et demanda d’une voix rapide :

 

― Quelle sentence ?

 

― La déportation.

 

― Pour tous ?

 

― Pour tous…

 

L’homme s’éloigna.

 

― Tu vois ! dit Sizov à la mère, ça les intéresse…

 

Soudain, ils furent entourés par une dizaine de jeunes gens et de jeunes filles ; les exclamations se mirent à pleuvoir, attirant d’autres personnes dans le groupe. Sizov et la mère s’arrêtèrent. On voulait connaître le verdict, savoir comment les prévenus s’étaient comportés, qui avait prononcé un discours et sur quel sujet ; dans toutes ces questions tintait la même note de curiosité avide et sincère.

 

― C’est la mère de Pavel Vlassov ! cria quelqu’un.

 

Brusquement, tous se turent.

 

― Permettez-moi de vous serrer la main !

 

Une main ferme s’empara avec vigueur de celle de Pélaguée. La voix continua, tremblante d’émotion :

 

― Votre fils sera un exemple de courage pour nous tous !

 

― Vive l’ouvrier russe ! cria une voix vibrante.

 

― Vive la révolution !

 

― À bas l’autocratie !

 

Les exclamations se multipliaient, toujours plus violentes ; elles éclataient, se croisaient ; les gens accouraient de toutes parts et se pressaient autour de Sizov et de Pélaguée. Les coups de sifflet des agents de police fendirent l’air, mais sans parvenir à dominer la rumeur. Le vieillard riait. Quant à la mère, il lui semblait que tout cela était un beau rêve. Elle souriait, serrait des mains, saluait ; des larmes de bonheur lui serraient la gorge ; ses jambes fléchissaient de fatigue ; mais son cœur, plein d’une joie triomphante, reflétait les impressions comme le clair miroir d’un lac.

 

Tout près d’elle, une voix nette s’écria d’un ton énervé :

 

― Camarades ! amis ! Le monstre qui dévore le peuple russe a de nouveau satisfait aujourd’hui ses appétits…

 

― Allons-nous-en, mère ! dit Sizov.

 

Au même instant, Sachenka surgit. Elle prit la mère par le bras et l’entraîna sur l’autre trottoir en disant :

 

― Venez… peut-être la police va-t-elle se jeter sur la foule pour nous battre… Ou bien, il y aura des arrestations. Eh bien ? C’est la déportation ? En Sibérie ?

 

― Oui, oui !…

 

― Et lui, qu’a-t-il fait ? Il a parlé ? Je le sais déjà, d’ailleurs. Il est plus fort et plus simple que tous les autres… et plus sévère aussi, c’est vrai. Il est tendre et sensible, mais il se gêne de manifester ses sentiments… Il est ferme, et droit comme la vérité elle-même… Il est grand, et en lui, il y a tout… tout ! Mais dans bien des cas, il se comprime lui-même… de peur de n’être pas tout à la cause du peuple… je le sais bien !…

 

Ces paroles d’amour s’exhalant en un chuchotement passionné calmèrent Pélaguée et ranimèrent ses forces défaillantes.

 

― Quand irez-vous le rejoindre ? demanda-t-elle à la jeune fille, d’une voix basse et affectueuse en l’attirant à elle. Sachenka répondit, le regard fixé devant elle avec assurance :

 

― Aussitôt que j’aurai trouvé quelqu’un qui se charge de mon ouvrage ! Car mon tour viendra bientôt de passer en jugement… On m’enverra aussi en Sibérie… Je dirai alors que je désire être exilée au même endroit que lui…

 

Derrière les deux femmes résonna la voix de Sizov.

 

― Vous le saluerez de ma part !… Je m’appelle Sizov… Il me connaît… je suis l’oncle de Fédia Mazine…

 

Sachenka s’arrêta, se tourna et lui tendit la main.

 

― Je connais Fédia. Mon nom est Sachenka.

 

― Et votre nom de famille ?

 

Elle lui jeta un coup d’œil et répondit :

 

― Je n’ai pas de famille, je n’ai plus de père.

 

― Il est mort ?

 

― Non, il est vivant ! déclara-t-elle avec excitation. (Et quelque chose d’obstiné, d’opiniâtre, résonna dans sa voix et apparut sur ses traits.) C’est un propriétaire foncier, il est chef de district ; maintenant, il vole les paysans… et les bat !

 

― Ah ! dit Sizov d’un ton traînant ; et après un silence, il reprit, en examinant la jeune fille du coin de l’œil :

 

― Eh bien, adieu, mère ! Je vais par ici… viens donc prendre le thé et bavarder… quand tu voudras… Au revoir mademoiselle… vous êtes bien dure pour votre père… Bien entendu, c’est votre affaire…

 

― Si votre fils était un homme de rien, nuisible aux autres, le diriez-vous ? s’écria Sachenka avec passion.

 

― Oui, je le dirais, répondit le vieillard, après un instant d’hésitation.

 

― Par conséquent la vérité vous serait plus chère que votre fils ; et pour moi, elle m’est plus chère que mon père…

 

Sizov hocha la tête, puis dit avec un soupir :

 

― Ah ! vous êtes rusée ? si vous avez ainsi réponse à tout, les vieux seront bientôt vaincus… vous savez attaquer… Au revoir, je vous souhaite tout le bien possible… Mais soyez un peu plus tendre pour les gens, hein ! Que Dieu soit avec vous ! Adieu, Pélaguée ! Si tu vois Pavel, dis-lui que j’ai entendu son discours… je n’ai pas tout compris… il m’a même fait peur par moments, mais ce qu’il a dit est vrai !

 

Il souleva sa casquette et disparut sans se hâter au coin de la rue.

 

― Ce doit être un brave homme ! observa Sachenka, en le suivant d’un regard souriant.

 

Il sembla à la mère que le visage de la jeune fille avait une expression plus douce et meilleure que de coutume…

 

Arrivées à la maison, elles s’assirent sur le canapé, serrées l’une contre l’autre ; la mère parla de nouveau du projet de Sachenka. Ses sourcils épais levés, d’un air pensif, la jeune fille regardait au loin de ses grands yeux rêveurs ; une méditation paisible se lisait sur son visage pâle.

 

― Plus tard, quand vous aurez des enfants, je viendrai aussi, pour les soigner. Et nous ne vivrons pas plus mal là-bas qu’ici… Pavel trouvera de l’ouvrage, il est très habile.

 

Tout en examinant la mère d’un œil scrutateur, Sachenka demanda :

 

― Vous n’avez pas envie d’aller le rejoindre tout de suite ?

 

Pélaguée répondit avec un soupir :

 

― À quoi bon ? Je le gênerais seulement, au cas où il voudrait s’enfuir. Et puis, il ne le permettrait pas…

 

Sachenka murmura :

 

― Non, en effet…

 

― De plus, j’ai du travail, ajouta la mère avec un peu de fierté.

 

― Oui, c’est vrai ! répliqua Sachenka pensive. Et c’est très bien…

 

Elle tressaillit soudain, comme si elle se fût débarrassée on ne sait de quel fardeau ; puis, elle dit simplement à mi-voix :

 

― Il ne se fixera pas en Sibérie… Il s’évadera… c’est certain…

 

― Mais… alors, que deviendrez-vous ? Et l’enfant, s’il y en a un ?

 

― Je ne sais pas. Nous verrons. Il ne faudra pas qu’il s’inquiète de moi. Il sera libre de faire ce qu’il voudra, à n’importe quel moment, je ne suis que sa camarade… Je le sais, il me sera terrible de le quitter… mais, je saurai me résigner… Je ne le gênerai en rien, non !

 

La mère sentit que Sachenka était capable d’exécuter ce qu’elle disait. Pleine de pitié pour la jeune fille, elle la prit dans ses bras :

 

― Ma chérie… vous aurez bien à souffrir… dit-elle.

 

Sachenka sourit doucement ; elle se serra contre Pélaguée de tout son corps ; une rougeur monta à ses joues.

 

― C’est encore bien lointain… mais ne croyez pas que ce soit un sacrifice pénible pour moi… je sais ce que je fais, je sais sur quoi je puis compter… je serai heureuse s’il est heureux avec moi… Mon désir, mon devoir, c’est d’augmenter son énergie, de lui donner tout le bonheur qu’il est en mon pouvoir de lui donner, beaucoup de bonheur ! Je l’aime beaucoup… et lui m’aime, je le sais ! Nous échangerons nos sentiments, nous nous enrichirons mutuellement autant que nous le pourrons ; et s’il le faut, nous nous quitterons en bons amis…

 

Avec un sourire heureux, la mère dit lentement :

 

― J’irai vous rejoindre… peut-être m’exilera-t-on aussi…

 

Longtemps, les deux femmes étroitement enlacées et sans parler songèrent à celui qu’elles aimaient… Le silence, la tristesse, une douceur tiède les enveloppaient…

 

Nicolas arriva, fatigué.

 

― Sachenka, allez-vous-en, avant qu’il soit trop tard ! dit-il rapidement en se dévêtant. Depuis ce matin, deux espions me suivent si ouvertement que cela sent l’arrestation… j’ai un pressentiment… Un malheur doit être arrivé quelque part… À propos, voilà le discours de Pavel… on a décidé de l’imprimer… Portez-le à Lioudmila, suppliez-la de le composer le plus vite possible… Pavel a très bien parlé, mère !… Prenez garde aux espions, Sachenka ! Attendez, emportez aussi ces papiers… donnez-les au docteur, par exemple…

 

Tout en parlant, il frottait avec vigueur l’une contre l’autre ses mains glacées ; puis, s’approchant de la table, il ouvrit les tiroirs d’où il sortit les documents ; à la hâte, il les feuilleta, déchira les uns, empila les autres, tout soucieux et ébouriffé.

 

― Il n’y a pourtant pas longtemps que j’ai trié tout cela et voyez quel énorme paquet j’ai de nouveau ! Diable ! Mère, il vaudrait peut-être mieux que vous ne couchiez pas ici, qu’en pensez-vous ? Il est assez ennuyeux d’assister à cette comédie, les gendarmes sont capables de vous emmener aussi… et il faut absolument que vous alliez à la campagne pour répandre le discours de Pavel…

 

― Allons donc, pourquoi m’arrêterait-on ? dit la mère. Et peut-être vous trompez-vous, ils ne viendront pas…

 

Nicolas répliqua avec assurance en agitant la main :

 

― J’ai le flair pour cela… De plus, vous pourriez aider Lioudmila ! Allez-vous-en avant qu’il soit trop tard…

 

Heureuse à l’idée de coopérer à l’impression du discours de son fils, Pélaguée répondit :

 

― S’il en est ainsi, je m’en vais… Seulement, ce n’est pas parce que j’ai peur…

 

Et, à son propre étonnement, elle ajouta, d’une voix basse, mais ferme :

 

― Maintenant, je n’ai peur de rien… Dieu merci ! Maintenant, je sais déjà…

 

― À merveille ! s’écria Nicolas, sans la regarder. Ah ! dites-moi où sont mon linge et ma valise ; vous avez tout pris dans vos mains soigneuses, et je suis absolument incapable de retrouver ma propriété personnelle ; je vais me préparer ; les gendarmes seront désagréablement surpris…

 

Sachenka brûlait des chiffons de papier dans le poêle ; quand ils furent consumés, elle eut soin de mêler leurs cendres, à celles du combustible.

 

― Partez, Sachenka ! dit Nicolas en lui serrant la main. Au revoir ! N’oubliez pas de m’envoyer des livres, s’il paraît quelque chose de nouveau et d’intéressant… Au revoir, chère camarade… Soyez prudente, surtout…

 

― Vous pensez rester longtemps en prison ? demanda Sachenka.

 

― Le diable le sait ! Assez longtemps sans doute… on a différentes choses à me reprocher… Mère, sortez avec Sachenka… Il est plus difficile de suivre deux personnes…

 

― Bien ! dit la mère. Je m’habille… Elle avait observé Nicolas avec attention, sans découvrir rien d’anormal en lui, sauf la préoccupation qui voilait son bon et doux regard. Il ne témoignait d’aucune émotion. Également attentif pour tous, affectueux et mesuré, toujours calme et solitaire, il menait la même existence mystérieuse au dedans de lui-même et comme en avant des autres. La mère l’aimait ainsi, d’un amour prudent qui semblait douter de lui-même. Et maintenant, elle éprouvait pour Nicolas une pitié indicible, mais elle se dominait, sachant que s’il s’en apercevait, il se troublerait et deviendrait un peu ridicule, comme de coutume ; Pélaguée ne voulait pas le voir sous cet aspect.

 

Une fois habillée, elle rentra dans la chambre ; Nicolas serrait la main de Sachenka et disait :

 

― C’est parfait ! J’en suis certain, ce sera très bon pour lui, comme pour vous… Un peu de bonheur personnel n’est pas nuisible… mais, vous savez, il n’en faut pas trop, pour qu’il ne perde pas sa valeur… Vous êtes prête, petite mère ?

 

Il s’approcha d’elle en rajustant ses lunettes.

 

― Eh bien, au revoir… dans trois, quatre… ou six mois ! Mettons six mois. C’est beaucoup de temps… on peut faire tant de choses en six mois ! Ménagez-vous, n’est-ce pas, je vous en prie ! Eh bien, embrassons-nous…

 

Mettant ses bras robustes autour du cou de Pélaguée, il la regarda dans les yeux et dit en riant :

 

― Je crois que je suis amoureux de vous… je ne fais que vous embrasser…

 

Sans parler, elle le baisa au front et aux joues ; ses mains étaient tremblantes. Elle les laissa retomber pour qu’il ne la remarquât pas…

 

― Vous partez ?… À merveille ! Prenez garde, soyez prudente ! Savez-vous, envoyez un gamin demain matin ici, il y en a un chez Lioudmila ! Il verra ce qui se passe… Eh bien, au revoir, camarades ! Tout est bien… Que tout aille bien !

 

Dans la rue, Sachenka dit à voix basse :

 

― Il ira avec la même simplicité à la mort, s’il le faut… en se dépêchant un peu, comme tout à l’heure… quand la mort viendra à lui, il rajustera ses lunettes, il dira : « À merveille ! » et il mourra…

 

― Je l’aime beaucoup ! chuchota la mère.

 

― Il m’étonne… quant à l’aimer… non ! Je l’estime ! Il est sec, quoiqu’il ait une certaine bonté et parfois même de la tendresse, mais il n’a pas assez d’humanité en lui… Je crois que nous sommes suivies… Séparons-nous… N’allez pas chez Lioudmila, s’il vous semble que vous êtes surveillée…

 

― Je le sais ! dit la mère.

 

Mais Sachenka insista encore :

 

― N’allez pas chez elle… venez alors chez moi. Au revoir !

 

Elle se tourna vivement et revint sur ses pas.

 

La mère lui cria :

 

― Au revoir !

 

 

 

 

 

 

XXVII

 

 

Quelques minutes plus tard, Pélaguée se réchauffait près du poêle dans la chambre de Lioudmila. Vêtue d’une robe noire, celle-ci allait et venait lentement dans la petite pièce, qu’elle remplissait du froufrou de ses jupes et de l’accent de sa voix autoritaire. Dans le poêle, le bois craquait et sifflait en aspirant l’air de la chambre ; la voix égale de la femme résonnait :

 

— Les gens sont infiniment plus bêtes que méchants. Ils ne savent voir que ce qui est près d’eux, que ce qui est à leur portée immédiate… Or tout ce qui est proche est mesquin ; seul ce qui est éloigné a de la valeur. En réalité, ce serait avantageux pour tous si la vie devenait plus facile et si les gens étaient plus intelligents… Mais pour y arriver, il faut renoncer pour le moment à vivre dans la tranquillité.

 

Soudain, elle se planta devant la mère, et reprit plus bas comme pour s’excuser :

 

— Je vois très peu de monde… quand quelqu’un vient chez moi, je me mets à pérorer… C’est ridicule, n’est-ce pas ?

 

— Pourquoi donc ?

 

Pélaguée essayait de deviner où Lioudmila imprimait ses brochures, mais elle ne voyait autour d’elle rien d’extraordinaire. Dans la pièce, dont les trois fenêtres donnaient sur la rue, il y avait un canapé, une bibliothèque, une table, des chaises, un lit contre une paroi ; dans un angle, un lavabo, dans l’autre, le poêle ; aux murs des photographies. Tout était neuf, solide et propre, et surtout la silhouette monacale de la maîtresse du logis jetait une ombre froide. On sentait qu’il y avait dans cette chambre quelque chose de mystérieux et de caché. La mère regarda les portes ; elle avait pénétré dans la pièce par l’une d’elles, qui ouvrait sur un petit vestibule ; près du poêle, il y en avait une seconde, haute et étroite.

 

— Je suis venue pour affaires ! dit-elle avec confusion, sentant que Lioudmila l’observait.

 

— Je le sais. Personne ne vient chez moi pour d’autres motifs.

 

Il sembla à la mère que quelque chose d’étrange vibrait dans la voix de son hôtesse ; elle avait un sourire aux commissures de ses lèvres minces ; ses prunelles ternes brillaient derrière les verres du lorgnon. La mère détourna les yeux et lui tendit le discours de Pavel.

 

— Voilà, on vous prie de l’imprimer au plus vite…

 

Et elle se mit à raconter les préparatifs que Nicolas avait faits, en prévision de son arrestation.

 

Sans rien dire, Lioudmila mit le document dans sa ceinture et s’assit sur une chaise ; les reflets du feu s’agitaient sur son visage impassible.

 

— Quand les gendarmes viendront chez moi, je ferai feu sur eux ! déclara-t-elle. J’ai le droit de me défendre contre la violence, et je dois lutter contre elle, du moment que j’invite les autres à le faire.

 

Les rougeurs de la flamme disparurent de son visage, qui redevint sévère et un peu hautain.

 

« Tu dois avoir une vie pénible, » pensa soudain la mère avec un sentiment d’affection.

 

Lioudmila se mit à lire le discours de Pavel, d’abord à contre-cœur ; puis se penchant toujours davantage sur le papier, elle jetait vivement à terre les feuillets qu’elle avait parcourus. La lecture terminée, elle se leva, se redressa et s’approcha de la mère.

 

— C’est très bien ! Voilà ce que j’aime… c’est net !

 

La tête inclinée, elle réfléchit un instant.

 

— Je n’ai pas voulu parler avec vous de votre fils, je ne l’ai jamais vu et je n’aime pas les conversations tristes… Je sais ce qu’on éprouve quand on voit l’un des siens partir en exil !… Dites-moi, est-ce bon d’avoir un fils pareil ?

 

— Oui, très bon !

 

— Et c’est terrible ?

 

Pélaguée répondit en souriant paisiblement :

 

— Non, plus maintenant…

 

De sa main brune, Lioudmila lissa ses cheveux coiffés en bandeaux plats, puis elle se tourna vers la fenêtre : une ombre légère et chaude palpitait sur ses joues.

 

— Nous allons imprimer cela… Vous m’aiderez ?

 

— Bien entendu !

 

— Je vais vite le composer… Couchez-vous, la journée a été pénible pour vous, vous êtes fatiguée. Couchez-vous sur le lit, je ne dormirai pas, peut-être vous réveillerai-je cette nuit pour m’aider. Avant de vous endormir, éteignez la lampe.

 

Elle ajouta deux bûches au feu et sortit par l’étroite porte ménagée à côté du poêle, qu’elle referma soigneusement après elle. Pélaguée la suivit des yeux ; machinalement elle songeait à son hôtesse, tout en se déshabillant :

 

« Elle est sévère… et elle souffre… la pauvre ! »

 

La lassitude faisait tourner la tête de la mère ; cependant son cœur était étrangement calme ; à ses yeux, tout s’éclairait d’une lumière douce et caressante. Pélaguée connaissait déjà ce calme qui suit toujours les grandes émotions ; auparavant, il l’inquiétait, mais maintenant il élargissait son âme et la raffermissait par un sentiment fort et grand. Elle éteignit la lampe, se coucha dans le lit froid, se pelotonna sous la couverture et s’endormit aussitôt d’un sommeil profond.

 

Lorsqu’elle ouvrit les yeux, la chambre était pleine de la lueur glacée et blanche d’une claire journée d’hiver ; étendue sur le canapé, un livre à la main, Lioudmila regardait la mère avec une expression de tendresse qui la transformait.

 

— Oh ! mon Dieu ! s’écria Pélaguée, toute confuse. Ai-je dormi longtemps ! Il est tard ?

 

— Bonjour ! répliqua Lioudmila. Il est bientôt dix heures, levez-vous et déjeunons !…

 

— Pourquoi ne m’avez-vous pas réveillée ?

 

— J’en avais l’intention ! mais vous aviez un si bon sourire en dormant…

 

D’un mouvement de son corps robuste et souple, elle se leva, s’approcha du lit, se pencha sur le visage de la mère, et celle-ci aperçut dans les yeux ternes de son hôtesse quelque chose de familier, de proche, de compréhensible.

 

— … que je n’ai pas voulu vous réveiller… Sans doute faisiez-vous un beau rêve…

 

— Non, je n’ai rien rêvé !

 

— Tant pis… Mais votre sourire m’a plu… Il était si paisible, si doux !

 

Lioudmila se mit à rire, d’un rire velouté et bas.

 

— Je me suis mise à penser à vous, à votre vie… Car votre existence est rude…

 

La mère devint songeuse, remuant les sourcils.

 

— Je n’en sais rien ! dit-elle avec hésitation. Par moments, il me semble que oui… mais ce n’est pas vrai ! Et il y a tant de choses… de choses étonnantes et sérieuses et qui se suivent avec tant de rapidité…

 

Le flot d’excitation qu’elle connaissait bien montait à son cœur et la remplissait d’images et de pensées. Elle s’assit sur le lit, et se hâta de revêtir ses idées de paroles.

 

— Tout cela marche vers le même but, comme le feu quand une maison brûle et qui tend toujours à monter ! Là, il se fraye une issue, ici, il brille toujours plus violent toujours plus lumineux… Il y a tant de choses pénibles, si vous saviez ! Les pauvres gens souffrent, on les gêne et on les espionne, on les bat, on les bat cruellement… alors ils se cachent et vivent comme des moines… il y a beaucoup de joies qui leur sont interdites… et c’est bien dur !

 

Lioudmila leva vivement la tête et jeta à la mère un regard profond.

 

— Ce n’est pas de vous que vous parlez ! dit-elle à voix basse.

 

— Pas de moi… dit Pélaguée en s’habillant… Peut-on se mettre à l’écart quand on aime ceci, quand cela nous est cher, quand on a peur pour tous et pitié pour tous… tout cela se heurte dans le cœur… qui est attiré par chacun… comment se mettre à l’écart ? Où aller ?

 

À demi vêtue, elle resta un instant pensive au milieu de la pièce. Il lui sembla soudain qu’elle n’était plus celle qui s’était tant inquiétée et alarmée au sujet de son fils ; cette personnalité n’existait plus, s’était détachée et éloignée d’elle. Pélaguée écouta en elle-même ; désireuse de savoir ce qui s’y passait et tout en craignant de réveiller de nouveau le vieux sentiment d’anxiété.

 

— À quoi pensez-vous ? demanda affectueusement Lioudmila.

 

— Je n’en sais rien !

 

Elles se turent, se regardèrent et sourirent ; puis Lioudmila sortit de la chambre en disant :

 

— Que fait mon samovar ?

 

La mère jeta un coup d’œil par la fenêtre ; dehors une journée froide rayonnait ; dans son cœur, il faisait clair aussi, mais chaud. Elle aurait voulu parler de tout, longuement, joyeusement, avec un vague sentiment de gratitude pour tout ce qui était descendu dans son âme. Un désir de prier qu’elle n’avait pas éprouvé depuis longtemps lui vint. Elle se rappela un jeune visage ; dans sa mémoire une voix grêle s’écria : — C’est la mère de Pavel Vlassov… Les yeux tendres et joyeux de Sachenka étincelèrent, la silhouette noire de Rybine se profila, le visage ferme et bronzé de Pavel sourit, Nicolas clignait des yeux d’un air confus ; soudain, tous ces visages furent secoués par un soupir léger et profond ; ils se mêlèrent et se confondirent en un nuage transparent et multicolore, qui enveloppait le cœur d’un sentiment paisible.

 

— Nicolas avait raison ! dit Lioudmila en revenant. On l’a arrêté, impossible d’en douter. Comme vous m’avez dit de le faire, j’ai envoyé un gamin chez lui. Il est revenu en m’annonçant qu’il y a des agents de police cachés dans la cour ; il en a vu un derrière le portail. Les espions rôdent autour de la maison, le gamin les connaît…

 

— Ah ! dit simplement la mère en hochant la tête, pauvre Nicolas !…

 

— Ces derniers temps il faisait beaucoup de conférences aux ouvriers de la ville ; il était brûlé, il aurait été temps qu’il disparût ! continua Lioudmila d’un air sombre et tranquille. Ses camarades lui disaient de partir, il ne les a pas écoutés ! Selon moi, dans des cas pareils, on n’exhorte pas les gens, on leur force la main…

 

Un jeune garçon aux cheveux noirs, au teint rose, au nez aquilin et aux beaux yeux bleus, apparut sur le seuil de la porte.

 

— Faut-il apporter le samovar ? demanda-t-il d’une voix sonore.

 

— Oui, s’il te plaît, Serge ! C’est mon élève… Vous ne l’avez jamais vu ?

 

— Non.

 

— Je l’ai envoyé quelquefois chez Nicolas.

 

Il semblait à la mère que Lioudmila s’était transformée, qu’elle était plus simple et moins lointaine. Il y avait dans les mouvements souples de son corps harmonieux beaucoup de beauté et de force, qui atténuait un peu l’expression sévère de son visage pâle. Les cernes de ses yeux s’étaient encore agrandis pendant la nuit.

 

On sentait en elle un effort continu, comme si, dans son âme, une corde était tendue.

 

Le gamin apporta le samovar.

 

— Serge, voici Pélaguée Vlassov, la mère de l’ouvrier qu’on a condamné hier…

 

L’enfant s’inclina silencieusement, serra la main de la mère, sortit, rapporta du pain et s’assit à la table. Tout en versant le thé, Lioudmila conseilla à Pélaguée de ne pas rentrer chez elle avant qu’on sût qui la police épiait.

 

— C’est vous, peut-être… On vous interrogera sûrement…

 

— Qu’importe ! répliqua Pélaguée. Si on m’arrête, ce ne sera pas un grand malheur ! Seulement, j’aimerais bien que le discours de Pavel fût distribué avant…

 

— Il est déjà composé. Demain, nous aurons assez d’exemplaires pour la ville et le faubourg… aussi pour le district. Vous connaissez Natacha ?

 

— Comment donc !

 

— Eh bien, il faut les lui porter…

 

L’enfant lisait un journal et semblait ne pas écouter ; mais, parfois, ses yeux se levaient sur le visage de la mère ; quand elle surprenait ce vif regard, elle était agréablement émue. La jeune femme parla de nouveau de Nicolas, sans se lamenter sur son arrestation ; et ce ton sembla tout naturel à la mère. Le temps passait plus vite que les autres jours ; il était près de midi quand le déjeuner prit fin.

 

 

 

 

 

 

XXVIII

 

 

Soudain on frappa vivement à la porte. L’enfant se leva et jeta un coup d’œil interrogateur sur la maîtresse du logis.

 

— Ouvre, Serge ! Qui cela peut-il bien être ?

 

D’un geste calme, elle plongea la main dans la poche de sa robe et dit à la mère :

 

— Si ce sont les gendarmes, placez-vous dans ce coin… Et toi, Serge…

 

— Je sais ! répondit l’enfant à voix basse, et il disparut.

 

La mère sourit. Tous ces préparatifs ne l’émouvaient pas ; elle n’avait pas le pressentiment d’un malheur.

 

Ce fut le docteur qui entra. Il dit précipitamment :

 

— Nicolas est arrêté… Ah ! vous êtes ici, mère ? Vous n’étiez pas à la maison quand on l’a emmené ?

 

— Non, il m’avait envoyée ici…

 

— Hum !… Je ne pense pas que ce soit bien utile pour vous… Cette nuit, des jeunes gens ont tiré sur gélatine cinq cents exemplaires du discours de Pavel… Le travail est bien fait, c’est net et lisible. Ils veulent les répandre en ville ce soir. Je ne suis pas de cet avis ; pour la ville, les feuilles imprimées sont préférables ; les autres, il faut les expédier n’importe où !

 

— Je vais les porter à Natacha ! Donnez-les moi ! s’écria la mère avec vivacité.

 

Elle avait une grande envie de faire circuler le plus vite possible le discours de Pavel, d’inonder la terre des paroles de son fils ; elle regarda le médecin avec des yeux attentifs, presque suppliants.

 

— Je ne sais pas s’il est sage que vous entrepreniez cette affaire-là maintenant ! dit-il indécis ; il tira sa montre. Il est onze heures quarante-trois… Le train part à deux heures cinq ; vous serez là-bas à cinq heures quinze ; vous arriverez le soir, mais pas assez tard… D’ailleurs, ce n’est pas là l’essentiel…

 

— Non, ce n’est pas l’essentiel ! répéta Lioudmila en fronçant le sourcil.

 

— Et quoi alors ? demanda la mère en s’approchant d’eux. L’essentiel est que l’affaire soit bien faite… et je sais m’y prendre !

 

La jeune femme la considéra fixement et déclara en s’essuyant le front :

 

— C’est dangereux…

 

— Pourquoi ? s’écria la mère.

 

— Voici pourquoi ! dit le docteur, d’une voix précipitée et inégale : vous avez disparu de chez vous une heure avant l’arrestation de Nicolas. Vous vous êtes rendue à la fabrique, où on vous connaît si bien. Après votre arrivée, des feuillets révolutionnaires ont apparu à la fabrique. Tout cela se serrera autour de votre cou comme un nœud coulant…

 

— On ne me remarquera pas ! affirma la mère en s’animant. Si on m’arrête quand je reviendrai et qu’on me demande où j’ai été…

 

Elle s’interrompit et reprit :

 

— Je saurai bien répondre ! De la fabrique, je me rendrai directement au faubourg ; je connais là un homme, Sizov… je dirai donc que, tout de suite après le jugement j’ai été chez Sizov, poussée par le chagrin… Lui aussi est dans la douleur : son neveu a été condamné avec Pavel !… Et je dirai que je suis restée tout le temps chez lui… Et il confirmera la chose… Vous voyez !

 

Les sentant céder à son désir, elle tâchait de les convaincre et parlait avec une force croissante. Ils acquiescèrent.

 

— Que faire ? Allez ! dit le docteur à contre-cœur.

 

Lioudmila garda le silence, elle allait et venait pensivement dans la pièce. Son visage s’était assombri, ses joues se creusaient ; on voyait que les muscles de son cou étaient tendus comme si brusquement sa tête était devenue plus pesante et retombait involontairement sur sa poitrine. Le consentement forcé du docteur fit soupirer Pélaguée.

 

— Vous me ménagez tous ! dit-elle en souriant. Mais vous ne vous ménagez pas vous-mêmes.

 

— Ce n’est pas vrai ! répondit le docteur. Nous nous ménageons, nous devons nous ménager ! Et nous n’avons pas assez de blâme pour ceux qui s’exposent inutilement ! Ainsi donc, on vous portera les feuillets à la gare…

 

Il lui expliqua ce qu’elle aurait à faire ; puis, il ajouta en la regardant en face :

 

— Je vous souhaite de réussir ! Vous êtes satisfaite, n’est-ce pas ?

 

Et il partit, mécontent. Lorsque la porte se fut refermée sur lui, Lioudmila s’approcha de la mère et lui dit :

 

— Vous êtes une brave femme… Je vous comprends…

 

Elle la prit par le bras, et toutes deux se mirent à arpenter la pièce.

 

— Moi aussi, j’ai un fils. Il a déjà douze ans, mais il vit avec son père. Mon mari est substitut du procureur ; peut-être même est-il procureur maintenant… L’enfant est avec lui. Je me demande souvent ce qu’il deviendra…

 

Sa voix moite frémit, puis elle reprit, de nouveau pensive, en chuchotant :

 

— Il est élevé par un ennemi acharné de ceux qui me sont chers, de ceux que je considère comme étant les meilleurs êtres de la terre. Et mon fils peut devenir mon ennemi aussi… Je ne peux pas le prendre avec moi, car je vis sous un faux nom. Il y a huit ans que je ne l’ai vu… c’est long, huit ans !

 

Elle s’arrêta près de la fenêtre et continua, en regardant le ciel pâle et désert :

 

— S’il était avec moi, je serais plus forte. Même s’il mourait, je serais soulagée…

 

Après un instant de silence, elle ajouta à haute voix :

 

— Alors, je saurais qu’il est mort seulement, qu’il ne peut être l’ennemi de ce qui est plus haut encore que l’amour maternel, de tout ce qu’il y a de plus précieux dans la vie…

 

— Ma chérie ! dit doucement la mère, le cœur étreint par la compassion.

 

— Vous êtes heureuse ! reprit Lioudmila avec un sourire. C’est merveilleux de voir la mère et le fils marcher côte à côte… C’est rare !

 

— Oui, c’est bon ! s’écria Pélaguée, et elle continua en baissant la voix ; comme pour confier un secret : c’est une autre vie ! Vous, Nicolas, tous ceux qui travaillent pour la vérité, sont avec nous !… Et voilà que les gens deviennent proches les uns des autres… je les comprends… pas les mots, mais tout le reste, je le comprends !… Tout !

 

— Ah ! c’est comme ça ? dit la jeune femme, c’est comme ça !

 

La mère lui posa la main sur l’épaule et continua :

 

— Les enfants sont en marche dans le monde ! Voilà ce que je comprends : ils sont en marche dans le monde, sur toute la terre, partout, ils vont vers le même but ! Les meilleurs cœurs, les esprits loyaux vont à l’assaut sans regarder en arrière tout ce qui est mauvais et sombre ; ils avancent, ils avancent… Les jeunes et les robustes portent toute leur force à la même cause : à la justice ! Ils veulent triompher de la douleur ; ils ont pris les armes pour anéantir le malheur de l’humanité ; ils veulent vaincre l’horrible et ils le vaincront ! Nous allumerons un nouveau soleil, m’a dit l’un d’eux, et ils l’allumeront ! — Nous réunirons tous les cœurs brisés en un seul ! a dit un autre. Et ils le feront !

 

Elle leva le bras vers le ciel :

 

— Là, il y a un soleil !

 

Et se frappant la poitrine, elle conclut :

 

— Et ici, on en allumera un autre, plus éclatant que celui du ciel, le soleil du bonheur humain qui éclairera éternellement la terre, la terre tout entière et ceux qui l’habitent, de la lumière de l’amour que chaque être éprouvera pour tous et pour tout !

 

Elle évoquait les mots des prières oubliées pour enflammer sa foi nouvelle ; son cœur les lançait comme des étincelles.

 

— Les enfants qui vont par la voie de la raison et de la vérité portent de l’amour à toutes choses, créent un ciel nouveau, ils ont le feu incorruptible qui sort de l’âme, du tréfonds du cœur. Et c’est ainsi que nous est donnée une vie nouvelle, dans l’amour passionné des enfants pour le monde entier. Et qui pourrait éteindre cet amour ? Qui ? Y a-t-il une force supérieure à celle-ci ? Qui pourrait la vaincre ? C’est la terre qui l’a engendrée, et la vie tout entière veut sa victoire… la vie tout entière !

 

La mère s’écarta de Lioudmila et s’assit, haletante et fatiguée par l’émotion. La jeune femme s’éloigna aussi, doucement, avec précaution, comme si elle eût craint de briser on ne sait quoi. De son pas souple, elle traversa la pièce, fixant au loin le regard profond de ses yeux sans éclat. Elle semblait encore plus mince, plus droite et plus grande. Sa figure décharnée et sévère avait une expression concentrée, elle serrait nerveusement les lèvres. Le silence apaisa rapidement la mère ; elle demanda à mi-voix d’un ton craintif :

 

— Peut-être ai-je dit des choses qu’il ne fallait pas dire ?

 

Lioudmila se tourna vivement, lui jeta un coup d’œil effrayé, et s’écria avec vivacité :

 

— Non, c’est comme ça… c’est comme ça !… Mais n’en parlons plus !… Que cela reste comme vous venez de le dire… que cela reste… oui ! Et elle continua avec plus de calme : il faut bientôt partir… La gare est loin d’ici.

 

— Oui, bientôt ! Que je suis contente ! Ah ! que je suis contente, si vous saviez ! J’emporterai la parole de mon fils, la parole de mon sang ! C’est comme mon âme !

 

Elle sourit, mais son sourire n’eut qu’un pâle reflet sur le visage de Lioudmila. La mère sentait que cette contrainte refroidissait sa propre joie ; soudain, elle fut envahie du désir de communiquer à cette âme sévère son ardeur, de l’étreindre, afin qu’elle se mît à l’unisson de son cœur maternel. Elle prit la main de Lioudmila et dit en la serrant avec force :

 

— Ma chérie ! Comme il est bon de savoir qu’il y a dans la vie de la lumière pour tous les hommes et que, avec le temps, ils la verront, fondront leur âme en elle et se mettront tous à brûler de cette flamme inextinguible !

 

Son bon visage était frémissant ; ses yeux rayonnaient et ses sourcils s’agitaient comme pour donner des ailes à l’éclat des prunelles. Elle était enivrée par de grandes pensées, dans lesquelles elle mettait tout ce qui brûlait dans son cœur, tout ce qu’elle avait éprouvé ; et elle enfermait dans les cristaux fermes et vastes des mots lumineux, ses idées qui fleurissaient et rayonnaient de plus en plus dans ce cœur automnal, illuminé par le soleil de la force créatrice.

 

— C’est comme si un nouveau Dieu nous était né ! Tout pour tous, tous pour tout, toute la vie en un seul, en chacun toute la vie ! Et chacun pour toute la vie ! C’est ainsi que je comprends ; c’est pour cela que vous êtes sur la terre, je le vois ! En vérité, vous êtes tous des camarades, vous êtes de la même famille, car vous êtes les enfants de la même mère : la vérité ! C’est la vérité qui vous a engendrés, et c’est par sa force que vous vivez !

 

Pélaguée reprit haleine et continua avec un large geste, qui semblait étreindre :

 

— Et quand en moi-même je prononce ce mot : « camarades ! » je les entends marcher ! Ils viennent de partout en foule. J’entends un bruit retentissant et joyeux, comme si toutes les cloches des églises de la terre sonnaient !

 

Elle avait réussi : le visage de Lioudmila s’anima ; ses lèvres tremblèrent ; l’une après l’autre, de grosses larmes transparentes roulèrent de ses yeux ternes.

 

La mère la prit dans ses bras ; elle eut un rire silencieux, doucement fière de la victoire de son cœur…

 

Quand les deux femmes se quittèrent, Lioudmila regarda Pélaguée en face et demanda à voix basse :

 

— Savez-vous qu’il fait bon être avec vous ?

 

Et elle se répondit à elle-même :

 

— Oui ! On dirait qu’on est sur une haute montagne à l’aurore…

 

 

 

 

 

 

XXIX

 

 

Dans la rue, l’air sec et glacial enveloppait le corps, prenait à la gorge, picotait les narines, et on suffoquait à le respirer. Tout à coup, la mère s’arrêta et regarda autour d’elle : tout près, au coin de la rue, il y avait un cocher coiffé d’une casquette poilue ; plus loin, un homme marchait le dos voûté, la tête dans les épaules ; un soldat courait et bondissait en se frottant les oreilles.

 

« On l’aura envoyé acheter quelque chose à la boutique ! » pensa-t-elle ; elle écouta avec satisfaction le bruit sonore et jeune de la neige qui grinçait sous ses pas ; elle fut bientôt à la gare ; le train n’était pas encore formé ; cependant, il y avait déjà beaucoup de monde dans la salle d’attente de troisième classe, enfumée et crasseuse. Le froid avait chassé là les ouvriers du chemin de fer ; des cochers et des individus mal vêtus, sans feu ni lieu y venaient aussi se chauffer. Il y avait également des voyageurs : quelques paysans, un gros marchand en pelisse de genette, un prêtre avec sa fille au visage pâle, cinq ou six soldats, des bourgeois affairés. On fumait, on parlait, on buvait de l’eau-de-vie ou du thé. Près du buffet, quelqu’un riait avec éclat ; des nuages de fumée planaient au-dessus des têtes. La porte grinçait en s’ouvrant et quand on la fermait avec fracas les vitres tremblaient et résonnaient. Une odeur de tabac et de poisson salé frappait violemment les narines.

 

La mère s’assit près de la porte, bien en évidence, et attendit. Quand quelqu’un entrait, une bouffée d’air froid soufflait sur elle ; la sensation était agréable ; elle respirait alors à pleins poumons. Des gens lourdement vêtus, chargés de paquets, apparaissaient ; ils s’accrochaient à la porte avec maladresse, juraient, jetaient leur fardeau à terre ou sur un banc, puis enlevaient le givre du col de leur pardessus et de leurs manches, essuyaient leur barbe ou leur moustache en grommelant…

 

Un jeune homme, qui portait une valise jaune, entra et, promenant autour de lui un coup d’œil rapide, se dirigea droit vers la mère :

 

— À Moscou ? demanda-t-il à mi-voix.

 

— Oui ! chez Tania !

 

— Voilà !

 

Il plaça la valise sur le banc à côté d’elle, tira une cigarette de sa poche, l’alluma rapidement et sortit par une autre porte après avoir légèrement soulevé sa casquette. La mère caressa de la main le cuir froid de la valise et s’y appuya ; satisfaite, elle se mit à examiner le public. Un instant après, elle se leva et s’assit sur un autre banc, plus près de la sortie. Elle portait la valise avec aisance ; la tête haute, elle regardait les visages qui passaient sous ses yeux.

 

Un homme, vêtu d’un paletot court, la tête enfouie dans son col relevé, la heurta et s’écarta sans mot dire, portant la main à sa casquette. Il sembla à la mère qu’elle l’avait déjà vu, elle se retourna : il l’observait d’un œil. Cet œil clair transperça Pélaguée et fit trembler la main qui tenait la valise, comme si son fardeau se fût alourdi brusquement.

 

— Où l’ai-je vu ? se demanda-t-elle pour chasser la sensation désagréable qui montait dans sa poitrine puis à sa gorge, lui remplissant la bouche d’une amertume sèche. Une envie irrésistible de se retourner et de regarder encore une fois saisit la mère : l’homme était toujours à la même place ; il se tenait tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, et semblait indécis. Il avait passé la main droite entre les boutons de son pardessus ; l’autre était dans sa poche, ce qui faisait paraître son épaule droite plus haute que la gauche…

 

Sans se hâter, Pélaguée s’approcha d’un banc, s’assit lentement, avec précaution, comme si elle eût craint de déchirer quelque chose en elle. Mise en éveil par un pressentiment aigu de malheur, sa mémoire lui présenta deux clichés de cet homme : le premier datait du jour de l’évasion de Rybine, l’autre, de la veille. Au tribunal, elle avait vu à côté de cet individu l’agent de police auquel elle avait donné de fausses indications au sujet du chemin que Rybine avait pris. On la connaissait, on la surveillait, c’était certain !

 

— Suis-je prise ? se demanda-t-elle. Et elle se répondit en tressaillant : – Peut-être y a-t-il encore… Non, je suis prise, il n’y a rien à faire…

 

Elle regarda autour d’elle et ne vit rien de suspect. L’une après l’autre, comme des étincelles, des idées s’enflammaient et s’éteignaient dans son cerveau.

 

— Laisser la valise ?… m’en aller ?

 

Mais aussitôt une autre étincelle brilla, plus vive :

 

— La parole de mon fils… la jeter ! Dans des mains pareilles !

 

Elle serra la valise contre elle.

 

— Si je la prenais !… Si je courais !…

 

Ses pensées lui paraissaient étrangères ; il lui semblait que quelqu’un les lui introduisait de force dans le cerveau. C’étaient comme des brûlures qui rongeaient douloureusement sa tête et son cœur, l’éloignant d’elle-même, de Pavel, de tout ce qui s’était déjà confondu avec son cœur. Elle sentait qu’une force hostile l’oppressait avec obstination, accablait ses épaules et sa poitrine, l’abaissait en la plongeant dans une terreur froide. Les veines de ses tempes se gonflèrent, une chaleur monta à la racine de ses cheveux.

 

Alors, d’un seul effort vigoureux qui la souleva tout entière, elle éteignit en elle toutes ces lueurs faibles, lâches et rusées, en se disant avec autorité : — Ne fais pas honte à ton fils !

 

Ses yeux rencontrèrent un regard timide et désolé. L’image de Rybine passa dans sa mémoire. Ces quelques instants d’hésitation semblaient avoir tout raffermi en elle. Son cœur battit plus régulièrement.

 

— Que va-t-il arriver ? se demanda-t-elle en regardant autour d’elle.

 

L’espion avait appelé un garde ; il lui chuchotait quelque chose en la désignant d’un coup d’œil. Le garde examina la mère et recula. Un autre garde s’approcha, prêtant l’oreille à la conversation. C’était un vieillard robuste à cheveux gris ; il portait toute la barbe. Il fit un signe de tête à l’espion et s’avança vers le banc sur lequel la mère était assise ; l’espion disparut soudain.

 

Le vieillard marchait sans se hâter, en scrutant attentivement de ses yeux irrités le visage de Pélaguée. Elle recula tout au fond du banc.

— Pourvu qu’on ne me batte pas !… pourvu qu’on ne me batte pas !…

Il s’arrêta près d’elle et, après un silence, demanda d’une voix sévère :

— Que regardes-tu ?

— Rien…

— C’est bon… voleuse ! Tu es déjà vieille et tu fais ce métier-là !…

Il sembla à la mère que ces paroles la souffletaient. Irritées et rauques, elles faisaient mal, comme si elles eussent déchiré les joues, arraché les yeux…

— Moi ? Une voleuse ? Tu mens ! cria-t-elle de toute la force de ses poumons.

Tout ce qui l’entourait se mit à chanceler dans le tourbillon de son indignation ; son cœur était étourdi par l’amertume de l’injure. Elle saisit la valise qui s’ouvrit.

— Regarde ! Regardez tous ! s’écria-t-elle en se levant et en agitant au-dessus de sa tête un paquet de proclamations. À travers le bourdonnement de ses oreilles, elle entendait les exclamations des gens qui accouraient de tous côtés.

— Qu’y a-t-il ?

— Voilà l’agent de la police secrète…

— Qu’est-ce que c’est ?

— On dit qu’elle a volé…

— Cette femme-là ?

— Et elle crie…

— Aïe ! aïe ! Elle a l’air si respectable !

— Qui a-t-on arrêté ?

— Je ne suis pas une voleuse ! répéta la mère à pleine voix et en se calmant peu à peu à la vue des curieux qui l’entouraient d’un cercle compact.

— Hier, on a condamné des prisonniers politiques… mon fils était du nombre… C’est Vlassov. Il a prononcé un discours ; le voilà ! J’allais le porter aux gens pour qu’ils le lisent et réfléchissent à la vérité…

Quelqu’un ayant tiré avec précaution un des feuillets qu’elle tenait à la main, elle agita les autres et les lança dans la foule.

— Il n’y a pas de risque qu’on te fasse des compliments pour les avoir distribués ! s’écria une voix craintive.

— Gare ! que va-t-il arriver ! reprit une autre voix.

Pélaguée voyait qu’on s’emparait des papiers, qu’on les cachait dans les poches, dans les poitrines. Elle reprit de nouveau courage. Elle prenait des liasses de feuillets dans la valise et les lançait à droite et à gauche, dans les mains avides et prestes.

— Savez-vous pourquoi on a condamné mon fils et tous ceux qui étaient avec lui ? Je vous le dirai ! Croyez-en mon cœur de mère ! Hier on a condamné des gens parce qu’ils vous apportaient à tous la vérité sainte ! Hier j’ai appris que cette vérité avait triomphé… personne ne peut lutter avec elle, personne !

 

La foule, qui gardait un silence étonné, devenait de plus en plus dense, entourant la mère d’un anneau de corps vivants.

 

— La pauvreté, la faim et la maladie, voilà ce que le travail nous donne ! Tout est contre nous. De jour en jour nous crevons de travail, nous souffrons de la faim et du froid, toujours dans la boue et dans la tromperie ; et ce sont d’autres qui se gavent et se divertissent au prix de notre labeur !… Comme des chiens à l’attache, on nous retient dans l’ignorance ; nous ne savons rien, et dans notre poltronnerie, nous avons peur de tout ! Notre vie, c’est une nuit, une nuit sombre ! C’est un affreux cauchemar. N’est-ce pas vrai ?

 

— Oui ! répondirent sourdement quelques voix.

— Ferme-lui la bouche !

La mère aperçut derrière la foule l’espion accompagné de deux gendarmes ; elle se hâta de distribuer les derniers paquets ; mais quand sa main arriva à la valise elle sentit le contact d’une autre main.

— Prenez tout, prenez tout ! dit-elle en se penchant. Pour transformer cette vie, pour délivrer tous les hommes, pour les ressusciter d’entre les morts, comme moi, j’ai ressuscité, il est venu des gens, des enfants de Dieu qui sèment dans la vie la sainte vérité. Ils agissent en secret, car, vous le savez bien, personne ne peut dire la vérité sans être poursuivi, étranglé, jeté en prison, mutilé. La vérité de la vie et la liberté sont des ennemis à jamais irréconciliables de ceux qui nous gouvernent, de ceux qui nous oppriment. Ce sont des enfants, ce sont des êtres purs et lumineux qui vous apportent la vérité. Grâce à eux, elle viendra, dans notre pénible existence, elle nous réchauffera et nous animera ; elle nous délivrera de l’oppression des autorités et de tous ceux qui leur ont vendu leur âme ! Croyez-le !

— Bravo, la vieille ! cria-t-on.

Quelqu’un se mit à rire.

— Dispersez-vous, hurlèrent les gendarmes, en écartant brutalement la foule. Les groupes reculaient en maugréant, emprisonnant les gendarmes de leur masse et les gênant, sans le vouloir, peut-être. Cette femme aux cheveux gris, au regard franc et à l’air de bonté, les attirait ; détachés les uns des autres, isolés par la vie, ils se confondaient maintenant en un tout, réchauffés par l’ardeur de cette parole que beaucoup attendaient sans doute depuis longtemps. Ceux qui étaient le plus près de la mère restaient silencieux. Pélaguée voyait leurs regards attentifs fixés sur elle et sentait leur souffle tiède sur sa figure.

— Monte sur le banc ! lui cria-t-on.

— Va-t’en, la vieille !

— On va te pendre !

— Ah ! quelle insolente !

— Parle vite ! ils viennent !

— Faites place ! Circulez ! criaient les gendarmes, qui approchaient.

Maintenant nombreux, ils écartaient la foule avec plus de violence encore ; les gens, bousculés, s’accrochaient les uns aux autres. Il semblait à la mère qu’il y avait un bouillonnement autour d’elle, que cette foule était prête à la comprendre et à la croire. Elle aurait voulu dire à la hâte tout ce qu’elle savait, toutes les pensées puissantes qui montaient harmonieusement, sans effort, du tréfonds de son cœur ; mais la voix lui manquait, il ne s’échappait de sa poitrine que des sons rauques, déchirés, tremblants.

— La parole de mon fils, c’est la parole pure d’un fils du peuple, d’une âme intègre ! Vous reconnaîtrez les gens intègres à leur audace ; ils sont intrépides et se sacrifient à la vérité, quand elle l’exige !

Des yeux juvéniles la regardaient à la fois avec enthousiasme et terreur…

Elle reçut un coup dans la poitrine ; chancela et tomba sur le banc. Au-dessus des têtes s’agitaient les mains des gendarmes, qui empoignaient les assistants par la nuque ou les épaules, les jetaient de côté, arrachaient les casquettes et les lançaient au loin. Les choses noircirent et vacillèrent autour de Pélaguée, mais elle domina sa fatigue et se servit encore du peu de voix qui lui restait.

— Peuple, rassemble tes forces en une force une !

La grande main rouge d’un gendarme s’abattit sur son cou et la secoua.

— Tais-toi !

De la nuque, elle vint frapper le mur ; pendant un instant, son cœur fut enveloppé d’une buée de terreur brûlante, mais cette vapeur se dissipa aussitôt sous l’ardeur de la flamme intérieure.

— Marche ! dit le gendarme.

— … N’ayez peur de rien ! Il n’y a pas de souffrance pire que celle que vous éprouvez toute votre vie…

— Tais-toi ! te dis-je, cria le gendarme en la prenant par le bras et en la tirant en avant.

Un second gendarme s’empara de son autre bras.

— … Il n’y a pas de souffrance plus amère que celle qui, jour après jour, dévore le cœur et dessèche la poitrine…

L’espion se précipita au-devant d’elle et brandissant son poing devant le visage de la mère, cria d’une voix aiguë :

— Tais-toi, canaille !

Les yeux de Pélaguée s’élargirent et étincelèrent ; sa mâchoire trembla. Collant ses pieds à la dalle glissante, elle cria :

— On ne tue pas une âme ressuscitée.

— Chienne !

D’un court élan, l’espion la frappa au visage.

— C’est bien fait pour cette vieille charogne ! cria une voix.

Quelque chose de noir et de rouge aveugla un instant la mère ; la saveur salée du sang lui remplit la bouche.

Une explosion d’exclamations la ranima :

— Vous n’avez pas le droit de frapper !

— Camarades !

— Qu’est-ce que cela ?

— Ah ! coquin !

— Donne-lui en !

— … Ce n’est pas avec du sang qu’on noie la raison !…

On la poussait dans le dos, dans le cou, on la frappait à la tête, à la poitrine ; tout vacillait et s’évanouissait dans le sombre tourbillon des cris, des hurlements, des coups de sifflets. Quelque chose d’épais et d’assourdissant pénétrait dans ses oreilles, remplissait sa gorge et l’étouffait. Le sol s’effondrait sous ses jambes qui ployaient, son corps frémissait sous les brûlures de la douleur ; alourdie, affaiblie, la mère chancelait. Mais elle apercevait autour d’elle des yeux nombreux brillant du feu hardi qu’elle connaissait bien et qui était cher à son cœur.

On la poussa vers la porte.

Elle dégagea une de ses mains, et s’accrocha au montant.

— … On n’éteindra pas la vérité même sous des mers de sang…

On la frappa à la main.

— … Vous n’amasserez que de la rancune, fous que vous êtes ! et cette rancune, cette haine vous submergera !…

Le gendarme la saisit à la gorge d’une étreinte toujours plus violente.

Elle râla :

— Les malheureux…

Quelqu’un lui répondit par un sanglot prolongé.

FIN

    Ancienne Nijni-Novgorod.

    Gorki.

    Les grands-parents de Gorki.

 

 

PRÉCÉDÉ D’UN ENTRETIEN

ENTRE ANNA ZALOMOVA

L’HÉROÏNE DE CE ROMAN

ET S. ORLOV

UNE VISITE À ANNA ZALOMOVA

l’héroïne de la Mère.

(1)défaillir

(defajiʀ)
verbe intransitif

1. personne perdre pendant un instant ses forces physiques ou mentales Il s'est vu défaillir après l'accident.

2. force faiblir, diminuer les forces d'un malade qui défaillent

 


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